La cage et le cuir

Ultra confiné recherche tribune à occuper

Depuis le tournage du documentaire “Tribunes Libres” produit par Arte en 2019, “le monde a changé”. Les ultras n’y échappent pas. A cause de la pandémie de Covid-19 et la fermeture des stades en mars dernier, ces fervents supporters sont condamnés à rester chez eux. À quoi ressemble la vie d’ultra confiné ? Éléments de réponse avec Florian Brunet, porte-parole des Ultramarines Bordeaux 1987, groupe de supporters des Girondins.


Tout d’abord, comment allez-vous ?

(Il souffle longuement) Personnellement j’ai la chance dans cette situation de pouvoir passer plus de temps avec ma fille de trois ans et de ne pas avoir été touché professionnellement. En tant que porte-parole des ultras je veux vraiment dire qu’on n’est pas les plus à plaindre. Des gens meurent chaque jour, d’autres sont gravement malades. Nombreux sont ceux qui perdent tout : leurs proches, leur travail, leur maison… Avec le couvre-feu à 18h ou encore l’arrivée des nouvelles souches britanniques et sud-africaines du virus, on est en guerre. C’est un fait, en guerre sanitaire. Dans ce contexte, évidemment que le foot reste secondaire. Il faut être réaliste et faire preuve d’une grande humilité.

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Qu’est-ce qui vous manque le plus en tant qu’ultra ?

C’est un tout ! Ça nous manque d’aller au stade tous les week-ends, ça nous manque de nous retrouver ensemble, ça nous manque de faire les déplacements… On est profondément en manque de ce frisson collectif. Nous sommes la plus grande association de jeunesse de Bordeaux alors ce sentiment est largement partagé au sein de la communauté ultra.

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Tifo des Ultramarines 1987, au stade Matmut Atlantique. Source: Capture d’écran Tribunes Libres , ARTE

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Comment continuez-vous à agir pour le club sans toutefois pouvoir soutenir l’équipe directement depuis les tribunes ? 

Notre combat premier reste celui de la défense du club vis-à-vis d’une direction qui ne cesse de mépriser les supporters. En début de saison, on nous accusait de ne pas respecter les gestes barrières à l’occasion du match Bordeaux-Lyon (0-0, 11 septembre 2020, ndlr) alors que tous les ultras portaient le masque dans le virage Sud. Nous, on a toujours pris le temps de comprendre ce qui se passait, il n’y a jamais eu de théories conspirationnistes ou anti-gestes barrières dans le mouvement. Pendant ce temps, Longuépée (le président des Girondins de Bordeaux, ndlr) serre la main des joueurs récemment arrivés ou prolongés et pose avec eux alors que plus personne ne fait ça aujourd’hui. Pour la renégociation du contrat de Baysse, il a posté une photo à ses côtés, tout sourire. C’est une insulte méprisante.
De notre côté, on continue de se battre pour conserver notre local où nous continuons d’organiser des réunions, dans le respect des gestes barrières. Faire vivre l’association des Ultramarines Bordeaux 1987 reste une de nos priorités même si on ne peut plus organiser de soirées ou d’évènements pour récolter des fonds.

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On sait les Ultramarines profondément attachés aux valeurs de partage et de solidarité. Qu’en est-il de vos engagements sociaux en dehors de la simple sphère footballistique en cette période particulière ? 

Depuis le début de l’épidémie, on a plus que jamais poursuivi notre collaboration avec l’association “La Gamelle bordelaise” pour effectuer des maraudes en ville. Cela fait plusieurs années qu’on est engagés auprès des sans-abris ainsi que des sans-papiers. Par ailleurs, on a mené de nombreuses actions de soutien aux soignants des hôpitaux de Bordeaux. Il s’agit de récolter et de distribuer des victuailles pour le plus grand nombre de membres du personnel soignant afin de les soutenir, de quoi avoir à boire et à manger. 

“Nous, on milite pour un retour à un football authentique et populaire.”

Florian Brunet

Avec cette crise sanitaire et cet éloignement forcé des tribunes depuis de longs mois, avez-vous à titre personnel ou collectif profité de la situation pour réfléchir sur votre engagement ? 

Oui. Mais c’est le mouvement ultra en général qui est en pleine réflexion. Il y a un certain malaise. À Bordeaux, il est vécu de la même manière qu’à Nantes, Marseille ou Saint-Étienne, car on a tous très mal choisi nos actionnaires. Les équipes opérationnelles à la tête des clubs ne respectent pas nos valeurs, notre histoire. On voit bien que dans ces clubs, il y a beaucoup de conflits entre supporters et direction. Nous, on milite pour un retour à un football authentique et populaire. À Bordeaux, c’est ce qui a fait la valeur du club. Quand on brillait en France et sur la scène européenne, c’était avec des Giresse, Dugarry, Chalmé, Chamakh… Des joueurs du cru, formés au club ou dans les environs avec un fort attachement au club. On ne peut absolument pas l’oublier, sous aucun prétexte. Nous avons gagné grâce à ces trois points : l’ancrage local, la formation et le sentiment d’appartenance. Ces trois piliers constituent assurément l’avenir du football français. 

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Parlons avenir justement. Les Ultramarines ont-ils prévu des évènements particuliers pour leur retour ? 

Ce qui est sûr, c’est qu’on ne reprendra nos activités qu’avec un stade intégralement accessible. C’est pas un retour à 5000 personnes qui nous fera revenir ! Dans les tribunes, on est collés, on se tient par les épaules, on se prend par les bras… Ça n’aurait aucun sens de porter un masque ! Cette chaleur, on en a besoin, mais on attendra des conditions favorables. On est prêts à jouer un rôle majeur dans la reconstruction de ce football. Parce que le monde devant nous est en train de s’écrouler, on est à la fin d’une époque. Les droits télé sont coupés en deux, comme les salaires vont l’être… De fait, il y aura beaucoup moins de rapaces uniquement attirés par l’argent et on va pouvoir revenir à des valeurs authentiques. 

“Commercialement parlant, le produit football est beaucoup moins vendeur sans nous. On est des créateurs de richesse […].”

Florian Brunet

Que peut-on attendre du futur pour le mouvement ultra en France ?

Les clubs ne sont rien sans leurs tribunes populaires. Cette crise sanitaire a vraiment montré notre importance. Commercialement parlant, le produit football est beaucoup moins vendeur sans nous. On est des créateurs de richesse mais nous n’espérons pas de retour monétaire. On attend uniquement le respect de nos valeurs. Et ça, on va l’obtenir de gré ou de force puisque tout le monde s’est rendu compte que, sans nous, le foot, ce n’est plus le même sport. Nous on est prêts à s’engager pour le football français, qui est un modèle très particulier, différent des modèles espagnol ou allemand, avec chez nous une prédominance du mouvement ultra. Encore une fois, que serait Nantes sans la tribune Loire, que serait Bordeaux sans le Virage Sud, que serait Saint-Etienne sans les Kop Sud et Nord ? Donc maintenant il est temps que l’on soit respectés et écoutés. 

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Pourtant, les Ultras ne se livrent-ils pas une guerre féroce entre eux ? 

On vit tous la même chose ! Chaque club a son histoire, ses valeurs mais quand on entend un Eyraud (président de l’Olympique de Marseille, ndlr) dire : “Il y a trop de Marseillais à l’OM”, on marche sur la tête ! En tant qu’ultras, on mène un combat local qui n’est pas coordonné, mais il s’avère qu’il y a beaucoup de similitudes dans les différentes villes. Quand les Nantais ont fait leur “Kita Circus” à l’entraînement pour l’arrivée de Domenech (ex-entraîneur du FC Nantes, ndlr), on a dit : “Bravo les gars, belle action”, et on a relayé sur nos réseaux.
Après, on reste ennemis, on n’est pas potes avec les Nantais ou les Marseillais. Mais ce n’est pas pour autant qu’il y a pas une certaine forme de respect. À l’échelle nationale, l’Association Nationale des Supporters (ANS) remplit très bien son rôle. Elle fait un gros travail de lobbying jusqu’à aller devant l’Assemblée Nationale pour matérialiser des avancées pour nos mouvements.

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Comment avez-vous reçu le documentaire “Tribunes Libres” ?

On a été très très contents du boulot d’Arte. À la différence d’autres clubs, on fait beaucoup de communication à Bordeaux avec les Ultramarines, on trouve que c’est un levier important. Certaines villes sont beaucoup plus craintives vis-à-vis du journalisme. C’est un très beau reportage qui met en lumière l’essence même du mouvement ultra.

Tout propos recueillis par Paul Lonceint et Louis Fabre

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