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« Il est temps, quittez le club. »

En convoquant la presse le vendredi 19 février dernier, les responsables des six groupes de supporters de l’Olympique de Marseille ont souhaité clarifier leurs positions dans la crise qui les oppose à la direction du club. S’ils souhaitent, pour le moment, contenir les velléités des supporters qu’ils représentent, ils affirment également le point de non-retour atteint dans le dialogue avec le président Jacques-Henri Eyraud, et ce depuis la réception d’une mise en demeure qui leur a été adressée par ce dernier via le directeur général du club. Mais malgré ce climat de plus en plus insurrectionnel, marqué par les récents incidents de la Commanderie, les leaders du mouvement ultra marseillais ont essayé de calmer le jeu.


Pendant un court instant, on a cru qu’ils allaient nous la faire à l’envers. Tout le monde s’accordait simplement à dire que la conférence de presse devait avoir lieu en fin de matinée. Mais où ? Nul n’était en mesure de confirmer l’info. Alors, quand à 10h45, le téléphone vibre et affiche ce texto lapidaire : « Conf 15h30 Pharo », le soulagement est à la hauteur de l’événement qui se prépare. Car soyons honnêtes, c’eût été con d’être sur Marseille en ce vendredi 19 février et de rater une telle conférence de presse. Ce n’est pas tous les jours que des groupes de supporters, surtout ceux de l’OM, sortent de leur silence pour s’exprimer de la sorte, à cœur ouvert, devant l’ensemble des micros et des caméras de la presse nationale.

Tandis que la plupart des journalistes se rendent à la Commanderie pour assister à l’autre conférence de presse de la journée, celle de l’intérimaire Nasser Larguet et de la recrue hivernale Paul Lirola, en amont du match du lendemain contre le FC Nantes, nous nous dirigeons au contraire vers le Vieux-Port. Après deux bornes de marche et un petit café à emporter, nous arrivons au 58 Boulevard Charles Livon, plus connu sous l’appellation Palais du Pharo.

Box des journalistes , Palais du Pharo

Le décor est planté. Comme chaque Marseillais le sait, il y a trois monuments qui incarnent l’histoire de la ville de Marseille : la Vierge de la Garde, le Vieux-Port, et bien évidemment le stade Vélodrome. Ce n’est pas par hasard que les porte-paroles du « peuple marseillais » ont choisi ce lieu emblématique qui surplombe la passe du Vieux-Port depuis 1858. Avec la ville entière en arrière-plan, dorée par les rayons du soleil, le message est d’autant plus clair : « On est ici, parce qu’on voulait une image symbolique, qui représente Marseille. On est à l’entrée du Vieux-Port, au cœur de la ville. On ne peut pas être mieux placé. »

Lorsque le cortège de supporters arrive sur les coups de 15h, les dizaines de journalistes venus pour l’occasion sont déjà dans les starting-blocks. Installées sur leur trépied, réglées pour bien appréhender le contre-jour, les caméras sont prêtes. Dictaphones et stylos dégainés, la presse écrite s’installe quant à elle sur les chaises qui font face à la Cène olympienne. Les responsables des six groupes de supporters ont fait le déplacement : South Winners, Marseille Trop Puissant, le Commando Ultra, Fanatics, Dodgers et le club des Amis de l’OM, s’assoient côte-à-côte, unis, face à la mise en demeure formulée quatre jours plus tôt. En lançant l’opération “Agora OM”, la direction affirme sa volonté de réduire l’influence des virages, et de chasser ses , qu’ils gèrent et animent depuis 35 ans.

« L’OM, c’est une religion. Transmise de père en fils, de mère en fille. »

« Contrairement à ce que dit Jacques-Henri Eyraud (JHE), nous, on est une famille. Alors parfois on a des désaccords, on se dispute, comme avec ses cousins et ses oncles. Mais quand on attaque la famille, aussi diverse et hétéroclite qu’elle soit, hé bien elle se réunit, et elle se défend. » Le premier à prendre la parole est bien connu des tribunes marseillaises. Il est 15h30 quand Christian Cataldo, responsable des Dodgers depuis 1992, entame sa lecture. Celle d’un long communiqué rédigé au nom de toutes les associations de supporters du club. L’assemblée écoute religieusement. Seul le chant des mouettes et du Mistral viennent ponctuer les fins de phrase de celui qui endosse le rôle de chef de famille : « L’ensemble des groupes de supporters et associations officielles reconnues par l’Olympique de Marseille est présent ce jour. Nous sommes ici au cœur de la cité marseillaise, bien loin d’une pseudo Agora en ligne fantasmée par certains. Nous considérons notre présence ici comme une chance, la chance d’être la voix de milliers de Marseillais, exaspérés, lassés par la situation dans laquelle se trouve notre club. Ecœurés par le comportement insensé de ces dirigeants à l’origine de nombreux fiasco. »

Le principal destinataire de ce message ne met pas beaucoup de temps à être cité. Président délégué du club, et bras droit de l’actionnaire Franck McCourt, Jacques-Henri Eyraud est devenu un paria dans une ville à laquelle « il n’a décidément rien compris ». À la suite d’une liste gargantuesque de reproches, Christian Cataldo résume toutes les raisons pour lesquelles JHE est aux antipodes des attentes qu’ont les supporters marseillais à l’égard du président de leur club. « Nous ne voulons pas de votre modèle américain, de votre fan expérience, de vos nouveaux intitulés de postes qui vont révolutionner le club : head of football, head of business, de votre spectacle aseptisé à grand renfort de LEDs et de bande sonore recouvrant les chants des virages. L’OM n’est définitivement pas une simple entreprise, mais fait partie du patrimoine commun de tous les Marseillais. C’est un membre à part entière de toutes les familles. C’est une religion, transmise de père en fils, de mère en fille, de générations en générations. »

Christian Cataldo, responsable des Dodgers, lisant le communiqué.

L’opposition philosophique est totale. Mais comment cela aurait pu en être autrement ? Entre d’un côté, des dirigeants, parachutés des hautes sphères de la capitale, qui reprochent aux employés du club d’en être trop amoureux pour être suffisamment productifs, des « fans in a suit » pour reprendre la formule de JHE, et de l’autre, un peuple qui érige son club au rang de divinité, « la rupture est consommée ». Désavoué par Marseille tout entière, JHE est, en conclusion du discours, sommé de démissionner :« Face à la position que vous avez adoptée, nous ne vous reconnaissons plus comme dirigeant de l’OM. En fin de compte, vous n’avez réussi qu’une seule chose, unifier tous les amoureux de l’OM et de Marseille contre vous. Nous vous renvoyons donc au troisième axe de votre projet présenté en 2016, qui disait en substance que : ‘’le club doit rendre ce qu’il doit à la ville de Marseille’’. Il est temps, quittez le club. »

« Aulas est un vrai patron »

Auréolé de longs applaudissements, partagés par les journalistes et les autres supporters debout derrière lui, Christian Cataldo esquisse un sourire. Il remercie une nouvelle fois l’audience avant de laisser la parole à l’autre Don Corleone du jour, Rachid Zeroual. Orné de sa fameuse barbe blanche et d’une veste noire l’effigie du Che Guevara, le responsable des South Winners répond avec franc-parler aux questions de la presse. Sa voix éraillée, fatiguée par la maladie, ajoute paradoxalement un peu plus de substance à son charisme naturel. Interrogé sur le profil du futur président que souhaiterait accueillir les fans marseillais, il s’empresse d’en remettre une couche sur celui qui demeure aujourd’hui aux manettes de leur club : « Le dialogue, c’est lui qui l’a rompu, assène-t-il. En nous envoyant ses courriers et ses huissiers dans nos locaux, malheureusement, c’est lui-même qui nous a imposé qu’on ne le reconnaisse plus, du fait qu’il ne nous reconnaisse pas. Il ne nous représente plus, ni l’OM, ni Marseille, ni les supporters, il a touché à notre identité. Il ne lui reste qu’un truc à faire, se casser de notre ville. Qu’il prenne l’avion et qu’il retourne à Eurodisney ou à Los Angeles. »

Rachid Zeroual, responsable South Winners, répondant aux questions des journalistes.

Puis, il embraie sur la question initialement posée et surprend son monde en osant une comparaison assez inattendue, et loue les mérites d’une figure pourtant peu populaire dans les travées du Vélodrome. « On veut un actionnaire qui ne soit pas fantôme et qui soit un vrai patron comme on a eu par le passé avec Bernard Tapie. On veut des gens qui se sentent concernés, et malheureusement je vais déplaire à tout le monde, surtout à ceux qui sont derrière, mais Aulas est un vrai patron. Qu’on l’aime ou qu’on l’aime pas, il est présent à tous les niveaux de son club. »

« Si on est là aujourd’hui devant vous, c’est pour essayer de calmer le jeu »

On ne va pas se mentir, personne ne s’attendait à entendre du bien du président de l’Olympique Lyonnais. Preuve de l’honnêteté intellectuelle des deux orateurs, y compris au moment d’évoquer les incidents de la Commanderie du 30 janvier dernier. « On s’y est mal pris. Certains se sont laissés emporter par leur passion et leur colère », reconnaitRachid Zeroual, qui a été placé en garde à vue dans le cadre de l’enquête judiciaire sur l’attaque du centre d’entraînement de l’OM. « On a déjà dit qu’on regrettait ce qui s’est passé à la Commanderie. Maintenant, ce n’est plus notre problème. L’affaire est entre les mains de la justice », explique-t-il, avant de regretter la justice d’exception déployée pour juger cette affaire. « On est des citoyens français avant toute chose, on en a marre d’être condamné, pointé du doigt comme des supporters. Malheureusement, quand on voit qu’il (JHE) nous prend pour des idiots, certains s’emportent… Il ne voit pas des êtres humains, des citoyens, il nous considère comme des gens bêtes, et ça on ne peut pas l’accepter. »

Convoquer cette conférence de presse était une façon pour les groupes de supporters de ne pas remettre une pièce dans la machine. Si leur volonté de voir JHE démissionner et on ne peut plus claire, ils laissent le temps à Franck McCourt de lui trouver un successeur à la tête du club. Mais bien qu’aucun ultimatum n’ait été clairement formulé, Cataldo, Zeroual et leurs pairs préviennent les dirigeants : si rien ne change, la situation n’aura d’autre choix que de s’envenimer à nouveau. « McCourt doit comprendre que ce ne sont pas simplement les groupes de supporter qui sont contre JHE, c’est toute la ville, et la tribune publiée dans La Provence l’a encore rappelé. On lui laisse le temps de réfléchir, mais s’il ne veut pas se rendre à l’évidence, il y a moment où les gens vont descendre dans la rue. On reçoit des dizaines de coups de fil de supporters qui sont prêts à descendre de toute la France pour venir manifester à Marseille. C’est pour ça qu’on a voulu calmer le jeu, surtout par rapport à ce qui s’est passé à la Commanderie. On calme le jeu pour montrer qu’on n’est pas des sauvages, on est des gens consciencieux. »

Une du journal La Provence du vendredi 19 février.

La balle est donc dans le camp de McCourt. S’il reste sourd à ce dernier appel des supporters, « il devra se confronter au peuple marseillais », avertit Zeroual. Mais si les ultras ne se rendront pas demain à la préfecture pour appeler l’ensemble des Marseillais à descendre manifester sur le Vieux-Port, le temps presse. « On a compris qu’il allait s’agripper au rocher comme une arapède, poursuit-il. On a compris ses manœuvres pour essayer de nous écarter des virages pour mieux vendre son club, comme cela a été fait à Paris. On sait que ça va être dur parce qu’il en a engagé du pognon, mais nous on ne lâchera pas. Et s’il faut lancer des appels à manifester, on le fera. »

Une confrontation inéluctable ?

Les gouvernants marseillais espèrent-ils obtenir un sursis en nommant Jorge Sampaoli sur le banc ? Rien n’est moins sûr. Le profil sulfureux du coach argentin pourrait certes séduire les nostalgiques de Marcelo Bielsa, mais on l’aura compris, la guerre ouverte qui oppose dirigeants et supporters ne pourra se régler grâce à un changement de casting sur le banc de touche. Ni par aucun regain sportif d’ailleurs. Les Olympiens ne pourront guère faire mieux que d’accrocher une 5e place, qualificative pour l’antichambre de l’Europa League. Mais quand bien même ils parvenaient à remporter la Coupe de France, l’avenir des relations entre l’OM et ses amoureux ne pourra s’éclaircir que par un changement radical de projet sportif. Obsédés par l’image de marque qu’ils voulaient véhiculer, JHE et sa bande ont oublié de prendre en compte l’identité collective à laquelle le club qu’ils pilotent est rattaché. Les clubs historiques que sont également les Girondins de Bordeaux et le FC Nantes sont victimes de la même superficialité. Des gestions calamiteuses qui conduisent ses anciens fleurons du football français vers les basfonds du championnat et du football en général.

À l’heure où Marseille est remplie de banderoles hostiles à son président délégué. À l’heure où l’intégralité des associations de supporters, y compris des quatre du globe, coupent les ponts avec sa direction, et appellent au boycott des produits dérivés et des réseaux sociaux du club dont il est toujours le propriétaire, Franck McCourt est contraint de se rendre à l’évidence. Tant que les hommes et les idées qui gouvernent aujourd’hui l’Olympique de Marseille ne seront pas entièrement renouvelés, « l’unité », dont parlait le directeur sportif, Pablo Longoria, au micro de Laurent Paganelli à la suite de la victoire (3-2) contre l’OGC Nice, ne reverra jamais le jour à l’OM.

Par Gabriel Blondel.

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