Tactique

Jürgen Klopp, une philosophie passionnelle

Entraineur récemment couronné, technicien hors norme et fin tacticien, Jürgen Klopp est depuis fin mai sous la lumière des projecteurs. Promoteur d’un fond de jeu offensif au pressing intense, il ne se livre pourtant que très rarement sur sa philosophie de jeu. Le coach allemand préfère en effet placer ses joueurs au centre de sa réussite en tant que manager, et leur rend ainsi hommage à chaque occasion dans les médias. Sa vision du football, décidément atypique, est celle d’un champion humble et modeste, difficile à décrypter. Alors qui est réellement Jürgen Klopp ? Quelle est sa vraie philosophie de jeu ? Que représente le football à ses yeux ? Lors d’un long entretien pour le magazine Onze Mondial, le technicien allemand se livre, non sans un certain codage de ses propos. Tentative d’analyse…


Reconnaissance et humilité : les clefs d’un succès mérité

Avec son premier trophée majeur en poche, le technicien allemand se positionne maintenant comme l’un des plus grands entraineurs en activité. Nul besoin d’un palmarès bien garni lorsque l’on est au sommet de sa gloire. Klopp rayonne de par sa philosophie innovante, son management personnalisé et sa prestance inégalable sur et en dehors du rectangle vert.

Alors qu’est-ce qui fait incontestablement de Jürgen Klopp un entraineur à part ? S’il y a certainement une multitude de réponses possibles à cette interrogation, l’intéressé préfère pointer sa relation aux joueurs. Il affirme en effet « être leur ami, mais pas leur meilleur ami » ce qui, dans la gestion d’un effectif de sportifs professionnels, est inédit de la part d’un manager. Il surenchérit auprès des journalistes de la sorte : « En tant qu’entraineur et manager, vous êtes là pour les aider. Je suis là pour faire en sorte qu’ils soient le meilleur possible. C’est important que l’on se fasse confiance et qu’on croit mutuellement en l’autre ». Le rapport qu’il entretient avec ses joueurs est donc indexé à la fois sur la confiance mais surtout sur la foi en l’autre. Klopp se base ici sur le principe économique de gain mutuel : le joueur sera performant si et seulement si son manager le pousse à l’être et le met dans des dispositions favorables. En retour, le joueur sera réceptif aux consignes du coach car il estimera que celles-ci sont bénéfiques au bon déroulement de sa carrière.

Jürgen Klopp

De cette manière, Klopp est un entraineur qui gère parfaitement les éventuelles problématiques d’égo au sein de son effectif. Il déclare même que « les joueurs confiants ne sont pas forcément difficiles à gérer. L’égo n’est pas un problème s’il est canalisé de manière à aider tout le groupe ». Si le technicien des Reds réaffirme ici le principe d’intérêt supérieur de l’équipe et du club, il démontre également l’utilité d’un joueur à fort égo. « J’aime les joueurs confiants car ils ont tendance à croire que nous pouvons tous en bénéficier ». Ainsi, à la manière d’un Sacchi, Klopp cherche avant tout à former un collectif indivisible dans lequel il s’inscrit. Le terme de « groupe » prend ici tout son sens et le coach allemand valorisera d’ailleurs les déplacements de ses équipes en créant une forme de bulle protectrice parfaitement imperméable aux atmosphères délétères des autres stades de Premier League ou Bundesliga. En somme, un groupe solide, conforté par son leader charismatique, guidé vers la victoire comme unique objectif. Une relation saine entre le manager et ses joueurs, pourtant subordonnés, s’installe donc naturellement. Une relation d’ailleurs tout à fait comparable à celle que Klopp entretien avec les supporters…

Lorsque l’on évoque son lien avec les fans, l’ancien entraineur du Borussia Dortmund laisse immédiatement transparaitre le mot « reconnaissance ». Elu meilleur coach de l’année 2018-2019, il répond de la sorte : « Je suis très reconnaissant et j’espère que l’équipe dont je fais partie a apporté de la joie aux supporters qui nous regardent partout dans le monde ». Si le bonheur des passionnés semble tant l’importer, c’est que le technicien allemand estime que « Le football, c’est les supporters. Sans eux que ferions-nous ? Cela fait plaisir d’être reconnu par les gens qui rendent le football si spécial ! ». Au-delà de la dimension « politiquement correcte » du discours tenu par Klopp, on discerne un véritable amour pour les supporters. Car, le coach des Reds aime à le rappeler, il fut lui aussi un simple supporter à ses débuts.

Les supporters de Liverpool
Un amour réciproque…

Enfin, dans la panoplie du coach unique en son genre, Jürgen Klopp cache précieusement sa botte secrète. Le technicien allemand est avant toute chose profondément humble, ce qui le conduit irrémédiablement vers la réussite. En opposition de style franche avec José Mourinho (auquel nous consacrerons une autre analyse plus tard), Klopp place le fond de sa réussite en ses joueurs, son staff et ses supporters. Selon lui, « Liverpool est l’équipe qu’elle est grâce aux joueurs. Ces joueurs magnifiques et dévoués ! ». Et, même lorsqu’il remporte la Ligue des Champions face à Tottenham, au sommet de sa gloire, il choisit de rendre hommage aux 11 acteurs victorieux : « Le match était difficile, ça couronne toute la saison. Ils ont joué leur meilleur football, ces joueurs. On a un gardien qui a fait des parades formidables. C’est sensationnel cette victoire. (…) Je suis très heureux que ce soit mes joueurs. Ce soir, c’est la meilleure soirée. ». Quant aux récompenses décernées par les fans, il y répond simplement : « Merci, mais pour être honnête, je n’ai pas l’impression d’être le meilleur coach ». Un homme humble, conscient de son succès et de sa réussite mais aussi de l’importance de ceux qui l’ont aidé à bâtir ce qui est certainement l’une des équipes les plus séduisantes de 2019.

Le football selon Jürgen Klopp

« J’ai aimé le football avant même de voir un match, d’être entré dans un stade ou d’avoir rencontré un joueur professionnel »

Jürgen Klopp est avant tout un passionné, un homme profondément amoureux de sa profession, et cela depuis sa plus tendre enfance : « ça a débuté quand j’étais enfant, j’aimais beaucoup le sport mais le football c’était vraiment le plus spécial ». Parler de passion et de vocation insinue une telle dévotion de la part de la personne que l’on se risque rarement à ce genre de discours. Pourtant, avec le technicien allemand, rien de plus évident : le coaching est son unique vocation. « J’ai décidé très tôt de devenir entraineur. Plus jeune, je coachais des équipes d’enfants en Allemagne pendant que j’apprenais encore à jouer au foot ». Et si ce métier sollicite clairement une vocation chez l’intéressé, Klopp reste cependant parfaitement conscient des responsabilités qu’il implique. « Quand tu es joueur, tu aimes penser que tu peux aider tout le monde, mais tu n’es pas le responsable. Donc c’est la responsabilité qui vient avec le métier d’entraineur qui te donne une perspective différente ». Cette perspective dont parle le coach des Reds, c’est celle d’un entraineur à la philosophie de jeu offensive et débridée…

Klopp jeune joueur à Mayence
Jürgen Klopp sous les couleurs de Mayence

Klopp le dit lui-même et cela ne surprendra personne : « Pour moi, la philosophie la plus importante c’est la victoire ». Directement indexée sur les résultats sportifs, elle doit viser à être le plus efficace possible pour amener l’équipe vers le seul vrai objectif de la rencontre. On serait presque revenu au traditionnel « l’important, c’est les trois points… » ! Pourtant, Jürgen Klopp se distingue d’un discours dénué de réelle profondeur idéologique en affirmant son réalisme à tout épreuve. « Nous sommes tous des compétiteurs et nous jouons pour la joie et le divertissement oui. Mais le plan de jeu, c’est de trouver un moyen de gagner ». Si cela peut paraitre limité voire contraignant pour certains, la force du technicien allemand est de faire de cette philosophie de la victoire à tout prix une raison pour mieux jouer et porter le jeu vers l’avant. « Il faut rendre le football excitant, il faut être dévoué, tout donner, être intelligent et courageux en attaque comme en défense. Nous pratiquons un football offensif car c’est aujourd’hui le meilleur moyen de gagner ». Jürgen Klopp est donc incontestablement le défenseur d’un football offensif et ouvert. Seulement, sa manière de concevoir ce football est différente des traditionnels entraineurs catégorisés comme « audacieux ». Pragmatique et réaliste, Klopp est à l’image de ses causeries…

Etape incontournable de l’avant-match dans le football moderne, déformée, enchantée, idéalisée, voire sacralisée, la causerie est propre à chaque entraineur qui la conçoit à sa manière. Il n’existe donc pas de causerie typique ou classique, ou même de tendance générale que l’on pourrait dégager. Lorsqu’il s’agit de détailler la sienne, Jürgen Klopp reste évasif… « Je parle mais pas trop non plus. Je parle avant le match parfois mais seulement si les joueurs en ont besoin ». En revanche, le technicien allemand se démarque à travers le moment choisi pour transcender ses protégés. « La majorité de la causerie est faite avant même d’arriver au match. Lorsque vous êtes dans le vestiaire, ce n’est pas simple pour les joueurs d’intégrer toutes les informations ». Le coach des Reds souligne de nouveau son pragmatisme à toute épreuve et sa parfaite connaissance des rouages du football. Connaissance qu’il met à contribution lors de l’épisode le plus important de la saison selon de nombreux analystes : le mercato…

Le coaching de Klopp

En plus de son appétit démesuré pour la victoire, de son humilité et de son pragmatisme, Klopp ajoute à son palmarès un goût prononcé pour la constance en ce qui concerne le recrutement des joueurs qui feront sa réussite. « La construction d’une équipe est une affaire de constance. Si on parle des transferts du mercato d’été, alors cela doit être un moyen de compléter l’effectif en fonction des besoins, mais ce n’est pas construire». Ainsi, après avoir retiré sans vergogne sa dimension sacrée à la causerie dans le vestiaire, le technicien allemand balaye tout simplement les théories de (re)construction d’un effectif en un seul mercato d’été. Magistral. Le coach des Reds affirme de cette façon sa volonté de travailler dans la durée, de bâtir un projet à long terme, porteur et défenseur d’une idéologie et d’une philosophie de jeu. S’il est passionné par son sport, c’est en premier lieu parce qu’il noue des liens qui seront précieux dans la course au titre en Premier League ou pour la victoire finale en Champions League. Dans cette optique, son credo est de rentabiliser chaque minute passée en la compagnie de son groupe professionnel. La présaison, au lieu d’être ce mercato fou que l’on peut retrouver chez les voisins des Reds, est « la période d’entrainement la plus intense » selon les dires du manager de Liverpool. Une longue préparation afin d’être au point techniquement et physiquement avant une nouvelle saison éprouvante voire épuisante. Mais cette préparation est surtout consacrée à un apprentissage tactique pour les joueurs, car le fond de jeu du tacticien allemand est complexe et difficile à intégrer…

Le fond de jeu du technicien des Reds

« Vous pouvez avoir la meilleure tactique du monde, vous devez avoir les joueurs capables de l’apprendre, l’intégrer et la mettre en place »

Si Jürgen Klopp a tendance à minimiser les effets de ses choix tactiques dans les médias, il n’en a pas moins conscience de leur importance. Technicien aux idées fermement définies, son rôle dans la préparation des matches de Liverpool est crucial.

Commençons par le schéma préférentiel du tacticien allemand. Incontestablement, depuis le départ de Philippe Coutinho, Klopp opte pour un 4-3-3 pointe basse avec une véritable sentinelle et deux relayeurs offensifs. Il positionne ses ailiers sur leur mauvais pied et place Firmino en faux 9. En défense il privilégie les latéraux offensifs et portés vers l’avant, n’excédant que très peu les limites leur zone de jeu. Parfois, on peut également voir Liverpool évoluer en 4-2-3-1 avec Salah en 10, mais cela reste très proche du 4-3-3 en terme d’animation de jeu avec Klopp.

Le 11 de Liverpool

Le coach des Reds use, dans ce système, de l’attirail défensif traditionnel. Piège du hors-jeu, couvertures latérales, marquage en zone et fermeture horizontale des lignes de passes adverses. Son principal atout défensif, que ce soit dans le 4-3-3 ou dans le 4-2-3-1, est bien sur la polyvalence de ses centraux. Avec un des meilleurs stoppeurs du monde en la personne de Virgil Van Djik, accompagné par des relanceurs complets comme Matip et Joe Gomez, Klopp s’assure de conserver le dessus grâce à son arrière garde.

Offensivement, le technicien allemand aime les transitions rapides, majoritairement verticales, utilisées pour déséquilibrer le dispositif adverse. Il opte de ce fait pour une possession de balle à son avantage, mais jamais stérile. Ainsi, il est très rare de voir Liverpool faire tourner le ballon dans sa moitié de terrain. Lorsque l’on s’attarde sur les statistiques de possession de balle des matches de Liverpool, on remarque aisément que les Reds touchent deux fois plus de ballons dans le camp adverse que la moyenne en Premier League. Et ceci s’explique par le choix d’un bloc haut couplé à un pressing intense qui a rendu Jürgen Klopp célèbre.

L'exemple d'une situation typique de transition rapide vers l'avant pour Liverpool
L’exemple d’une situation typique de transition rapide vers l’avant pour Liverpool, cassant facilement les lignes défensives adverses

En phase de possession comme en phase sans ballon, la ligne défensive de Klopp se situe particulièrement haut sur le terrain. Cela permet ainsi au tandem axial de percer le bloc adverse avec des longs ballons comme sur l’illustration ci-dessous. L’objectif pour les hommes de Jürgen Klopp est de contrôler sans cesse le jeu. Une gestion impeccable de la profondeur défensive leur offre une couverture dans le dos de la défense qui annule les risques de débordement, tandis que la profondeur offensive est largement exploitée par les ailiers à l’aide de longues transmissions provenant de la défense et sautant le milieu de terrain, ou bien grâce au déséquilibre provoqué par les transitions rapides, courtes et verticales. Le milieu de terrain sert, quant à lui, à harmoniser le fond de jeu du technicien allemand. Il assure les couvertures en diagonales, la gestion des lignes de passes adverses et le soutien en phase de pressing.

Van Djik effectuant une relance longue pour percer le bloc adverse

Car justement, l’arme la plus utilisée par Klopp est ce fameux pressing. Tout d’abord, on doit évoquer le pressing classique des Reds. Il s’agit d’un pressing traditionnel dans le sens où il est organisé, harmonisé et vise à bloquer les relances adverses. Sa spécialité, en revanche, est d’être particulièrement intense et risqué. En effet, les trois attaquants couvrent respectivement le porteur de balle et les deux joueurs autour de lui, tandis que les milieux relayeurs montent sur les milieux axiaux adverses. Dans cette optique, le latéral esseulé est couvert par le latéral des Reds, ce qui provoque un déséquilibre dans la défense comblé par le positionnement du milieu défensif. La ligne de 4 défenseurs avance alors jusqu’au milieu de terrain et bloque les relances dans l’entrejeu. Le pressing s’intensifie devant afin de contraindre à la relance. Ainsi, les deux milieux relayeurs n’ont plus qu’à cueillir le nouveau porteur et lancer immédiatement une phase de transitions rapides vers l’avant pour amener la balle dans la surface adverse. Ce pressing, très apprécié de Klopp, a tout de même une faille : il est extrêmement couteux en matière de souffle pour les joueurs à cause de son intensité. Alors, le technicien des Reds a conceptualisé un autre style de pressing, peut-être encore plus efficace et beaucoup moins dur physiquement…

Le pressing selon Klopp
Le pressing selon Jürgen Klopp

Cette deuxième manière de presser n’est autre que le « Gegenpressing », aussi communément appelée « Contre-pressing ». Ce pressing entièrement nouveau permet à Liverpool d’avoir le ballon dans une zone où il lui faudrait généralement 15 passes pour y arriver. Il fonctionne partout sur le terrain mais on y a en réalité recourt uniquement dans les 20-30 derniers mètres car c’est là qu’il vous offre l’opportunité de marquer. Ainsi, à la perte de balle, Firimino (ou le faux 9 aligné par Klopp) dézone pour couvrir la ligne de passe principale du porteur tandis que les ailiers rentrent immédiatement vers l’axe pour empêcher une passe latérale. Ensuite, les deux milieux relayeurs dépassent les milieux adverses et réduisent alors considérablement le champ de jeu disponible pour le porteur. Puis, soit le porteur tente une passe latérale auquel l’ailier et le latéral adverse bloquent le receveur et relance dans le cœur du jeu à 20-25 mètres des buts, soit le porteur tente une passe axiale qui sera très probablement interceptée par le milieu des Reds et relancée aussi rapidement. Ainsi, grâce à une projection rapide et organisée de ses joueurs, Klopp profite d’une perte de balle pour s’offrir une occasion de but. Et même si ce pressing venait à être surpassé, il aurait permis à Liverpool de régler ses éventuels déséquilibres défensifs à la perte de sorte à assurer le marquage en zone.

Le Gegenpressing, ingénieuse invention de Klopp
Le Gegenpressing, ingénieuse invention de Klopp

Presser de manière harmonisée et organisée afin bloquer les relances adverses est une chose. Mais, montrer de la supériorité numérique à la perte du ballon en est une autre. C’est cette maîtrise du « Gegenpressing » qui a permis au Liverpool de Klopp de parfaitement compenser les déchets induits par son jeu direct.


Cette maîtrise tactique inégalée en 2019, couplée à une philosophie de jeu propre au technicien allemand, font de Jürgen Klopp l’entraineur le plus séduisant actuellement en poste. Régulier, confiant et affamé de victoire et de trophées, le coach des Reds semble déterminé à tout remporter en 2020. Un sourire fièrement affiché, les yeux brillants à l’idée de vivre de sa passion, Klopp vient de prendre l’autoroute du succès et ne semble pas prêt d’en sortir. Pour le plus grand bonheur des supporters de Liverpool…

Jules Grange-Gastinel

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