Des jeunes jouent au foot au Kenya
Après la Seconde Guerre mondiale, François Thébaud appelait à l'union des footballeurs dans le monde.
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« Footballeurs… prenez conscience de votre force ! », l’éditorial d’une certaine idée de football

Il y a 61 ans sortait le premier numéro du Miroir du Football, hebdomadaire revendiquant s’adresser « aux connaisseurs ». Le rédacteur en chef, François Thébaud, y signe à l’époque un éditorial saisissant, véritable profession de foi d’un engagement et d’une philosophie détonante dans la presse sportive. Retour sur un texte toujours moderne.


Le 4 janvier 1960 s’éteint accidentellement Albert Camus, l’écrivain Prix Nobel de littérature et modeste gardien de but algérois, pour qui les terrains de football et les scènes de théâtre ont contribué au même niveau à son apprentissage de la morale. A n’en pas douter, le journaliste de Combat, engagé notamment dans la résistance française et pour l’indépendance de Algérie, aurait apprécié les mots et les idées de François Thébaud à propos de son sport favori.

La naissance d’un canard engagé

À la fin de l’Occupation allemande, le journaliste se lance dans l’aventure Sport Libre avec l’objectif de se faire une place dans la presse sportive d’après-guerre qui entrevoit un espace vacant alors que l’Auto est interdit de publication en 1944 pour s’être montré favorable à l’envahisseur allemand. Jacques Goddet, directeur de l’Auto, lance L’Équipe, qui reprendra rapidement une position hégémonique. Le mano à mano tourne court. Sport Libre disparait au bout de quelques mois, les ventes plombées par des dissensions internes et des égarements politiques.

Rapidement, François Thébaud rebondit dans la direction du journal omnisports Miroir-Sprints, proche du Parti communiste français pour lequel il s’occupe notamment des pages football. Iconoclaste, le journaliste souhaite rompre avec la mainmise médiatique de L’Équipe et de France Football, proche des institutions. L’Équipe est, par l’intermédiaire de Gabriel Hanot, à l’origine de la création des Coupes de clubs champions européens en 1955.

L’Équipe de France se hisse sur la troisième marche du podium au Mondial 1958 en Suède. Le Stade de Reims sort d’une finale européenne face au Real Madrid en 1959. Raymond Kopa et Just Fontaine sont les égéries naissantes du football. Le ballon rond se fait sa place dans le paysage sportif français. Visionnaire, François Thébaud va se battre auprès de sa direction, qui ne croit encore pas à la fiabilité financière d’un magazine entièrement consacré au football. Pour le prouver, il lui faudra sortir 4 numéros spéciaux, puis trois numéros tests, qui rencontrent un succès commercial, pour convaincre sa direction de lancer le “Miroir du football” en janvier 1960, et celle-ci confie les clés du camion à François Thébaud.

Le Miroir du Football, numéro 1, janvier 1960, page 5

Une profession de foi pour un jeu élevé au rang d’art

L’éditorial inaugural du Miroir du football par son fondateur donne le ton de l’engagement anticonformiste d’un canard qui se veut indépendant et irrévérencieux, au rebours d’une presse sportive trop neutre et à la botte des institutions. Même si le journaliste n’est pas personnellement encarté au Parti Communiste français, la rhétorique emphatique et le ton universel et égalitariste rappellent volontiers un discours de l’Internationale. Pour un objectif : « contribuer à la grandeur du football ».

Le football, sport numéro un ? Aujourd’hui, une évidence. Hier, il fallait du cran et un certain aplomb pour l’affirmer dans une France qui offre encore sa part la plus belle au rugby, au cyclisme ou à l’athlétisme, à la fois comme pratique et comme spectacle sportif. D’emblée, l’éditorialiste réhabilite l’English game, « synthèse attrayante et naturelle des disciplines physiques les plus diverses », et ses protagonistes « au niveau de l’art ». Peu importe si les critiques qualifieront cette comparaison du ballon rond au noble art d’« hystérie », le Miroir du Football le considérera comme tel. L’intelligence, l’esthétisme, la création, la technique, les facultés physiques (n’avons-nous pas là les qualités des artistes ?) des footballeurs, mises en avant par François Thébaud, seront portés au pinacle par une ligne éditoriale laissant largement la place aux analyses tactiques et techniques pour mieux apprécier toute la complexité du jeu.

Le jeu, parlons-en. « Le Miroir du Football correspond aux aspirations de la jeunesse qui joue au football à l’époque. Il offre un étayage théorique aux sensations de jeu avec l’analyse de la passe en retrait, du centre à la rémoise » note Loïc Bervas, secrétaire de l’Association des amis de François Thébaud, qui régit le site miroirdufootball.com. Le catenaccio italien s’impose en Europe, au grand dam de Thébaud, thuriféraire du jeu porté vers l’attaque qui laisse place aux « initiatives individuelles les plus étonnantes » et aux « les inspirations créatrices collectives les plus stupéfiantes ». Un jeu renvoyé au rang d’art, intrinsèquement pur qui permet aux hommes d’exprimer leur intelligence et leur créativité. Quelques pages plus loin, Francis le Goulven pointe les fautes à répétition comme le « cancer du football ». Le Miroir défendra le beau jeu. De son côté, le rédacteur Pierre Lameignère donne aux lecteurs des conseils pour percer les défenses renforcées par le centre en retrait. 40 plus tard, Robert Pirès pour David Trézeguet, une reprise de volée, un titre continental en poche. C’est avec les vieilles recettes qu’on fait les meilleurs pots. Bref, « si vous aimez le football pour lui-même », François Thébaud promet de régaler votre appétit d’analyses tactiques et techniques.

Une de Libération du samedi 6 février

« La finance, voilà l’ennemi ! » – François Hollan… Thébaud !

Dans sa tribune, le Breton nomme ses adversaires sans détour : le nationalisme sportif et la mercantilisation du football. Le ballon rond, fondamentalement universaliste et pacifique, ne doit pas se laisser aveugler par « le chauvinisme qui repose sur l’ignorance des réalités du jeu ». Désamorcer l’esprit de clocher et sa passion violente d’où germent les conflits pour la remplacer par l’adoration d’un jeu qui a la force, rappelle le journaliste, de réunir plus de pays que l’ONU « sans discrimination de races, de croyances religieuses, de convictions politiques ».

Dès 1960, le journaliste finistérien s’attaque aux dérives commerciales du football bien avant que l’anglicisme football-business devienne un lieu commun et catalyse les luttes pour sortir le jeu des chaînes du capitalisme. Visionnaire, il cible les systèmes de transferts, dans lequel les joueurs étaient à l’époque, par le biais des contrats à vie, complètement soumis au bon vouloir de leur président. La marchandisation n’est pas un traitement convenable pour des artistes. Celle-ci provient d’une caste de caciques, « ignorants les difficultés techniques du jeu », qui dépossèdent les joueurs de leur jeu.

Deux olympiades plus tard, les idées du journaliste nourriront le vent de la révolte des joueurs durant vague contestataire de mai 1968. Autour du slogan « le football aux footballeurs », un groupe de joueurs amateurs réussit le tour de force de prendre possession pendant plusieurs jours du siège de la « Troisèfe » dans le 16ème arrondissement de Paris afin de réclamer une nouvelle gouvernance du football et la « fin du contrat esclavagiste des joueurs professionnels ».

Le Miroir du football a vécu de 1960 à 1976. Ironie de l’histoire, cette période correspond à un véritable trou noir du football français et au retour du jeu défensif en Europe.  « Le Miroir du football n’a cessé de se battre à contre-courant dans les années 1960 », assure Loic Bervas, « mais encore aujourd’hui, beaucoup de personnes de la jeune génération continuent de s’intéresser aux idées du Miroir. Preuve qu’elles ne sont pas mortes » poursuit le professeur de lettres retraité. La question « Le football est-il encore un sport populaire ? » posée en Une de Libération le 6 février dernier montre que les idées du manifeste de Thébaud restent d’une actualité brûlante.

Guillaume Vincent

Texte intégral :

« Footballeurs mes frères, êtes-vous affligés d’un complexe d’infériorité ?


Vous êtes le nombre. 500 000 en France, 20 millions peut-être avec les spectateurs qui communient avec vous. Et pourtant lorsque les tribuns parlent avec grandiloquence du « sport de masse » de l’âge d’or, ce n’est pas à vous qu’ils pensent.


Vous êtes pauvres. Et pourtant c’est aux meilleurs d’entre vous que l’on demande de fournir la « matière » des Concours de Pronostics qui aviliront votre Sport, sous prétexte de lui fournir les miettes d’un festin auquel vous n’êtes pas conviés.


Votre sport apporte la joie naturelle d’une confrontation pacifique, aux péripéties variées à l’infini, toujours imprévisibles. Et pourtant on vous offre officiellement l’idéal ascétique des disciplines « ingrates ».


Votre sport suscite l’enthousiasme parce que dans ses manifestations supérieures, il s’élève au niveau de l’art. Et pourtant, le dire, c’est tomber, paraît-il dans l’hystérie littéraire.

Votre sport exige le concours constant de l’intelligence. Ses problèmes multiformes suscitent les initiatives individuelles les plus étonnantes, les inspirations créatrices collectives les plus stupéfiantes. Et pourtant les esthètes officiels s’accrochent au culte désuet des manifestations primaires de l’effort physique.


Votre sport exige toutes les qualités athlétiques : vitesse, souplesse, détente, adresse, résistance à la fatigue et aux chocs. Synthèse attrayante, parce que naturelle, des « disciplines » physiques les plus diverses, elle est à la mesure de l’Homme. Et pourtant on lui reprochera de n’être pas l’apanage exclusif des phénomènes.

Vos professionnels pratiquent un métier dangereux, à la rentabilité aléatoire et réduite. Et pourtant le système des transferts les ravale au rang des marchandises, leur dénie de droit de participer à la gestion de leur sport, leur vaut trop souvent les sarcasmes de gens ignorant les difficultés techniques du jeu, et les servitudes de leur métier.


Vous avez en France la 3e équipe du monde, et quelques-uns des meilleurs joueurs du globe. Et pourtant le plus grand de vos stades fait sourire de pitié vos frères de petites nations comme l’Uruguay, la Suisse, la Belgique, la Hongrie et la Roumanie.

Footballeurs mes frères, il vous faut prendre conscience de votre force. D’une force qui a permis à la F.I.F.A. de grouper sous son pavillon, sans discrimination de races, de croyances religieuses, de convictions politiques, 95 Fédérations Nationales, soit un nombre de pays supérieur à celui des membres de l’O.N.U. D’une force qui a permis de surmonter les obstacles qui s’opposaient à la réalisation du match U.R.S.S.-Espagne de la Coupe d’Europe.

Ce sera le but du Miroir du Football que de vous aider, footballeurs anonymes ou célèbres, entraîneurs, spectateurs des petites et des grandes rencontres, dirigeants de clubs obscurs, à mieux connaître cette force, à l’exalter, à la développer, à en découvrir les raisons profondes. A lutter contre le chauvinisme qui repose sur l’ignorance des réalités du jeu, contre l’exploitation mercantile de votre passion…Bref, de contribuer à la grandeur du football.

Si vous recherchez dans nos pages matière à satisfaire l’orgueil nationaliste, l’esprit de clocher, ou le culte commercial de la vedette… Ne poursuivez pas votre lecture


Mais si vous aimez le football pour lui-même, si vous cherchez à étendre le champ de vos connaissances dans tous les domaines du sport qui a conquis le Monde…. Alors, le Miroir du Football est déjà votre revue. »

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