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Mario Gomez, serial buteur en quête d’apesanteur

Il y a huit ans, Mario Gomez frappait les esprits en inscrivant un quadruplé retentissant sur la scène la plus prestigieuse, celle de la Ligue des Champions. Une performance rare, preuve des immenses qualités de buteur de l’international allemand. Retour sur le parcours d’un renard des surfaces, toujours à l’affût de la moindre faille dans les défenses adverses à 34 ans.

En ce 13 mars 2012, le FC Bâle croît à l’exploit, fort de sa victoire 1-0 lors du match aller de ces huitièmes de finale. L’espoir sera rapidement balayé par des Munichois déchaînés. Franck Ribéry, Arjen Robben et Thomas Müller s’en donnent à coeur joie, mais l’homme de la soirée se nomme bel et bien Mario Gomez. L’attaquant allemand inscrit quatre buts en à peine 20 minutes, entre la 44e et la 67e, lors d’un match à sens unique. Un rêve pour le n°33, un cauchemar pour le gardien Yann Sommer, contraint d’aller chercher le ballon au fond des filets à sept reprises lors de la rencontre. Le FC Bâle est éliminé. Le Bayern, lui, poursuit sa route. Avec un attaquant désormais unanimement reconnu comme l’un des meilleurs au monde.

Stuttgart, la révélation

Mario Gomez a vu le jour à Riedlingen. Super Mario, lui, est né quelques kilomètres plus loin, à Stuttgart. Pur produit de la formation du VfB, l’attaquant fait ses débuts avec l’équipe première en mars 2004, à 18 ans. Intégré au groupe pro en 2004-2005, il apprend de manière progressive, dans l’ombre de Kevin Kuranyi et Cacau. Il s’installe définitivement dans le onze de départ lors de l’exercice 2006-2007. La saison de l’éclosion d’un remarquable finisseur, auteur de 14 réalisations en 25 matchs de Bundesliga. Homme fort du titre de Stuttgart, sacré pour la première fois depuis 2002, Gomez devient, à 22 ans, le troisième plus jeune de l’histoire à recevoir le prix de meilleur joueur du championnat. Devant lui, deux légendes : Franz Beckenbauer (1966) et Gerd Müller (1967), récompensés à l’âge de 21 ans. Ses performances lors de cette saison 2006-2007 lui ouvrent les portes de la Nationalmannschaft. Un but contre la Suisse lors de sa première sélection, un doublé face à Saint-Marin lors de sa deuxième : l’histoire est en marche.

Mario Gomez s’affirme comme un redoutable avant-centre, à l’ancienne. Loin des Brésiliens à la technique époustouflante que l’intéressé admirait dans sa jeunesse. “J’adorais regarder les joueurs brésiliens. Ronaldinho, Rivaldo et mon préféré de tous les temps, Romario. J’admirais la légèreté avec laquelle il se déplaçait dans la surface, et l’espace qu’il était capable de créer pour lui-même“, confiait-il en 2017 pour The Players’ Tribune. Gomez évolue dans un tout autre registre, moins valorisé. Contrairement à la plupart de ses collègues buteurs, il ne porte d’ailleurs pas le numéro 9, mais le 33. Il ne brille ni par sa vitesse, ni par ses qualités techniques, et encore moins par une quelconque polyvalence. Il rassemble toutefois l’ensemble des qualités du renard des surfaces : la science du placement et du déplacement, le sang-froid, ainsi que le sens du but. Toujours aux aguets, le chasseur attend son heure. Au bon endroit, au bon moment. A la manière d’un Filippo Inzaghi, Mario Gomez fait peser une menace constante sur la défense adverse et brille par son efficacité. Athlétique, l’Allemand pose en plus un sacré défi physique aux défenseurs chargés de le museler. D’autant que son 1,89 mètre se combine à un formidable jeu de tête, lui permettant de gagner bon nombre de duels aériens. En résumé, un renard aux dents particulièrement aiguisées.

Je voulais être Romario. Mais en vieillissant, je me suis rendu compte que le type d’attaquant que je voulais être n’était pas exactement le type d’attaquant que je pouvais être. J’étais plus grand et plus fort que beaucoup d’autres garçons, alors je suis devenu un vrai numéro 9 sur le terrain. Certains garçons avaient un talent pour le dribble, mais j’avais un talent pour le but. Que ce soit avec mon pied gauche, mon pied droit ou ma tête, c’est ce que je faisais de mieux.”

Stuttgart connaît une baisse de régime en 2007-2008 (seulement 6e du championnat), mais pas son serial buteur. Au contraire, Mario Gomez monte en puissance, à l’image de ce jour de mars 2008 où il inscrit le premier triplé de sa carrière, face au redoutable Werder Brême. 22 buts marqués au total, 19 en Bundesliga et 3 en Ligue des Champions. Les chiffres gonflent encore davantage lors de la saison suivante : 35 buts, dont 24 en Bundesliga et 8 sur la scène européenne. Gomez est désormais trop grand pour le VfB. Ses performances n’échappent pas au Bayern Münich, qui débourse pas moins de 35 millions d’euros pour s’offrir ses services. Le grand saut pour un joueur qui n’avait jusqu’alors connu qu’un seul club et qui rejoint le mastodonte du football germanique.

Entre 2004 et 2009, Super Mario inscrit 87 buts en 156 matchs sous le maillot du VfB.

Münich, une autre dimension

Son adaptation prend du temps. Sa première saison se situe loin, très loin des attentes (14 buts). Pas aidé, et c’est un euphémisme, par l’entraîneur Louis van Gaal. Le Néerlandais ne s’en est jamais caché : Gomez n’est pas son choix. “Je n’avais pas ma place dans la formation, et je n’étais pas certain d’être un jour plus qu’un joueur de banc. Pour être honnête, j’ai demandé à partir plusieurs fois. Mais le président du club m’a dit d’attendre. ”Ton heure viendra”, m’a-t-il dit. En attendant, je me suis entraîné avec colère et frustration. Pour moi, le plaisir avait disparu. Mais le football est un sport de fou. Il suffit d’un instant – être au bon endroit au bon moment – pour tout changer. C’est la même chose en dehors du terrain. Un jour, Louis van Gaal s’est approché de moi. ”Tu as une chance maintenant, m’a-t-il dit en souriant. C’est à toi de décider si tu l’utilises ou non”.

Remis en cause, l’avant-centre répond sur le terrain en 2010-2011. Et avec la manière. Il retrouve le chemin des filets et sa place de titulaire. “Mario s’en est sorti tout seul à force de courage“, reconnaîtra le directeur sportif du club Christian Nerlinger. Meilleur buteur de Bundesliga (28 buts), Gomez réalise la meilleure saison de sa carrière en portant son compteur à 39 buts toutes compétitions confondues. “Ce fut l’une des plus grandes victoires de ma carrière. En un an, j’avais complètement changé l’opinion de Van Gaal sur moi en tant que joueur. Plus important encore, quand les choses n’allaient pas bien pour moi, j’ai appris à m’en sortir”, se félicitera-t-il. La machine à marquer monte encore le curseur en 2011-2012 avec pas moins de 41 réalisations, dont 12 en Ligue des Champions. Un total qui aurait fait de lui le meilleur buteur de la C1 lors de sept des huit éditions précédentes, mais pas cette saison, la faute à un extraterrestre nommé Messi.

C’est un attaquant complet, moderne. Il a effectué un grand saut depuis son départ de Stuttgart. (Thomas) Müller et (Toni) Kroos, deux joueurs d’axe, l’utilisent beaucoup. Il faut l’empêcher de se retourner, mais ce n’est pas facile. Il est très difficile à stopper“, analyse Lucien Favre, alors entraîneur de Monchengladbach, dans les colonnes de L’Equipe en 2012. Johan Micoud loue lui aussi les qualités d’un joueur “avec lequel tu peux échanger et jouer au foot“. L’ancien du Werder précisant : “Dos au but, il est adroit, peut faire remonter le bloc, et jouer en déviation dans la profondeur pour Ribéry et Robben. Ces attaquants ont quelque chose, tu as l’impression qu’ils attirent le ballon. Ce qu’il fait au Bayern ou en sélection est remarquable. Il est l’un des seuls en Europe à rivaliser avec les statistiques de Messi, Ronaldo et Van Persie. Ce n’est pas rien d’être juste derrière ce trio“.

La réussite individuelle du buteur ne se conjugue malheureusement pas au collectif. Les Bavarois doivent s’incliner devant le Borussia Dortmund de Jürgen Klopp en Bundesliga puis en finale de la Coupe d’Allemagne. Avant de voir s’échapper la Ligue des Champions, chez eux, à l’Allianz Arena, au terme d’une séance de tirs au but à couper le souffle contre Chelsea. L’attaquant passe à côté de sa finale, malgré son penalty transformé. Une cicatrice que le temps n’a pas réussi à faire disparaître, comme le racontait l’intéressé en 2017 : “C’était une belle journée – comme si elle avait été écrite pour nous. Nous avions dominé toutes les équipes que nous avions affrontées. Pour être honnête, nous n’étions peut-être pas les meilleurs joueurs du monde, mais on ne pouvait pas nous arrêter. Plus important, nous étions à Munich, devant nos fans, sur notre terrain. Cela reste le jour le plus triste de ma carrière. Après tout ce que nous avions fait, c’était difficile de ne pas être ceux qui soulevaient le trophée. C’est toujours difficile“.

Il ne débute la saison suivante qu’en novembre suite à une opération de la cheville. Une absence dont profite Mario Mandzukic pour s’installer à la pointe de l’attaque bavaroise. Mario Gomez ne démérite pas pour autant. Malgré un temps de jeu limité et seulement 13 titularisations, l’attaquant répond présent en faisant trembler les filets à 19 reprises. Son ratio est éloquent : le n°33 marque toutes les 63 minutes en 2012-2013. Gomez a droit à son moment de gloire en Coupe d’Allemagne, où il inscrit un triplé en demi-finale puis un doublé en finale, mais il doit cependant se contenter du second rôle dans la quête historique du triplé. Et l’arrivée de Pep Guardiola n’arrange pas la situation… L’homme aux 113 buts sous le maillot munichois ne fait pas partie des plans du technicien catalan et se voit contraint de trouver un nouveau point de chute.

Mario Gomez et les Bavarois sur le toit de l’Europe.

L’expatriation, puis le retour aux sources

Mario Gomez s’engage alors avec la Fiorentina. La découverte de la Serie A n’a toutefois rien de la Dolce Vita… L’Allemand réalise une entrée en matière prometteuse en inscrivant un doublé face au Genoa lors de la deuxième journée du championnat des débuts prometteurs, avant d’être stoppé dans son élan par une blessure au genou. Victime d’une lésion ligamentaire, il est écarté des terrains pendant cinq mois. De retour en février, il se blesse de nouveau fin mars. Le sort s’acharne. L’attaquant ne rejouera plus sous le maillot de la Viola cette saison. Il assiste, impuissant, à la défaite des siens en finale de la Coupe d’Italie contre Naples (1-3), puis au sacre de l’Allemagne en Coupe du monde… Cruel pour l’un des cadres de la sélection, présent à l’Euro 2008, au Mondial 2010 et à l’Euro 2012.

De nouveau handicapé par des pépins physiques la saison suivante, Gomez s’illustre ponctuellement mais peine à se montrer régulier (32 matchs, 28 titularisations, 10 buts). Déterminé à rebondir, il pose ses valises à Besiktas à l’été 2015. Un choix payant. Auteur de 26 buts en Süper Lig, il termine meilleur buteur du championnat et mène le BJK à son premier titre national depuis 2009. Cerise sur le gâteau : il obtient dans la foulée son ticket pour l’Euro 2016. Le contexte politique turc, avec une tentative de coup d’Etat en juillet, pousse toutefois l’attaquant à quitter Besiktas après seulement une saison au club.

Gomez effectue alors son grand retour en Bundesliga, à Wolfsburg. Les Loups sont en difficulté mais peuvent compter sur leur avant-centre dans la lutte pour le maintien. Gomez inscrit 16 buts en championnat. Contraint de passer par un barrage face à l’Eintracht Braunschweig pour rester dans l’élite, Wolfsburg l’emporte 1-0 à l’aller grâce à son buteur providentiel, avant de confirmer avec une nouvelle victoire 1-0 au retour. Preuve de son importance dans le vestiaire et sur le terrain, Super Mario hérite même du brassard de capitaine. Seulement, le géant vert repasse au rouge en janvier 2018. Se présente une opportunité qu’il ne peut refuser : revenir à Stuttgart, son club formateur.

Mario Gomez de retour à Stuttgart, non pas avec le numéro 33, déjà pris par l’un de ses coéquipiers, mais avec le 27.

Le natif de Riedlingen retrouve la Mercedes-Benz Arena le 13 janvier face au Hertha Berlin. Titulaire, il est impliqué dans l’unique but de la rencontre. Le VfB l’emporte, Gomez est aux anges. “Je ne me souviens pas d’un match qui ait été aussi spécial pour moi ces dernières années. Je suis vraiment heureux d’être ici et d’avoir gagné le match. C’est un week-end fantastique pour nous“, déclare-t-il au coup de sifflet final. Gomez trouve le chemin des filets à 8 reprises avec le club souabe lors de la phase retour de la Bundesliga. Le promu achève la saison à la septième place, le conte de fée est total, d’autant que l’attaquant est du voyage en Russie pour le Mondial. Sa dernière compétition estivale puisqu’il annonce sa retraite internationale dans la foulée de l’élimination précoce des siens. En 78 sélections, Gomez aura inscrit 31 buts sous le maillot allemand. Seuls Miroslav Klose (71), Lukas Podolski (49), Michael Ballack (42) et Thomas Müller (38) ont davantage scoré pour la Mannschaft au XXIe siècle. Présents lors de trois éditions de l’Euro (2008, 2012, 2016) et deux Coupes du monde (2010, 2018), il aura notamment marqué les esprits sur la scène continentale puisqu’il est co-meilleur buteur de l’histoire de l’Allemagne à l’Euro avec 5 buts, comme Jürgen Klinsmann.

L’exercice 2018-2019 n’est malheureusement pas du même acabit puisque le VfB est relégué en 2. Bundesliga, malgré l’apport de son attaquant emblématique – sept buts en championnat, un autre lors du barrage décisif. Mario Gomez se retrouve dans une situation inédite. Lui, international allemand, auteur de 170 buts en Bundesliga, voit son club rétrogradé en deuxième division. Qu’importe. Il faut sauver le soldat Stuttgart et permettre au VfB, le club qui l’a révélé, de remonter. S’il n’est plus aujourd’hui de manière incontournable l’atout offensif n°1 de son équipe, Super Mario n’en demeure pas moins précieux, par ses buts (six cette saison dont quatre sur ses cinq derniers matchs) mais aussi son expérience. A 34 ans, il est en effet le joueur le plus âgé de l’effectif.

Mais le sera-t-il encore l’an prochain, alors que son contrat expire en juin ? “Nous avons convenu que nous nous réunirons à la fin de la saison. Je prendrai une décision à ce moment-là“, expliquait-il au Stuttgarter Nachrichten en janvier. Mario Gomez ne sait pas encore de quoi son avenir sera fait alors en attendant, l’international allemand se concentre ce qu’il sait faire de mieux : aider le collectif, sur le terrain comme en dehors. Toujours avec la même attraction pour le but : “J’ai joué pour beaucoup de clubs, beaucoup de managers, et vécu beaucoup de hauts et de bas – mais une chose n’a jamais changé, et c’est la sensation de marquer un but. C’est le moment pour lequel je vis chaque semaine. J’aimerais que tout le monde puisse ressentir ça une fois. C’est une explosion de sentiments. Avant de frapper le ballon, c’est comme si tu pesait 200 kilos – ensuite, le ballon quitte ton pied, s’envole et le filet tremble. Et à ce moment, tu es en apesanteur“.

Quentin Ballue

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