La semaine de l'arbitrage

Pourquoi tant de violences envers les arbitres ?

Malgré les multiples innovations technologiques instaurées, l’injustice demeure dans le football. Qu’on le veuille ou non, l’arbitre reste pourtant décideur en dernier ressort. Un pouvoir qui fait paradoxalement de lui une cible potentielle de violences, encore loin d’avoir disparu.


Il y a près d’un an, le 1er février, à la suite de l’exclusion de son coéquipier Tiémoué Bakayoko face au Nîmes Olympique, le feu-follet portugais de l’AS Monaco Gelson Martins s’emportait et bousculait par deux fois l’arbitre Mikaël Lesage. À la suite de cet événement, les condamnations essaiment de toutes parts. Du côté de la FFF, via le président Noël Le Graët : « Les atteintes aux arbitres doivent être fermement réprimées ». Pour le syndicat des arbitres professionnels, la dénonciation est plus virulente encore : « Il va bien falloir le comprendre et l’intégrer de façon définitive : on ne touche pas à l’arbitre ! (…) Tous les qualificatifs sont bons : le geste de ce joueur est honteux, intolérable, insupportable, indéfendable, inadmissible et n’a pas lieu d’être sur un terrain de football. » Face au tollé provoqué, le joueur s’était excusé publiquement sur Instagram pour son « attitude irréfléchie », mais n’avait pas échappé à une lourde suspension, de six mois. La sentence ne lui a finalement que peu porté préjudice avec l’arrêt du championnat dû au coronavirus…

Trois semaines plus tard, loin des strass et des paillettes de la Ligue 1, c’est en D3 aveyronnaise (onzième division) qu’un arbitre était la cible d’un tout autre type de violence. Mené 4-0 à domicile par l’équipe de Penchot-Livinhac et après avoir reçu un carton jaune pour contestation, le gardien adverse de Foissac se jette sur l’arbitre. Visiblement fan des anciennes gloires du sport, il lui assène un coup de boule zidanesque avant de lui mordre l’oreille façon Mike Tyson. Les arbitres du district aveyronnais déclarent illico un vaste mouvement de grève, imitant l’initiative de plusieurs autres hommes en noir de Normandie ou du Nord. Bien qu’ayant eu lieu à des niveaux sportifs incomparables, ces évènements traduisent conjointement un fléau permanent du football : la violence envers les arbitres.

Violence, qui es-tu ?

La notion de violence relève de degrés pluriels dont les contours ne sont pas aisés à définir. Si elle renvoie à des comportements et des actions physiques consistant à l’emploi de la force envers autrui, cette « force » devient « violence » en fonction de normes qui varient historiquement et culturellement. Dès lors, Yves Michaud, professeur de philosophie et membre de l’institut universitaire de France, s’essaye à une définition dans son ouvrage Violence et politique : « Il y a violence quand, dans une situation d’interaction, un ou plusieurs acteurs agissent de manière directe ou indirecte en portant atteinte à un ou plusieurs autres à des degrés variables, soit dans leur intégrité physique, soit dans leur intégrité morale. »

« Aujourd’hui, le football est devenu très violent, à l’image de la société. Pour les arbitres, c’est l’horreur ! »

Ali Ouatizergua, 28 ans d’arbitrage en CFA

Cette définition large de la violence permet ainsi de constater que cette-dernière est inhérente au football. Au-delà des plus visibles, les violences physiques, sont aussi recensées à l’égard des arbitres les violences verbales (injures, menaces), incivilités (crachats, gestes obscènes) ou atteintes à leurs biens personnels. Dès lors, le football en tant que fait social total ne serait-il que le reflet d’une société toujours plus violente ? C’est en tout cas l’opinion d’Ali Ouatizergua, 28 ans d’arbitrage en CFA (actuelle N2) derrière lui. « Aujourd’hui, le football est devenu très violent, à l’image de la société. Pour les arbitres, c’est l’horreur ! » se désole-t-il. « Les joueurs, les éducateurs, ils ne contrôlent plus rien. En même temps, ils font comme à la télé… » Sans aller jusqu’à avancer l’idée d’une violence généralisée envers les arbitres, il n’en reste pas moins que le temps de 90 minutes passées sur le rectangle vert, un match peut se transformer en l’expression cathartique d’une frustration accumulée, dont l’arbitre s’avère bien souvent la cible préférentielle.

René Girard, précurseur de la réflexion arbitrale

À la fois à part et au centre du jeu, il concentre l’attention uniquement lorsqu’il prend ses décisions, de nature à pouvoir faire basculer une rencontre. Le reste du temps, il se doit de passer inaperçu. Son invisibilité est paradoxalement la condition de la reconnaissance de sa réussite. Aussi indispensable soit-il, l’arbitre est pourtant bien souvent l’objet de vives critiques pour des décisions unilatérales controversées. Des choix décryptés et débattus car tous, joueurs comme spectateurs ou consultants, se considèrent légitimes pour le juger. Il revêt alors bien malgré lui le costume du bouc émissaire tel qu’analysé par René Girard (le philosophe hein, pas le coach du Paris FC). Pas totalement intégré au monde du football mais indispensable à son fonctionnement, l’arbitre est le coupable idéal en cas de défaite ou d’injustice. En somme, l’individu qui concentre les passions exprimées par les joueurs sur le terrain et les spectateurs en dehors.

Côté chiffres, selon l’Union Nationale des Arbitres de Football (UNAF), entre 2000 et 2012, environ 5000 violences envers les arbitres ont été constatées dont 500 concernent des agressions physiques. Au cours de la même période, 3 000 des 30 000 arbitres en activité ont abandonné le sifflet. La crise de fidélisation n’est pas illusoire, districts et ligues ont du mal à recruter car l’arbitrage souffre de son image.

Face à Pierluigi Collina, chauve-qui-peut.

Dès lors, quelles solutions pour que l’arbitre soit pleinement respecté ? Il n’y a qu’un seul Pieruigi Collina, qui par son attitude sévère et son apparence physique si caractéristique (crâne chauve luisant, yeux exorbités) a su imposer son aura. Outre son autorité naturelle, l’arbitre dispose également du « monopole de la violence légitime » sur le terrain. Il est, à la manière de l’Etat wébérien, l’institution chargée de garantir le bon déroulé du match et dispose pour cela de moyens d’action à adapter aux circonstances. Ali Ouatizergua raconte : « Il y a plusieurs cas. D’abord, tu as la parole, tu parles avec le joueur, tu lui expliques. Si vraiment il ne comprend pas et qu’il continue avec des mots qui blessent, là tu as les cartons, ton seul moyen de défense. Si ça a été trop loin, tu as aussi le rapport à la fin du match. » Malgré cet arsenal, l’arbitre se retrouve régulièrement seul, bien qu’assisté par ses collègues de la touche et protégé par le délégué. Une défense bien maigre pour faire face à des joueurs ou des supporters parfois agressifs, particulièrement dans le monde amateur.

Les arbitres reconnus d’utilité publique

Alors en France, la loi du 23 octobre 2006 portant diverses dispositions relatives aux arbitres consacre un statut des arbitres, considérés comme « chargés d’une mission de service public ». Etant reconnus d’utilité publique, leur porter atteinte devient passible de lourdes peines, renforcées à l’occasion de cette loi. Cependant, rares sont les arbitres qui entament des procédures juridiques, trop longues et coûteuses. Ainsi, l’UNAF fournit désormais à nombre d’entre eux une assistance juridique qui se traduit par un accompagnement dans le dépôt de la plainte et la prise en charge des frais d’avocat.

La FFF s’est quant à elle dotée d’un outil de recensement des violences envers les arbitres afin d’identifier le problème avant d’agir en conséquence. L’observatoire des comportements a ainsi été créé en 2006. Il en ressort aujourd’hui que 38% des victimes de violences et d’incivilités dans le football sont les arbitres, la majorité des victimes étant les joueurs.

« De toute façon, dans ce sport, c’est pas comme au rugby, on discute toujours les décisions. »

Christophe Salles, arbitre départemental en Aveyron

Ces chiffres apparaissent toutefois largement sous-estimés étant données les biais constatés dans les méthodes de comptage. En effet, le système n’est tout d’abord pas implanté dans la totalité des districts. Le recensement doit en outre être effectué par un arbitre officiel le jour du match alors que sa présence n’est pas toujours garantie dans les divisions inférieures. Même lorsqu’il est présent, il peut ne pas signaler certaines violences dont il a été victime, particulièrement les insultes ou les incivilités qu’il considère bénignes. Lorsqu’on l’interroge pour savoir s’il a déjà été la cible de violences, Christophe Salles, arbitre depuis vingt ans au niveau départemental en Aveyron, concède : « Des violences verbales, bien évidemment. Mais il faut savoir les accepter tant que ça dépasse pas les bornes, ça fait partie du foot “pas très bon”… De toute façon, dans ce sport, c’est pas comme au rugby, on discute toujours les décisions. »

Des points contre les poings

Aujourd’hui, plusieurs pistes sont avancées pour accroître la protection des hommes en noir. « Le fait de pouvoir donner des cartons aux coaches et aux membres du staff est une nouveauté bénéfique », se réjouit Ali Ouatizergua. D’autres demeurent en gestation. On envisage l’éventualité d’un système par points pour les licences (il paraît que c’est à la mode pour d’autres réformes), où chaque carton reçu en ferait diminuer le nombre. On pense aussi aux cartons blancs pour une exclusion temporaire ou aux cartons verts pour récompenser les gestes de fair-play.

Cependant, derrière les discours de façade des instances concernant « la seule chose qui reste à améliorer dans le football » dixit Noël Le Graët, il convient de questionner, non sans un brin de cynisme, leur volonté réelle de mettre fin à ces violences. Inutile de rappeler que cartons et amendes résultant de comportements déviants sur le terrain procurent une manne non négligeable à des districts et autres ligues asphyxiés financièrement…

Alors, la question persiste : que faire ? Il n’est clairement pas possible d’endiguer la violence envers les arbitres de façon immédiate car ses déterminants sont nombreux et tiennent surtout dans l’action des spectateurs. De concert, Ali et Christophe abondent : « L’entourage joue un rôle clé. Il est plus embêtant que des parents ou des supporters abrutis excitent les joueurs car ils se sentiront ensuite soutenus dans leurs actes. » Alors, s’il n’existe pas de solution miracle, la recette passe sans doute par une meilleure pertinence des sanctions de la part de la FFF. Le tout associé à l’exemplarité des éducateurs eux-mêmes, pour une véritable éducation de la jeunesse afin que nous soyons véritablement “tous arbitres” comme le veut le fameux slogan.

Louis Fabre (visuel de Thomas Albert)

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