Footballitik

Yann Dey-Helle : “Les ultras du calcio popolare contestent l’industrie du football” (2/3)

L’Italie, comme ses voisins européens, n’a pas échappé à la règle de la financiarisation du football. A l’exception près que, de l’autre côté des Alpes, le prix des billets, les horaires, le DASPO (interdiction de stade) et l’ancrage territorial très local du football italien ont fabriqué le calcio popolare. Un football local et populaire sur lequel Yann Dey-Helle revient.


Dans son livre Il calcio è del popolo, geografia del calcio popolare in Italia [Le Calcio appartient au peuple. Géographie du calcio populaire en Italie, Ndlr], Davide Ravan fait une cartographie détaillée et complexe des réappropriations par le « peuple italien » du football. Quelle est la dimension politique de ce calcio populaire et la place des ultras dans celui-ci ?

Sébastien Louis consacre un chapitre au calcio popolare dans son livre sur les ultras italiens [Ultras les autres protagonistes du football, Editions Mare & Martin, Ndlr]. Il en parle à juste titre comme d’une « alternative ». Mais sinon, l’essentiel des ressources sont en italien. Outre le livre de Davide Ravan, le média internet Sport Popolare est une référence.

La dimension politique du calcio popolare se mesure à plusieurs niveaux. Que ce soit dans son histoire récente, dans l’ancrage à l’extrême gauche de nombreuses équipes et bien sûr dans le modèle d’autofinancement et de gestion horizontale et démocratique de clubs appartenant à leurs propres supporters. Ces clubs, qui mettent en avant leur caractère non lucratif, restent malgré tout engagés dans les championnats amateurs gérés par la FIGC [Federazione italiana giuco calcio, en français la Fédération italienne de football, Ndlr] , ce qui leur permet aussi de défendre leur modèle sur le terrain, face aux équipes traditionnelles.

Ce sont à la fois des modèles de football populaire et des outils de contestation de l’industrie du football. On peut dire des clubs du calcio popolare qu’ils font de la propagande par le foot en quelques sorte. Dès l’origine, ce qu’on appelle en Italie calcio popolare se pose – y compris pour les formations les moins politisées – comme une réaction, une alternative voire une antithèse du football moderne.

Un football moderne devenu, à leurs yeux, littéralement insupportable, en raison des scandales à répétition (matchs truqués, corruption, etc.) et surtout de la répression intense dirigée contre les ultras. Principalement la mise en place de la tessera del tifoso (la carte du supporter, un instrument de contrôle des ultras au double objectif : sécuritaire et commercial).

Tout cela a poussé certains à déserter les curve de Serie A ou de Serie B et à se tourner vers les divisions amateurs, épargnées par les tares du foot business, allant parfois jusqu’à fonder leur propre club pour construire cet autre football – revendiqué par certains en tribune – ici et maintenant. C’est le cas du Centro Storico Lebowski, créé en 2010, en partie par d’anciens ultras de la Fiorentina. Mais aussi du Brutium Cosenza dont la création en 2011 par des ultras de la Curva Nord est la continuité directe de leur combat contre la tessera del tifoso.

Le contexte de durcissement répressif, sous la coupe de Roberto Maroni (ministre de l’Intérieur d’extrême droite), a eu raison de la passion de nombreux supporters. Par exemple, le Brutium Cosenza, qui évolue aujourd’hui en Prima Categoria (soit le 7e échelon), permet aux ultras de porter haut leurs valeurs sociales et leur vision d’un football populaire. A l’image de la devise du club : « Un autre football est possible ».

Mention aussi à l’Ideale Bari, qui a vu le jour dans une période sombre pour le principal club de la ville, pris dans l’énorme scandale de matchs truqués du Calcioscommesse en 2011 (plusieurs joueurs de l’équipe avaient alors été impliqués).

A la même période, des ultras du club – alors que le club était déjà relégué en Serie B – pariaient sur les défaites du club et avaient menacé des joueurs pour qu’ils perdent. On peut dire que l’Ideale Bari est né du dégoût de toute ce que le football moderne produit. Certains clubs du calcio popolare n’hésitent pas à parler du football qu’ils prônent comme d’un « football partisan ».

Notamment les clubs avec une identité militante d’extrême gauche plus assumée (communiste, autonome, anarchiste). Ils se sont multipliés et ils évoluent dans les divisions inférieures. Ces groupes ont souvent des noms qui les identifient à la gauche antifasciste ou à un héritage communiste : Stella Rossa, Spartak Apuane, Lokomotiv Flegrea, Polisportiva Gagarin, etc.

Breve mappa del calcio popolare in Italia
Le Spartak Lecce, ici à l’image, dont le nom provient de l’esclave Espartaco qui a défié l’empire. Un club qui se caractérise par son féminisme et son antiracisme, et est un des exemples du calcio popolare italien.

Beaucoup participent aux célébrations du 25 avril, jour anniversaire de la Libération du pays par les partisans antifascistes. L’occasion pour eux d’organiser des événements où ils peuvent mettre en avant leur approche d’un football sans barrières, sans frontières, prompt à résister autant à la loi du marché qu’aux offensives racistes, sexistes ou fascistes au sein de la société comme des stades.

La dimension politique de tous ces clubs est aussi le reflet de leur ancrage dans les quartiers ouvriers. On a pu la mesurer récemment, dans la période de crise sanitaire, par l’implication de certains clubs comme l’ASD Quartograd (club de Quarto, un quartier napolitain). Club qui a été à l’initiative de la création de la Brigade de Solidarité de sa ville. Mais aussi l’exemple du club de la Polisportiva San Precario à Padoue, dont le siège a servi d’entrepôt pour les produits de première nécessité collectés pour être redistribués aux personnes les plus vulnérables en cette période.

Enfin, cette dimension politique qui enrobe le calcio popolare se perçoit aussi par ce qui est exprimé en tribunes par les ultras de ces équipes. Ces équipes bénéficient d’une base de supporters conséquente pour des clubs qui évoluent dans les divisions amateurs. De nombreux messages à teneur politique sont affichés en tribunes, en solidarité avec les réfugiés, contre les violences policières, mais parfois aussi en soutien à des squats menacés d’expulsion ou encore en soutien à des militants emprisonnés.

On a aussi vu de nombreux messages de soutien à la résistance du peuple kurde face à l’agression militaire turque au Rojava (au nord de la Syrie), ou encore l’hommage rendu par certains groupes de supporters à Lorenzo Orsetti, militant anarchiste. A noter toutefois, qu’il y a aussi une tendance qui défend le développement de l’actionnariat populaire pour permettre aux supporters de prendre part aux instances de leur club. Et en cas de faillite, les associations de supporters peuvent – si elles récoltent les sommes d’argent nécessaires – accéder à la direction de leur club. C’est le cas de plusieurs clubs espagnols (à Xerez, Murcia, Logrones, etc). En Italie, le cas le plus convaincant est le club de Fasano (Serie D) dirigé par les supporters depuis 2016 via l’association Il Fasano Siamo Noi.

L’Asd Villa Giordani, club d’un quartier aisé de Rome créé en 2017, à la devise associative et sociale, symbole d’une “passion qui n’ a pas de prix face au football moderne”.

A ce titre, le football amateur ou les divisions inférieures peuvent-elles être l’échappatoire pour les ultras ? N’est-ce pas là le dernier souffle d’un football dit “de classe” ?

Concernant les ultras, il est compliqué d’affirmer ça de façon tranchée et définitive. Il reste une grande partie des ultras, un peu partout dans le monde, pour qui l’essentiel de l’engagement tourne autour de la défense de leur club. Or, se tourner vers le football des divisions amateurs implique une rupture et un certain nombre de renoncements, que tous ne sont pas prêts à opérer.

Le monde ultra est loin d’être homogène à ce niveau-là : entre ceux qui désertent les tribunes de leur club de toujours pour en créer un tout neuf et ceux qui optent pour s’impliquer dans les instances via l’actionnariat populaire. On fait vraiment face à deux approches distinctes. Et puis maintenant, les revendications d’un football populaire dépassent le cadre des seuls groupes ultras.

Mais effectivement, le football dit populaire ne peut être mis en pratique – au moins le temps de grimper les échelons – que dans les divisions amateurs. Dans une moindre mesure, de façon plus marginale au sein de fédérations omnisports, issues de la longue tradition du sport ouvrier, comme la FSGT [Fédération Sportive et Gymnique du Travail, Ndlr] en France.

Ce à quoi on assiste en Italie et en Espagne, avec le développement de nombreuses équipes de football populaire, n’en est pas tout à fait au même stade dans les autres pays. En France, il faut quand même souligner l’effort fait par un club comme le Ménilmontant FC 1871 à Paris. C’est une expérience qui peut servir de fer de lance pour des initiatives similaires dans d’autres villes. Le cas aussi du People’s Athletic Club Omonia 1948 à Chypre est vraiment intéressant et mérite qu’on s’y attarde. En deux saisons, le club a déjà connu deux montées et se retrouve donc en 3e division.

A l’instar des autres clubs déjà cités, le PAC Omonia a été fondé par des supporters déçus de la tournure prise par leur club de cœur, en l’occurrence l’AC Omonia. Il s’agit d’un club mythique, historiquement lié à la gauche communiste chypriote, racheté il y a quelque temps par un homme d’affaires. C’est une histoire qui peut ressembler de loin à celle du United of Manchester [club fondé en 2005 par des supporters opposés au rachat de Manchester United, Ndlr]. Le PAC Omonia a vu le jour à l’initiative des ultras de la Gate 9 et le club s’est doté d’un fonctionnement sans président puisqu’il est gouverné par un conseil d’administration de onze personnes, et diverses commissions ouvertes à tous les membres.

Leur slogan est : « Nous ne commençons pas, nous continuons », car pour eux il est clair que la création du PAC Omonia a été la seule façon de perpétuer l’histoire du football à Omonia. La petite taille du pays permet d’envisager, à court terme, une opposition sur le terrain de ces deux clubs qui ne sont plus séparés que par deux divisions. Car l’objectif du PAC Omonia est bien de parvenir au plus haut niveau.

S’il parvient dans les années à venir à accéder au professionnalisme et à la 1ère division, tout en conservant ses valeurs populaires et son fonctionnement démocratique, la PAC Omonia pourra confronter le football populaire à une situation inédite.

J’apporterais un petit bémol aussi car malgré tout, on voit dans l’histoire récente, avec la crise sanitaire et la pandémie de coronavirus, que les clubs amateurs sont loin d’être à l’abri des faillites. Anticipant ces difficultés financières, plusieurs clubs italiens du calcio popolare, dont le FC Rinascita de Pise, la Calcistica Popolare Trebesto et le Spartak Apuane, ensuite rejoints par de nombreux autres, ont lancé un appel à la Ligue Nationale Amateur et à la Fédération. Ils espèrent une réduction drastique, voire une exonération, des frais d’engagement pour la prochaine saison. Sans quoi de nombreux clubs n’auront plus de quoi fonctionner…


Yann Dey-Helle : “Les ultras ne sont pas de simples animateurs de tribunes” (1/3)

0