La cage et le cuir

The Game, plein phare sur l’homme en noir

Avec The Game, court-métrage de 17 minutes, Romain Hodel se fait réalisateur d’un genre nouveau. À l’occasion d’un match de championnat de l’équipe des Young Boys de Berne, il nous embarque au cœur du football : non pas de ses actions mais de la fabrique de ses décisions, caméra isolée sur le porteur du sifflet.


Tic-tac… Les secondes s’égrènent, les minutes passent, la tension monte. À la clameur croissante d’une horde de fans en jaune et noir s’oppose le calme olympien du juge central, Fedayi San, arbitre professionnel suisse de 38 ans. Incarnation de la justice sur le rectangle vert, l’arbitre apparaît indispensable au bon déroulement d’une rencontre. Pourtant, c’est par sa discrétion qu’il est amené à briller, chef d’orchestre effacé donnant le tempo d’une symphonie jouée par des artistes qui l’entourent. Et aucune erreur ne lui sera pardonnée. En ce sens, Tony Chapron, ex-arbitre international français, affirmait dans une récente interview accordée au magazine Caviar : « Un arbitre ne gagne jamais un match. Par contre, il peut en perdre beaucoup. En réalité, on joue toujours à ne pas perdre. » 

Face aux émotions des joueurs, la ferveur des supporters ou l’emballement des journalistes, l’arbitre se doit d’incarner la justice, entre mesure et raison. Ainsi, l’instant d’un match, Romain Hodel bouleverse totalement notre façon de le regarder en se focalisant exclusivement sur le juge central. Buts, tacles et autres chants de supporters passent tous au second plan pour placer l’homme en noir en pleine lumière.

Médiateur solitaire

Le football est le sport collectif roi. Onze joueurs face à onze autres. Si l’on s’en tient à la pelouse seulement, car tout autour, les tribunes grouillent. L’arbitre semble bien seul au milieu de l’effervescence. Sa bulle va cependant devoir tenir une heure trente face aux clans agités. Dès l’avant-match dans les vestiaires, l’atmosphère est évocatrice. Fedayi San assemble son attirail, entre cartons, micro et sifflet. Des néons éblouissants de la pièce, on passe aux rangs du couloir des joueurs. À mesure que l’on se rapproche du gazon, la ferveur des tribunes reste étouffée par la concentration de l’arbitre, impassible.

Le premier coup de sifflet lance la partie. D’habitude, il sonne comme un élément de routine pour tout amateur. Mais ici, c’est bien le seul cri que l’on remarque, transperçant le brouhaha des gradins. Habituellement invisibilisé, l’arbitre frappe ici par son omniprésence. La caméra l’isole, les stars du ballon rond, elles, sont mises à l’écart. Le temps du court-métrage, nous sommes invités à nous glisser dans la peau de l’homme en noir. Nous partageons ses courses et son souffle au travers du micro, nous notons ses mots. Ce point de vue inhabituel et troublant nous laisse imaginer le déroulé du match, qui n’est narré que par le respect de ses règles et leurs entorses, au fil des coups de sifflets de M. San.

Mais aussi par les salves d’indignation qu’ils suscitent. Les subjectivités prennent le dessus, la décision ne fait jamais l’unanimité. « Hors-jeu, pas hors-jeu ? Ok, pour moi il semblait certainement hors-jeu, mais… », jauge un journaliste perplexe depuis les tribunes alors qu’une action litigieuse se poursuit. Ailleurs, la foule gronde face à l’assurance de l’expert. On ressent alors pleinement la difficulté du métier.

Essaim de supporters de l’équipe suisse des Young Boys de Berne. © Fipadoc /Capture d’écran The Game

Capitaine d’une troisième équipe

Sur le terrain, aux côtés des vingt-deux acteurs et des supporters, l’arbitre assume toutes ses décisions, quitte à se retrouver seul contre tous. Cependant, Romain Hodel met parfaitement en lumière un paradoxe essentiel : M. San est en fait bien loin d’être abandonné à lui-même.

Sa précieuse oreillette le relie constamment à une équipe de quatre assistants cloîtrés dans une pièce étriquée, rivés sur des écrans qui tapissent les murs. Leur présence constante aiguille l’arbitre. Ce sont les paires d’yeux qui surveillent tout ce que notre protagoniste ne peut voir, comme ce joueur qui reste au sol après un contact alors que l’action continue. Ce sont ses conseillers, qui appuient ou ajustent ses sanctions. Ce sont, enfin, ses adjuvants. Alors que la fin du match approche et que les joueurs s’agacent, San s’emporte alors que le jeu est arrêté : « Cheeky player ! » (« Insolent ! »), lâche-t-il. Très vite, son oreillette le rappelle à l’ordre, ses adjoints le tempèrent. L’enchaînement des événements au cours d’un match en rendent particulièrement difficile l’appréhension globale. La décision doit être prise instantanément ou presque. Ici, les faits de jeu contés nous font prendre conscience du poids croissant de la technique dans le football. Entre goal-line technology et vidéo-arbitrage, l’homme en noir se doit désormais de ne faire qu’un avec les outils mis à sa disposition. Dès lors, quid de sa faculté réelle à juger ? Il n’en reste pas moins l’unique décisionnaire final. Passée l’agitation, le retour au calme dans la pénombre est marqué par le précepte paternel :

« Tu dois tous les calmer »

Père de Fedayi San, à son fils.

Louis Fabre et Paul Lonceint-Spinelli

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