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Yann Dey-Helle : “Les ultras ne sont pas de simples animateurs de tribunes” (1/3)

Crédits Photos : Giovanni Ambrosio.

Engagés, dans et hors du stade, les ultras s’adonnent parfois à des actes politiques. Double entretien sur leur politisation avec Yann Dey-Helle, créateur de Dialectik Football, média “contre le football moderne et son monde”, et spécialiste des groupes ultras impliqués dans les mouvements sociaux. Avec l’aide et la participation de Sébastien Louis, docteur en histoire et spécialiste des supporters radicaux.


Pour définir les ultras, on oppose souvent le mouvement ultra méditerranéen, né en Italie, au hooliganisme britannique. Existe-t-il un entre deux comme par exemple les supporters radicaux grecs ? En quoi cela préfigure leur politisation ?

Sébastien Louis : Le supportérisme radical est composé de plusieurs sous-cultures. L’Europe a longtemps été divisée en deux zones d’influence avec, autour du bassin méditerranéen, le mouvement ultra qui a vu le jour en Italie et qui se diffuse à partir des années 1980 dans le monde latin, alors que le reste de l’Europe est influencé par le modèle des fans et hooligans britanniques. Il faut aussi mentionner deux autres références : les Barras Bravas en Argentine et les Torcidas au Brésil qui se déclinent en Amérique Latine.

Je pense qu’il existe effectivement une spécificité balkanique et les jeunes partisans grecs appartiennent à cette branche. Chacune de ces sous-cultures fait partie de la famille des supporters radicaux. Cependant, elles se distinguent dans leurs pratiques. En outre, en 2020, avec la diffusion d’Internet, la facilité pour voyager, et à travers les forums de supporters, les photos et vidéos qui sont diffusées, ces sous-cultures se mélangent et empruntent des techniques les unes aux autres.

Les supporters radicaux grecs sont hybrides, à l’image de leurs homologues de Turquie et parfois aussi de leurs collègues de Bulgarie et d’ex-Yougoslavie, bien que dans les Balkans occidentaux ils se revendiquent souvent « ultras ».

Quoi qu’il en soit, en Grèce, les fans radicaux organisent le soutien à leur équipe en reprenant de plus en plus, et ce depuis la fin des années 1990, des éléments typiques du mouvement ultra. Il existe un responsable des chants, avec un micro ou un mégaphone, pour coordonner l’ambiance. De plus, ils réalisent aussi des scénographies élaborées. Cependant, la violence est bien plus présente qu’en Italie et elle se déroule sans règles véritables. En outre, ils font cohabiter en leur sein des hooligans, des fans plus classiques, des gens qui connaissent bien la réalité italienne et qui tentent d’en importer un certain nombre de codes.

La banderole, par exemple, est devenue un objet important, bien qu’en Grèce chaque section de la Gate 7, de l’Original 21 ou de la Gate 13 dispose aussi de sa propre bannière et qu’elles changent souvent et sont l’objet de vols. Définir les supporters radicaux en Grèce comme ultras est donc réducteur par rapport aux spécificités de ces collectifs.

Ici à l’image, les supporters radicaux grecs de l’AEK Athènes, symboles des groupes hybrides aux Balkans, en Turquie et en Grèce. Une spécificité qui préfigure la politisation de ces groupes.

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Quel a été l’impact des crises politiques, comme la crise grecque de 2007, en terme de politisation des groupes ultras ? Le mouvement peut-il, à ce titre, être le point de départ de luttes sociales ?

Yann Dey-Helle : Si on parle du mouvement ultra en tant que tel, difficile de répondre sur l’impact des crises politiques, car il n’est pas homogène. En Grèce par exemple, de nombreux supporters se sont retrouvés dans la rue au moment de l’insurrection de décembre 2008, suite à l’assassinat du jeune Alexis Grigoropoulos par la police en plein milieu du quartier d’Exarcheia. Un groupe comme les Original 21 de l’AEK était marqué à l’extrême gauche, voire anarchiste, depuis la fin des années 80. Ce que je veux dire, c’est qu’ils étaient déjà politisés.

Mais en décembre 2008, pour la première fois, et de façon aussi claire, des supporters participent en tant que tels à des manifestations. Des fans du Panathinaikos, de l’AEK bien sûr, de Panionios et d’Atromitos ont pris une part active dans les manifestations et les affrontements dans les rues d’Ahènes.

La crise grecque et les mesures d’austérité de mai 2010 en Grèce ont aussi eu un impact en tribune car les supporters ont vu, comme la grande partie de la population, leurs conditions de vie se dégrader et leur salaire amputés. Ça s’est traduit dans les tribunes, par de nombreuses banderoles contre le gouvernement, les banques et la Troïka (les créanciers de la Grèce : Union européenne, Fonds monétaire international et Banque centrale européenne).

Pour autant, on ne peut pas dire qu’ils ont été les détonateurs des luttes sociales. Ils s’y sont plutôt joints spontanément. Peut-être y avait-il aussi plus de porosité entre les milieux militants d’extrême gauche ou anarchistes et les groupes de supporters. Parmi les autres exemples, un peu plus documentés, le rôle des ultras d’Al-Ahly lors du Printemps arabe en Egypte (qui a conduit à la chute du régime de Moubarak) est souvent cité. Notamment la mise à profit de leur expérience des affrontements urbains au service des manifestants et des émeutiers.

Plus récemment, il y a eu l’influence des ultras dans les manifestations algériennes contre le régime de Bouteflika. Si on s’éloigne du “modèle” ultras, au Chili, les Barras Bravas les plus importantes du pays ont été au premier plan lors de la révolte sociale contre le régime ultra-libéral de Piñera. Déclenchée en octobre 2018, la révolte est partie suite à la hausse du prix du ticket de métro qui a fait remonter à la surface toute la question du coût de la vie et la difficulté pour un grand nombre de Chiliens d’y faire face.

Alors les groupes ont uni leurs forces derrière le mot d’ordre « sans justice, il n’y aura pas de football ». Ils ont participé, mais aussi publié plusieurs appels à rejoindre les manifestations. Ces Barras Bravas sont une force d’opposition dans la rue comme dans les stades. Contre le gouvernement, mais aussi contre les directions des clubs, généralement alliées au régime, qui sont traités d’ « ennemis du peuple » comme à Colo Colo.

2019, manifestation en Algérie contre le régime de Bouteflika. Lors des hiraks algériens (mouvement en arabe), des techniques et scénographies issues du mouvement ultra sont empruntées, comme ici ce grand drapeau.

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Peut-on aujourd’hui être ultra et ne pas avoir d’opinions politiques ou ne pas les afficher ?

Yann Dey-Helle : Il y a tellement de réalités différentes. Je vais plutôt répondre en parlant des supporters et des tribunes qui affichent leurs opinions. Le nombre de tribunes qui prennent des positions politiques fortes n’est pas si dérisoire. Notamment celles qui revendiquent clairement leur identité ouvrière ou prolétarienne. Ce qui donne de fait une autre coloration aux discours et aux actions de ces groupes.

Les Bukaneros du Rayo Vallecano en sont un des meilleurs exemples. C’est lié à l’ancrage historique du club dans le quartier ouvrier de Vallecas à Madrid. Les Bukaneros mettent régulièrement en avant leurs racines ouvrières et les valeurs de solidarité et d’antifascisme qui en découlent. Dans une autre mesure, on peut dire qu’on retrouve des traits similaires au Red Star, à Saint-Ouen et dans ce qu’il reste de la “banlieue rouge” parisienne.

On retrouve clairement cette dimension prolétarienne au sein de certaines Barras Bravas majeures comme la Garra Blanca de Colo Colo ou Los de Abajo de la Universidad de Chile. Dans un registre différent, en Écosse, la Green Brigade du Celtic est aussi un groupe très politisé. Beaucoup de ses animations et tifos s’inscrivent dans l’héritage antifasciste de la résistance irlandaise, et font référence aux figures de l’IRA comme Bobby Sands.

C’est aussi une tribune qui a maintes fois affiché sa solidarité avec les réfugiés. C’est une prise de position clairement anti-xénophobe, qui est partagée par de nombreux groupes de supporters, notamment en Allemagne, et pas seulement à Sankt Pauli. On a vu des messages favorables à l’accueil des migrants à Dortmund, au Bayern ou encore au Werder Brême, avec le groupe Caillera. Si l’apolitisme reste très présent en tribune, on voit que les groupes qui n’ont pas de réticences à afficher leurs opinions politiques ne sont pas si marginaux.

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Finalement, les ultras ne sont-ils pas des groupes apartisans mais aux comportements politiques ?

Yann Dey-Helle : Oui on peut dire ça. A mon sens, l’étiquette “apolitique” ne reflète pas l’activité réelle des groupes. Ce que certains semblent refuser c’est effectivement plus le clivage partisan. Quand les ultras s’en prennent (via des banderoles ou des chants hostiles, par exemple, à la LFP) aux instances qui ne cessent de réprimer leur passion, ils adoptent une attitude politique. Ça, c’est pour la partie circonscrite au stade et à ses abords. Mais il ne faut pas réduire les ultras à de simples animateurs de tribunes ou ambianceurs de stades. Ils ne sont pas “corporatistes”.

Les réseaux d’entraide, les collectes en vue d’acheter du matériel pour aider les personnels soignants, toutes leurs actions ont été mises en lumière dans la crise actuelle du coronavirus. Ce qui est dans la continuité de l’activité sociale et associative que de nombreux groupes menaient déjà au quotidien sur leur ville : maraudes pour aider les sans-abri, récoltes de fonds pour la recherche contre la maladie, collectes de jouets pour Noël, etc.

Attention aussi à ce que recouvre parfois cette étiquette “apolitique”. Je me permets de faire une parenthèse sur ce point. Se revendiquer “apolitique” peut aussi être un paravent pratique pour des tribunes tenues par les franges nationalistes. En Grèce, le « No Politika » est d’ailleurs mis stratégiquement en avant par la Gate 7 de l’Olympiakos, connue comme étant un bastion ultra-nationaliste.

La Gate 7 a commencé à le mettre en avant en 2013 au moment où la plupart des tribunes du pays rendaient hommage à Pavlos Fyssas. C’était un rappeur antifasciste originaire du Pirée, mort poignardé par des néo-nazis d’Aube Dorée. A l’époque, la Gate 7 a été la seule à avoir refusé de rendre hommage à Pavlos Fyssas – qui était pourtant un fan de l’Olympiakos. La Gate 7 s’est retranchée derrière cet apolitisme hypocrite.


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