La SignatureTactique

“Més que un partido”

“Sono treeeee… Sono treeeeeee…. Sono treeeeeeeeee….. Tre a zero Roma!!! Ha segnato Kostas Manolas! 8 minuti da giocare, la Roma adesso è avanti!”. La voix de l’iconique Pierluigi Pardo résonne encore dans les cœurs romains. La capitale toute entière s’est soulevée en ce 10 avril 2018, la Roma a renversé le Barça, le but de Manolas a marqué l’histoire et reste gravé dans toutes les mémoires. Mais la dimension épique de l’exploit de la Louve a quelque peu occulté l’analyse tactique de la rencontre. Plus de deux années se sont écoulées depuis, et le temps est venu de se replonger dans une rencontre aux riches enseignements.


Les journées d’Ernesto Valverde et Eusebio Di Fransceco ne sont plus rythmées par la douceur des soirées européennes. Respectivement aux commandes du FC Barcelone et de l’AS Roma, aucun des deux techniciens n’aura su se dérober devant les conséquences de ses piètres résultats sur l’exercice 2018-2019. Mais à l’époque où nous remontons, les nuages noirs ne font que pointer le bout de leur nez. Nets vainqueurs par quatre buts à un à aller, les Blaugrana se présentent confiants sur la pelouse du Stadio Olimpico de Rome. Les coéquipiers de Daniele De Rossi ont besoin d’un miracle pour espérer rallier le dernier carré : seule une victoire par trois buts à zéro les qualifierait. Pourtant, le technicien italien annonce en conférence de presse que ses choix, portés vers l’offensive, pourraient permettre à la louve capitoline d’y croire. Le temps d’un instant, le temps d’une rencontre.

Au match aller, Di Francesco avait opté pour un 4-3-3 pointe basse, avec un trident De Rossi-Pellegrini-Strootman dans l’entrejeu et un trio inattendu devant avec les titularisations de Florenzi et Perotti pour épauler Dzeko. Mais dans les faits, l’animation romaine était bien plus proche d’un 4-2-3-1 avec Pellegrini en 10, très proche d’un Diego Perotti qui rentre dans le cœur du jeu et se rapproche du buteur. Toutes les clefs d’une équipe de transitions rapides au jeu vertical et direct étaient donc déjà présentes, favorisées par la présence de latéraux qui aiment prendre l’espace sur les ailes. De son côté, Valverde avait retenu une version hybride de son 4-4-2 à plat, dans laquelle Messi tournait autour de Suarez dans un rôle plus axial, tandis qu’Iniesta, positionné sur le couloir gauche sur la feuille de match, évoluait dans les faits en tant que relayeur gauche.

Les 11 blaugrana (en bleu et rouge) et romain (en blanc et noir) et leur animation globale au match aller (4-1).

Au retour, fort de son succès, Valverde ne change RIEN. Ni le système, ni l’animation, ni les joueurs. “On ne change pas une équipe qui gagne !” aurait probablement clamé Habib Beye. A tort ce soir-là bien évidemment. Di Franceso, lui, n’a pas le choix. Il faut révolutionner cette Roma en perdition et lui donner ce supplément d’âme pour rendre l’exploit possible. Exit le 4-3-3, place au 3-5-2 avec un duo Schick-Dzeko, alliant point de fixation et percussions offensives, et retour du Belge Radja Nainggolan dans l’entrejeu, positionné un cran en dessous en meneur de jeu. Une bénédiction pour le technicien italien que de pouvoir compter sur un tel joueur dans l’optique du jeu long à venir. Florenzi et Kolarov seront quant à eux seuls sur leur couloir respectif, et pourront concurrencer Semedo et Alba dans leur apport offensif. Un pari risqué de la part du club de la ville éternelle que de se présenter dans un système qu’il ne maîtrise que très peu face à l’ogre catalan en quart de finale de Ligue des Champions. Mais un pari infiniment payant…

Les 11 romain (en rouge et jaune) et blaugrana (en bleu et noir) et leur animation globale au match retour (3-0).

Dzeko, l’homme providentiel de la Louve

Le symbole de la “rimonta” ne peut être que Kostas Manolas. C’est la loi du football : deux ans après, on ne retient que le nom du buteur décisif. De celui qui envoie la Roma en demies et plonge la ville éternelle dans l’euphorie. Mais il serait bien injuste de ne pas rendre hommage à la performance stratosphérique de l’attaquant bosniaque, tant il a pesé sur la physionomie de cette rencontre. C’est bien simple : si la Roma a pu allonger tout au long du match, c’est grâce à son jeu sans ballon, à sa faculté de se déplacer merveilleusement bien entre les lignes catalanes et à mettre en difficulté la charnière Umtiti-Piqué. D’ailleurs, la consigne d’Eusebio Di Francesco est passée chez les Giallorossi. Dès l’entame les longs ballons fusent dans le dos des Blaugrana. De Rossi finit par trouver le Bosniaque dont le jeu de corps permet de résister aux retours d’Umtiti et Alba, avant d’ajuster Ter Stegen.

D’une frappe limpide, Edin Dzeko ouvre le score. 1-0, la rimonta est enclenchée. Sur sa première situation, la Louve fait preuve d’un réalisme clinique qui contraste avec sa performance lors du match aller. La ligne défensive catalane, positionnée trop haute sur le terrain, souffre dès l’entame des maux d’une consigne inconsciente. Valverde perd le contrôle du match en un temps record, sans jamais réussir à déjouer les plans romains. C’est le symbole d’un Barça qui n’en est qu’au début de ses déboires européens.

Tout au long du premier acte, les circuits de passe des locaux sont les mêmes. On écarte, on cherche la solution, on revient et on attend le moment propice pour allonger. Il suffit de se pencher sur les déplacements du numéro 9 pour résumer tout cela. Lorsqu’il est marqué de près, Schick se rapproche pour attirer un ou plusieurs adversaires dans la zone, Dzeko s’échappe ensuite et n’est suivi la plupart du temps que par son vis-à-vis. Pendant ce temps, Florenzi et Kolarov collent la ligne de De Rossi, en soutien du duo Nainggolan-Strootman qui enchaîne les passes latérales. La solution apparaît enfin lorsque Dzeko se retrouve entre les lignes. Dans la situation précédente, le cuir est au niveau du rond central et on mise sur la qualité de passe des relayeurs pour trouver le Bosniaque. Dans le cas contraire, comme illustré ci-dessous, c’est le latéral qui vient chercher l’appui sur le buteur dans l’espace entre la surface et la première ligne catalane de l’entrejeu.

Et, à chaque fois, ça fait mouche. Dzeko s’impose dans le duel et, tandis qu’il résiste au retour d’une charnière centrale aussi fébrile que peu rassurante, les relayeurs se projettent aux avant-postes. Sur le deuxième but, la mi-temps n’a rien changé aux plans de Di Francesco. Edin Dzeko offre un pénalty à la Louve sur du jeu long, De Rossi le convertit sans la moindre hésitation. 2-0, Valverde frémit sur son banc de touche. Il n’a visiblement pas la solution ce soir pour faire déjouer cette formation romaine.

Déséquilibré par Piqué, le Bosniaque s’écroule et offre à son capitaine l’opportunité de sanctionner un Barça trop fébrile.

Un Barça sans idée ni solution

Si la Roma ne semble pas attacher d’importance à l’esthétisme dans sa conception du jeu, le Barça lui, depuis Michels et Cruyff, se doit de produire un football léché, fait de redoublements de passes et de densité dans l’entrejeu. Valverde l’a compris : l’imaginaire collectif autour de cette formation catalane est essentiel. Le FC Barcelone ne peut pas allonger comme le font les protégés d’Eusebio Di Francesco. Il doit dominer. Avancer pas à pas. Par le biais d’une construction lente et horizontale, qui l’amène progressivement devant le but d’Alisson. Il doit contraindre le bloc adverse à plier, puis à rompre le moment venu. Sauf que ce Barça là, il peine déjà à mettre en place un circuit de relance. Alors quand il s’agit d’amener le surnombre et de combiner dans les petits espaces, la synchronisation fait défaut. Comme à son habitude, Messi décroche à outrance dans le cœur du jeu, suivi par un Iniesta qui revient dans l’axe en phase de possession dans ce 4-4-2 hybride. On a donc quatre créateurs dans une zone restreinte dont l’objectif est de franchir le rideau du milieu de terrain adverse. Et sur la situation ci-dessous, qui reflète assez bien la physionomie du match, malgré la supériorité numérique Busquets ne peut que tenter une passe verticale avec peu de chances de réussite pour progresser ligne par ligne.

Une possession stérile qui finit par encourager les Catalans à allonger en fin de match. Pour un succès tout aussi mitigé. La qualité de passe d’Iniesta, Rakitic ou encore Sergio Busquets ne permettant pas de trouver un Suarez entouré par deux à trois giallorossi, ou un Messi plutôt désavantagé dans les duels aériens qu’il dispute avec Manolas et Fazio. A noter que le “jeu entre les lignes” du génie argentin est parfaitement maîtrisé par la dernière ligne de la Louve qui se rapproche suffisamment du duo De Rossi-Strootman pour le contraindre à osciller entre une position inconfortable aux côtés de plusieurs vis-à-vis et une situation de hors-jeu. Ici, Iniesta s’essaye à une longue transmission vers le sextuple ballon d’or, dont la route est immédiatement barrée par son compatriote. Suarez est quant à lui à l’image de sa rencontre, c’est-à-dire hors-jeu. Les Blaugrana perdent finalement le cuir et s’exposent, une fois de plus, à un contre éclair dans le dos de leurs latéraux.

Ni la possession haute, ni les longs ballons donc. Alors pourquoi pas les transitions rapides ? L’équipe s’est tellement reniée qu’elle est prête à tout pour faire la part belle à cette dictature du résultat. Parce qu’au final, tant qu’on gagne, il n’y a personne pour critiquer, n’est-ce pas ? Dès l’entame, les partenaires d’Andres Iniesta ont vu cette Roma jouer haut, et son intention de rester un bloc uni et uniformisé. Alors ils ont voulu en profiter, essayer d’exploiter ces espaces dans le dos de la défense. En vain, comme si la formation d’Ernesto Valverde était maudite. Sur la situation ci-dessous, le positionnement de Juan Jesus permet de fermer l’angle à Sergi Roberto, tandis que la permutation Manolas/Fazio maintient la pression sur le duo Suarez-Messi. Les Catalans se retrouvent donc avec le cuir aux 18 mètres, dépourvues de solution. “Comme des cons ?” aurait certainement titré l’Equipe. Les transitions rapides c’est bien, mais c’est mieux de maîtriser le style de jeu. Et, encore une fois, ce Barça hybride est capable de tout faire, mais ne fait rien correctement. Frustrant. Décevant.

Une masterclass romaine sur les couloirs

“Non basta essere bravi, bisogna essere i migliori”, ou dans la langue de Molière : “Il ne suffit pas d’être bon, il faut être les meilleurs”. Un dicton assez répandu chez nos amis transalpins, mis à contribution à la perfection par les Romains. Faire déjouer le Barça ne suffit pas, il faut proposer un jeu capable de les déstabiliser tout au long de la rencontre. Et Eusebio Di Francesco l’a compris, les longs ballons ne pourront assurer une animation offensive satisfaisante pendant 90 minutes. Alors la Louve s’en remet aux couloirs, terre de domination incontestée pour les Blaugrana à l’aller. En 3-5-2, Kolarov et Florenzi semblent esseulés sur le papier. Mais dans les faits, le positionnement hybride de Nainggolan permet au Belge de dézoner et d’apporter le surnombre sur les situations offensives. La Roma décide donc sciemment d’abreuver la surface catalane de centres en direction du duo Schick-Dzeko.

Grands par la taille mais aussi par le positionnement, les deux avant-centres sont au cœur des difficultés de marquage de la défense barcelonaise. Sur chaque situation de centre, la Louve se procure une occasion de but. Et aucune hyperbole ne s’est glissée ici. Revoyez le match et vous verrez que les protégés du Mister ont fait souffrir Umtiti et Piqué dans les airs.

A noter également la faculté inédite des locaux à renverser le jeu sur une aile. Auparavant, et ce tout au long de la saison, la Roma accusait un net déficit de largeur de jeu dans sa construction offensive. Mais face au Barça, dans un match où les Romains se subliment de bout en bout, Florenzi et Kolarov sont aussi faciles à toucher qu’un SMIC pour un jeune diplômé. Et leur qualité de centre a aussi été revue pour l’occasion. “La cible on la touche cette fois-ci ragazzi“, telle était certainement la consigne du Mister. Sur la situation ci-dessous, on retiendra l’excellence du déplacement d’Edin Dzeko entre les lignes catalanes, totalement disposé à recevoir le cuir aux 18 mètres, mais également l’intelligence de Radja Nainggolan qui attend patiemment que le sésame lui revienne à l’entrée de la surface, dans le dos d’une défense qui peine à se replier. Et oui Ernesto, défendre en équipe c’est dur, surtout quand on ne le travaille pas à l’entraînement.

La Louve pêche par manque de réussite devant le but, et par instinct de préservation des espèces en voie de disparition. Jusqu’à ce corner de Kolarov où Semedo lâche le marquage sur Manolas qui propulse sa tête au fond des filets. 3-0. La consécration d’une rencontre parfaite de bout en bout assumée par les hommes d’Eusebio Di Francesco.

Ah qu’elle est belle cette morale. Quand on prépare bien sa rencontre, qu’on ne pêche pas par orgueil et excès de confiance, mais aussi que l’on poursuit la construction d’un projet cohérent… non non on s’arrêtera à l’excès de confiance car qualifier le projet de la Roma de cohérent serait une envolée lyrique bien mal venue. Valverde a du sang sur les mains. Le quart de finale retour avait tout d’une magnifique occasion de retrouver le dernier carré de la Champions League sans devoir forcer le talent de cette formation Blaugrana. Mais la Masia a été rangée au placard, l’héritage de Johan Cruyff emballé dans des cartons à la cave et celui de Michels attend encore son heure au grenier. Di Francesco n’aura finalement pas sauvé sa tête sur cette rencontre, mais a au moins le mérite de pouvoir en regarder le replay sans rougir. La Roma file en demies, l’histoire est belle, et on la contera encore mille fois tant l’exploit était aussi inattendu que prévisible.

Jules Grange Gastinel

Caviar IV – “Indémodable” – Disponible dès maintenant
0