Footballitik

Le Barça ou le FC indépendance ?

« Le Barça est l’armée catalane, sportive et pacifique mais elle est une carte de visite aux yeux du monde »

Isaac Guila, socio blaugrana depuis toujours, au cours du reportage « Espagne : Catalogne, le grand défi »

Le lexique guerrier n’est jamais loin lorsque le football est associé à la politique ; à Barcelone peut être plus qu’ailleurs, le football a toujours eu une place centrale.


La devise  « Més que un club »  (plus qu’un club en français),se ressent lors de chaque match disputé dans cette forteresse du Camp Nou. Le Barça, ce n’est pas que du football, c’est aussi les chants indépendantistes lancés par les (vrais) socios amusant les touristes qui n’en comprennent pas toujours la portée, ni l’historique dont ils découlent. Entre vision universaliste originelle et marketing outrageux aujourd’hui, l’investissement blaugrana dans la quête indépendantiste a varié de bien des manières. Mais l’Histoire n’est qu’un éternel recommencement.

L’universalisme comme projet de naissance

Au crépuscule du XIXème siècle, dans une Catalogne de plus en plus cosmopolite grâce à l’essor considérable de l’industrie textile, un groupe de footballeurs immigrés cherche à pratiquer son sport dans une région où le beautiful game est encore trop peu présent et l’entre soi pas encore dépassé. Face à la difficulté de trouver une équipe, le groupe mené par un ancien joueur du FC Bâle, Hans Gamper décide de fonder son propre club. Un club basé sur le partage et l’union des peuples. C’est de ce concours de circonstances que naît le Fútbol Club Barcelona, le 22 octobre 1899.

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Hans Gamper, futur fondateur du FC Barcelone

Le football ne cesse de gagner en popularité les années suivantes. Côté catalan, le Barça est désormais un élément intégrateur essentiel de la société catalane. Le club est à l’image de son créateur : un businessman très bien intégré à la vie économique catalane. Tellement bien intégré qu’il s’est fait renommer Joan, prénom catalan par excellence. Le journaliste Suisse Ivan Turmo illustre parfaitement ce propos : « Il était un symbole d’intégration et il comprenait parfaitement l’identité de la région. Il a appris le catalan avant le castillan et ses discours étaient toujours rédigés en catalan » ( Hans Gamper, ce Suisse qui a crée le FCB , paru sur Swissinfo.ch le 21/10/2008). Cette phrase résume l’amour porté par le Suisse à sa terre d’adoption. Le sang catalan coule désormais dans ses veines; on attache à Gamper un appui financier aux nationalistes catalans ainsi qu’un militantisme indépendantiste exacerbé. Sur le terrain, le Barça ne cesse de faire parler la planète foot, en particulier grâce à son palmarès qui lui a permis de se faire une réputation dans toute la région, voire dans toute la péninsule ibérique. Ce succès fulgurant et cette philosophie suscitent donc rapidement des réactions antinomiques.

En 1900 est créée la Sociedad Española de Fútbol par des étudiants catalans de l’Université de Barcelone. Le club sera renommé en 1910 le Reial Club Deportiu Espanyol de Barcelona par le roi d’Espagne en personne. La vision du football des créateurs se veut antagoniste de celle de Joan Gamper. En préférant intégrer à l’équipe prioritairement des Espagnols, le nouveau club barcelonais se place alors dans l’imaginaire collectif du côté du camp unioniste. La proximité des années de création ainsi que la proximité géographique des deux clubs enflamment la région, les supporters donnant vie à l’une des plus vieilles rivalités du football espagnol. Même si aujourd’hui ils ne luttent pas à armes égales, la rivalité ne s’est pas estompée pour autant. Il plane, les jours de derbys, une odeur âcre dans la ville de Gaudí, chacun voulant faire triompher dans tout Barcelone sa vision du jeu.

Le Franquisme : un traumatisme catalan

Avant la guerre civile, le FC Barcelone était déjà dans le collimateur du gouvernement espagnol. En 1925, ce dernier décide de fermer le stade des Corts en représailles aux sifflets du public barcelonais envers l’hymne royal. Décision qui renforce l’hostilité des catalans vis-à-vis du pouvoir central madrilène.

Dès les prémices de la guerre, des joueurs et dirigeants du FCB ont pris les armes en faveur du camp républicain, témoignant des valeurs véhiculées par le Barça. Certains ont payé de leur vie cet engagement, à l’image du président du club de l’époque : Josep Sunyol. Ardent défenseur du nationalisme catalan, ce dernier se définissait comme un homme de gauche. Il se range donc farouchement du côté républicain. Il n’est pas avéré qu’il ait pris les armes contre les troupes franquistes, mais au cours d’un simple contrôle il est arrêté puis fusillé le 6 août 1936. En terre blaugrana, il est devenu un mythe, celui d’un président martyr face au fascisme franquiste.

L’arrivée au pouvoir de la junte militaire de Francisco Franco se traduit par un cataclysme pour les identités régionales. Dès sa prise de pouvoir, le général exerce une répression politique sans merci en Catalogne, en interdisant notamment l’usage public de tout symbole de l’identité catalane. Dès lors, pour de nombreux catalans, le seul symbole autorisé les reliant encore à leur identité régionale était le FC Barcelone. Le Barça devint alors le FC Barcelone, personnification de la lutte indépendantiste catalane.

 L’histoire entre Franco et le Barça reste toutefois tumultueuse et opaque. Tout au long de la dictature, des épurations ont été commises pour remplacer les ennemis du pouvoir par la junte franquiste. Le but ? Faire du Barça un exemple concret de l’oppression exercée par Franco. Message fort à l’encontre de ceux cherchant à faire passer leur identité régionale avant leur identité espagnole. Et pourtant, le dictateur a tout de même sauvé le club de la banqueroute en épongeant les dettes colossales accumulées suite à la construction du Camp Nou dans les années 1950.

La naissance d’un « classique » dictatorial

C’est dans cette exaltation du nationalisme espagnol qu’est née l’une des plus grandes rivalités du football européen, et peut être mondial. Plus connu sous le nom de (vrai) clásico, la rivalité entre le Barça et le Real Madrid fut au coeur des tensions sportives durant toute la période franquiste. L’antagonisme est total. Politique d’abord : le Barça, club emblématique d’une Catalogne réprimée, méprisée par le pouvoir central face au Real, club situé dans la capitale et favori du général lui-même. Économique ensuite, un Real florissant face à un Barça au bord de la banqueroute. Sportive enfin, à l’image de cette finale de coupe d’Espagne remportée en 1968 face au Real, sous les yeux du Caudillo.

Cette rivalité unique s’exporte même sur le marché des transferts. L’imbroglio lié au transfert de l’Argentin Alfredo Di Stéfano à l’été 1955, exacerbe les tensions entre barcelonais et madrilènes. Prémices du football moderne, le club catalan s’attache les services du fantasque argentin appartenant à River Plate mais jouant pour les Millonarios de Bogotá. Si le deal est accepté par River, les dirigeants de Bogotá le refusent et réclament 27000 dollars pour céder la pépite argentine. Une somme jugée indécente par Barcelone qui refuse de l’honorer. C’est ainsi qu’entre en scène le Real Madrid qui se décide de payer au club de Bogotá la somme demandée pour le futur ballon d’or 1957 et 1959. De là, naît un véritable thriller administratif. La FIFA aboutira à la conclusion suivante : Di Stéfano devra jouer alternativement pour le Barça et pour le Real d’une année sur l’autre. Face à cette mascarade, le Barça décide de céder l’intégralité des droits du joueur au Real Madrid pour mettre un terme à cette farce que même Feydeau n’aurait pu imaginer.

La mythification de cette histoire est largement due à l’idée que Franco, en personne, serait intervenu pour arbitrer en faveur du club madrilène, idée qui reste de l’ordre du fantasme.

Johan Cruyff : la lumière catalane dans l’obscurité madrilène

Le Hollandais volant ou plutôt pendant sa période barcelonaise : l’aigle catalan. Joueur magique, incontesté et incontestable, qui laisse au monde du football une postérité sans faille à la fois en tant que joueur mais encore plus en tant qu’entraîneur.

La venue de Johan en terre promise s’effectue par l’entremise du nouvel entraîneur du FCB, en poste depuis 1971 : Rinus Michels, l’inventeur du « football total ». Ces deux hommes vont profondément changer le visage du Barça, ainsi que celui de la Catalogne toute entière. Le Catalanisme, toujours interdit, commence à réapparaître dans l’espace public, en particulier dans l’antre des blaugranas. Johan en sera le principal détonateur.

Outre son talent ravageur, Cruyff va petit à petit embrasser la cause indépendantiste, ce qui n’est pas sans rappeler la figure mythique de Gamper. Comme son illustre prédécesseur, le Hollandais commence par catalaniser, non pas son prénom, mais bien son nom de famille. En changeant son nom initial de Crujiff en Cruyff (officiellement : pour qu’il soit plus simple à prononcer), El Flaco pose ainsi les premières pierres de sa légende. Autre fantaisie catalane du légendaire numéro 14, lorsqu’il est nommé capitaine du FCB, il opte pour un brassard rouge et jaune…reprenant ainsi les codes et les couleurs du drapeau catalan. Le prénom de son fils est lui aussi empreint de symbolisme : né en 1974, une semaine avant la manita infligée au Real franquiste, il s’agit du premier Jordi inscrit sur les listes de naissances franquistes. Pour prendre la pleine mesure de l’importance de Cruyff au Barça, un article spécifique est paru au mois de mai 2020 sur Caviar :  Johan Cruyff, catalan résistant .

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Le Barça à l’ère moderne, témoin privilégié de la lutte indépendantiste

Avec la fin du régime franquiste et le retour de la monarchie, les identités régionales malmenées retrouvent dès lors une certaine liberté. L’usage public de symboles est à nouveau autorisé, tout comme celui de la langue catalane. Les revendications radicales séparatistes finissent donc par s’atténuer, mais pour un temps seulement.

En Catalogne, sport et politique semblent inexorablement entrelacés. Le regain d’animosité envers l’unité espagnole s’est exacerbé à partir de 2010, suite à la décision du tribunal constitutionnel Espagnol de censurer une partie du statut d’autonomie accordé à la région  en 2006. L’arrivée de José Mourinho à l’intersaison sur le banc merengue, amène sur le pré les tensions autour de la volonté indépendantiste catalane. Cette tension permanente se retranscrit premièrement par l’émulation liée à la rivalité sportive entre la pulga, Lionel Messi et celui que l’on nomme désormais CR7, Cristiano Ronaldo. Si la rivalité entre les deux monstres sacrés reste saine, ce n’est clairement pas le cas de celle de leurs entraîneurs respectifs. Avant chaque clásico, Mourinho et Guardiola ne cessaient de s’invectiver, en donnant à chaque conférence de presse une dimension politique aux rencontres à venir. C’est pourtant dans cette atmosphère tendue que la Roja dans la nuit éclairée de Johannesburg s’en va décrocher sa première étoile.

L’année 2017 reste l’année de fracture entre indépendantistes et unionistes. C’est à cette date que la « menace » séparatiste s’est révélée aux yeux du monde, en particulier lors du référendum d’indépendance du 1er octobre 2017. Certains joueurs, tels que Gerard Piqué ont publiquement soutenu la mise en œuvre de ce référendum. Côté tribunes, les supporters blaugrana sont réputés favorables à l’indépendance, contrairement à leurs voisins de l’Espanyol. Il existe des groupes de supporters unionistes dans les tribunes du Camp Nou comme « la Penya Blaugrana per la Concordia », tout comme dans l’autre camp, on trouve des groupes séparatistes, à l’instar du groupe des « Péricos indépendantistes ». Les deux clubs barcelonais sont représentatifs de la société catalane où unionistes et séparatistes ne cessent de se croiser et de se recouper.

Le Barça demeure tout de même l’arme de soft power préférée des indépendantistes. Comptant parmi les tops clubs mondiaux avec une popularité planétaire immense, tout match à domicile reste le meilleur moyen de pouvoir montrer au monde entier que le combat continue. Même si officiellement le club reste aujourd’hui neutre face à toute prise de position dans le conflit, le résultat est quand même probant. Les drapeaux catalans sont omniprésents dans les tribunes tout comme les drapeaux en faveur de l’indépendance. Les chants « ¡ independencia independencia ! » fleurissent après la 17ème minute et la 14 ème seconde, afin de rappeler la chute de la ville face aux troupes espagnoles en 1714. Autre stratégie politique, l’équipementier Nike ces dernières années opte , souvent, pour des tenues extérieures aux couleurs du drapeau catalan. Un choix loin d’être anodin, car il permet de rendre visible la quête indépendantiste sur l’ensemble des terrains espagnols chaque saison.


 Le constat est sans appel, le Barça d’aujourd’hui diffère grandement de celui de ses pionniers. Devenue une marque internationale, l’institution ne peut se permettre de prendre position officiellement dans ce débat politique et identitaire. Pourtant, à l’ère de la big data où les réseaux sociaux remplacent progressivement les médias traditionnels, la symbolique autour du FC Barcelone demeure essentielle dans la quête indépendantiste catalane. Le Barça reste une allégorie permettant de rendre visible le combat dans le monde entier. « Como entrenador del Fútbol Club Barcelona, soy el general del ejército catalán » (« En tant qu’entraîneur du Football Club Barcelone, je suis le général de l’armée catalane »). Voilà ce que déclarait en 1996 Bobby Robson, alors technicien du FCB. La rhétorique guerrière n’a pas changé et le Barça est encore aujourd’hui cette « armée catalane ». Une armée sportive, dont les soldats demeurent les joueurs du cru, nés et formés à Barcelone. Des soldats qui sont aux yeux des supporters, en Espagne et à l’étranger, les meilleurs ambassadeurs de cette cause, même si le club en lui-même ne joue plus le rôle moteur qui a pu être le sien au cours du siècle dernier.

Léna Bernard

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