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Corentin Martins : “En Mauritanie, je prends du plaisir”

Les connaisseurs du football des années 90 se souviennent d’un numéro 10 à l’ancienne, petit, technique, brassard de capitaine de l’AJ Auxerre au bras. Aujourd’hui, Corentin Martins a enfilé une casquette de sélectionneur sur sa coupe de cheveux impeccable. Caviar Magazine vous emmène à la rencontre de celui qui a mené la Mauritanie à sa première CAN, en 2019.


Corentin Martins, après plusieurs mois sans matchs internationaux, vous avez retrouvé votre équipe début octobre. Une victoire contre la Sierra Leone (2-1), puis un match annulé au dernier moment contre le Sénégal : c’est bien, mais pas idéal pour préparer deux rencontres contre le Burundi qui seront capitales dans l’optique de la qualification à la prochaine CAN…

On a fait un match, donc c’est déjà bien. C’est vrai qu’on aurait aimé en faire un deuxième contre le Sénégal, qui est une grosse nation de football. Mais bon, ça n’a pas pu être le cas. On est certes en tête de notre groupe, à égalité de points avec le Maroc, mais il reste quatre rencontres. L’important maintenant, c’est la préparation des deux matchs face au Burundi, en novembre. C’est une équipe qui a de la qualité, et qui était à la dernière CAN. Pour l’instant, ils ont pris zéro point, mais ils vont tout faire pour essayer de se relancer.

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Vous arrivez en Mauritanie en 2014. Vous aviez déclaré dans une interview au Monde : « Je ne connaissais de ce pays que les images vues pendant le Paris-Dakar et deux joueurs mauritaniens que j’avais appréciés à Brest : Adama Ba et Dialo Guedileye ». Qu’est-ce qui vous pousse à rejoindre cette sélection ?

C’est vrai qu’à cette époque là, j’étais sans club. Je n’avais entraîné que par bribes, à Brest. La Mauritanie, c’était une possibilité pour moi de vraiment approfondir le métier d’entraîneur, et surtout d’être sélectionneur d’une nation. Ce n’est quand même pas rien. C’était une opportunité, même si c’est vrai que je ne connaissais pas grand-chose du pays sur le plan footballistique. J’avais tout de même vu quelques vidéos, et j’avais remarqué qu’il y avait des qualités techniques qui allaient nous permettre de gagner des matchs.

Corentin Martins dans ses oeuvres… en tant que coach.

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Concrètement, comment se passent vos premiers pas ?

Il a d’abord fallu que je monte mon staff. Ça s’est fait sans trop de soucis. À l’heure actuelle, c’est un mélange : j’ai un entraîneur adjoint mauritanien, un autre adjoint et un entraineur des gardiens français, et des kinés des deux nationalités.

J’ai signé en novembre 2014, mais le premier rassemblement n’était qu’en mars 2015. Entre temps, j’ai organisé un stage avec les joueurs locaux. Ensuite, pour constituer mon équipe, j’ai surtout vu les matchs du championnat local. Ce qui est pratique, c’est que sur 14 équipes en première division, 10 se trouvent dans la capitale. On peut voir jusqu’à six matchs le week-end. J’ai constitué mon équipe comme ça, en regardant les rencontres et en essayant de dégager les meilleurs joueurs. On a commencé avec beaucoup de joueurs locaux, qui constituaient la base de l’équipe A. Au début, on avait à peu près 6-7 joueurs expatriés, et 16 locaux. Aujourd’hui, on a inversé la tendance. Les joueurs ont pu se montrer, et s’expatrier.

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J’imagine que vous visez aussi les binationaux… Je pense notamment à Djeidi Gassama, qui a récemment signé son premier contrat professionnel avec le PSG.

Ouais… (il hésite). Oui, on essaye, on essaye d’être à l’affût des joueurs d’origine mauritanienne mais souvent, on est confrontés au fait qu’ils veulent d’abord penser à l’Equipe de France avant de penser à la sélection mauritanienne. Il faut attendre le bon moment. On est toujours aux aguets, bien sûr, afin d’améliorer la sélection.

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Vous avez souligné le bon niveau technique de vos joueurs, que vous avez remarqué dès votre arrivée. Quels sont les axes de travail que vous choisissez de développer ?

C’est un ensemble, mais là où il a fallu appuyer énormément, c’est sur la confiance des joueurs. La Mauritanie, ce n’est pas un pays qui avait l’habitude de remporter beaucoup de matchs, donc il a vraiment fallu insister là-dessus : gagner en confiance, leur montrer qu’ils étaient capables de gagner des matchs, de faire des bonnes choses. C’est la principale différence entre mes débuts et aujourd’hui. Avant, c’était plutôt : « combien on va en prendre ? » On a également insisté sur l’aspect tactique, aussi bien offensif que défensif.

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A la différence d’un club, une sélection compte relativement peu de rassemblements annuels. Avec cette contrainte, comment avez-vous fait pour convaincre les joueurs qu’ils pouvaient remporter des matchs ?

C’est vrai qu’on a que cinq dates FIFA, comme n’importe quel pays. Après, j’ai aussi eu la chance, en m’occupant des joueurs locaux, d’avoir d’autres rassemblements. Renforcer la confiance des joueurs, c’est s’appuyer sur des images, sur des choses bien faites. C’est de la communication, c’est encourager. Et c’est s’appuyer sur des bons résultats. Quand on arrive à en faire quelques-uns, ça conforte ce qu’on dit aux joueurs, et eux, ils finissent par se dire que tout est possible.

Le XI mauritanien avant de vaincre le Botswana (2-1), le 18 novembre 2018. Le héros du jour ? Ismaël Diakité (en bas, à droite), auteur d’un doublé.

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Et tout devient possible, avec la première qualification à la CAN de l’histoire de la Mauritanie, en 2018. Le 18 novembre, vous battez le Botswana, avec un but dans les dernières minutes. C’est la folie dans la capitale, Nouakchott !

C’était magnifique… la plus belle émotion sportive de ma vie. D’apporter autant de bonheur et de fierté à beaucoup de Mauritaniens, de pouvoir enfin voir le drapeau du pays à la CAN, c’était énorme. Bien sûr qu’à Nouakchott, ça a été la fête toute la nuit : les voitures dehors… C’était incroyable, les gens n’avaient jamais vu ça. Pour nous, c’est beaucoup de fierté.

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Apporter de la joie aux gens, c’est ce qui vous motive en tant qu’entraîneur ?

Oui, que ce soit en tant qu’entraîneur ou en tant que footballeur. C’est vrai que le football, le sport en général, permet d’apporter beaucoup de bonheur dans la victoire. Et c’est ce qu’il faut essayer de viser en préparant un match. Avec une sélection, c’est encore différent, car on représente tout un peuple. C’est encore plus fort.

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Dans une conférence, Marcelo Bielsa expliquait : « j’aime le football car j’aime les gens qui aiment le football. Et des gens qui aiment le football, ceux qui m’intéressent le plus sont ceux qui trouvent dans le football une satisfaction qu’ils ne peuvent obtenir autrement, c’est-à-dire les plus pauvres ». Qu’en pensez-vous ?

C’est à la Marcelo Bielsa (rires). C’est vrai que le football est un sport populaire, qui peut être pratiqué par les plus pauvres. Quand on parle de pauvreté, on pense souvent à la tristesse, à des gens qui sont dans le besoin, qui ne sont pas très heureux. Mais le football, ça permet d’avoir des joies, des satisfactions pour beaucoup.

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Votre CAN ne s’est pas tout à fait déroulée comme espéré… Quel bilan tirez-vous de cette première participation ?

Le bilan est plutôt encourageant. Bon, lors de la première journée, on perd largement contre le Mali (4-1). Mais on a raté notre match. Contre l’Angola (0-0), on fait un match costaud, en réussissant à ne pas prendre de but. On rate la qualification lors de la dernière rencontre, face à la Tunisie (0-0). On se crée beaucoup plus d’occasions qu’eux, mais on ne concrétise pas. On a montré de bonnes choses face à une équipe qui avait participé à la dernière Coupe du monde, on a failli se qualifier face à elle. C’était plutôt pas mal, mais ça donne envie de revenir.

L’immense (2,03m) capitaine des Mourabitounes, Abdoul Ba, à la lutte avec le Tunisien Wahbi Khazri, lors de la CAN 2019. Reuters/Suhaib Salem

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Pour le football mauritanien, cette qualification sonne à la fois comme un aboutissement, et comme une étape vers de plus hautes sphères

Confirmer une qualification est toujours difficile. On va essayer de renouveler notre performance en essayant d’abord de bien préparer les prochains matchs. Pour la Coupe du monde, on verra après. On est dans un groupe très serré, où la Tunisie fait office de favori. Mais là, la prochaine étape, c’est la qualification pour la CAN. On se concentre là-dessus.

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Quand un sélectionneur français réussit avec un pays africain, on lit souvent dans les médias qu’il est la principale cause du développement du football dans le pays. On l’a entendu à votre propos, mais vous semblez aussi être accompagné par une Fédération qui s’engage, avec la construction récente d’un nouveau stade à Nouakchott, l’organisation de la CAN U20 l’année prochaine…

La personne à la base de tout ça, c’est quand même le président de la Fédération (Ahmed Yahya, ndlr), qui fait beaucoup pour le football dans le pays. C’est quelqu’un de dynamique, de jeune, qui veut hisser le football mauritanien le plus haut possible. Il a choisi des hommes, dont l’ancien DTN qui est resté cinq ans (Luis Fortes, ndlr), puis moi en tant que sélectionneur. Ce sont les trois personnes les plus en vues, mais derrière, il y a de nombreuses autres personnes qui travaillent. J’espère qu’on va continuer à progresser et qu’on pourra, dans les années à venir, voir la Mauritanie plus haut dans le classement FIFA (le pays est actuellement 98e ; il y a 8 ans, la Mauritanie occupait le 205e rang du classement, ndlr).

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En 2018, le président de la FIFA Gianni Infantino déclarait à l’occasion d’une visite en Mauritanie : « Quand j’avais 12 ans, on disait que l’avenir du football était en Afrique. Maintenant, je dis que le présent du football est en Afrique et que le présent du football est en Mauritanie ». De belles paroles style FIFA, ou une vraie volonté d’accompagner le foot mauritanien ?

(Rires) Je crois que le président Infantino est venu trois fois en un an et demi en Mauritanie. Il voit que les projets mis en place par la Fédération vont au bout, et la FIFA les accompagne. Il est venu voir ça de ses propres yeux. Par exemple, pour la construction du nouveau stade à Nouakchott, la Fédération mauritanienne avait un devis à tenir, et a parfaitement respecté ses engagements. Gianni Infantino est venu vérifier, et avait été surpris.

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Ce développement est-il soutenu par le gouvernement mauritanien ?

Bien sûr. Les pays africains ne pourraient pas réussir s’il n’y avait pas l’appui des politiques et des gouvernements. Depuis plusieurs années, l’Etat mauritanien aide beaucoup le football d’un point de vue financier. Pour les sélections, tout ce qui est frais de déplacement, d’hôtel, etc., c’est l’Etat mauritanien qui prend ça à sa charge.

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Pourrait-on penser que le football puisse être un moyen pour la Mauritanie d’exister sur la scène internationale, ou en est-on encore loin ?

On en est encore loin. Là, il y a des bonnes bases qui ont été mises en place, notamment au niveau des championnats de jeunes. Quand je suis arrivé il y a six ans, il n’y avait qu’une première division. Aujourd’hui, on a une D1, une D2, des championnats U19, U17, U15, U13 et U11, ainsi qu’une D1 et une division U15 féminines. C’est important, car ça permet de faire progresser les jeunes avec des matchs tous les week-ends. Le but, c’est former des bons joueurs, pour qu’ils puissent ensuite s’exporter. Les infrastructures évoluent aussi. Ce n’est pas encore suffisant, mais ça avance.

Gianni Infantino, président de la FIFA, en compagnie d’Ahmed Yahya, président de la Fédération mauritanienne de football. Photo : www.rimsports.net

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Au niveau local, il y a un club qui se détache : Nouadhibou, le triple champion en titre. Derrière, certains clubs, comme Tevragh-Zeïna, l’ASC Kédia ou Concorde, se mêlent souvent à la lutte pour le titre. Le championnat local est-il d’un niveau suffisant pour faire passer un cap au football mauritanien ?

Pour faire progresser le football local, il faut d’abord que les jeunes soient bien formés, et aient un bon niveau. La progression se fait à travers la pratique du football dès le plus jeune âge. Ça prend un bon chemin. Après, je pense qu’on ne verra pas les fruits avant au moins cinq ans.

Ce qui fera aussi progresser le football et les clubs mauritaniens, c’est qu’ils participent aux différentes compétitions africaines. Auparavant, beaucoup de clubs ne s’inscrivaient pas dans les coupes continentales, car ça coûtait beaucoup d’argent. Les déplacements étaient trop chers. Mais les deux dernières années, les clubs se sont inscrits, et je pense que ça va se poursuivre.

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Pour revenir à la sélection nationale, vous avez récemment appelé de nouveaux joueurs…

Oui, j’en ai appelé certains. Car une sélection, ça dépend de plein de choses : il y a des joueurs en méforme, certains viennent de retrouver un club, d’autres sont sans club. Il faut faire appel à d’autres joueurs, c’est pour cela que des nouveaux nous ont rejoint.

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Corentin Martins, ça fait maintenant six ans que vous êtes en Mauritanie. Votre contrat arrive à son terme en décembre…

Actuellement, on est en discussion avec le président en vue d’une prolongation.

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À moyen terme, comment voyez-vous votre avenir ?

Vous savez… Je crois que c’est encore une citation de Marcelo Bielsa qui dit : « je vais là où le football m’emmène ». Aujourd’hui, c’est en Mauritanie. Je ne suis pas très carriériste, donc à partir du moment où je prends du plaisir là où je suis, je poursuis, quoi. Avec mes joueurs, ça fait six ans qu’on est ensemble. On a une superbe relation. Entre eux, les joueurs ont maintenant des liens de confiance. Je tente de les aider, de les placer dans des clubs aussi. J’essaye de faire le maximum. On pense toujours que l’herbe est plus verte ailleurs, mais ce n’est pas souvent le cas non plus. Moi, à partir du moment où on me fait confiance, à partir du moment où je suis bien, je poursuis.

Propos recueillis par Léon Geoni (Illustration : Pauline Girard)

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