Footballitik

Ultras, la solidarité pour endiguer le Corona

“A trop côtoyer l’obscurité, on s’y habitue, on s’y accommode”. La crise sanitaire qui sévit actuellement ravage le monde comme cela n’avait plus été le cas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Chaque soir le bilan s’alourdit, qu’il s’agisse des contaminés, des morts ou des personnes en réanimation. En 10 jours, la ville de Bergame, en Italie, a perdu autant des siens qu’elle perd d’ordinaire lorsque la Terre fait un tour autour du Soleil. On ne peut pas mieux résumer la violence de la situation, et l’entrée dans nos routines respectives de l’insupportable, de l’intolérable.


C’est un match qui se joue à huis clos, sans supporters, ni ultras. Le monde entier est plongé dans l’éternel nocturne qu’est le confinement, laissant ses rues désertes et sans âmes. Un match que le mouvement ultra se refuse à perdre, démuni, impuissant.

Ils veulent le jouer. Mieux, le gagner. Ensemble. Car ses enjeux dépassent amplement le cadre du sportif. Car c’est sans doute le match le plus important de leurs vies.

Des ultras confinés, mais mobilisés

Lors d’une interview réalisée en 2014 par Sébastien Louis et Florent Molle, Nadir, membre des Ultras Tito Cuchiaronni de la Sampdoria avançait : “Plutôt que de faire une différence entre tifoso (supporter en français, ndlr) et ultra, il faut faire la distinction entre spectateur et ultra. Le spectateur est passif, l’ultra actif. Il est là, il joue, il participe aussi”. 

Et Beck, membre du même groupe, de poursuivre : “Principalement, l’ultra prend position. Le tifoso est lié aux exigences du moment. L’ultra suit une certaine idée”. Le mouvement ultra porte en lui l’idée d’être actif, d’être partie prenante du match et même d’influer sur le résultat du match. 

Interview de Nadir et Beck, ultras de la Samp, réalisée en 2014

Et le sens d’“ultra” peut certainement se lire à travers sa signification originelle : aller au-delà, aller dans l’excès, prendre les choses à la racine. Il y a donc l’idée d’agir, y compris en dehors du stade, en ayant parfaitement connaissance des conséquences encourues par une telle prise de position.

Contacté par nos soins, Sébastien Louis, docteur en histoire et spécialiste du supportérisme radical auteur de “Ultras, les autres protagonistes du football”, surenchérit : “Leur engagement il est normal parce que les groupes ne défendent pas que les couleurs d’un club. Ils défendent aussi une ville, un territoire, une région, une communauté. Ils se voient comme des acteurs 7 jours sur 7. Donc quand leur communauté est touchée, ils mettent à disposition leurs réseaux et leurs capacités à mobiliser”.

Mais comment agir lorsqu’il est impossible de se rassembler ? L’Italie est confinée depuis le 10 Mars, la France depuis le 17 Mars, et partout ailleurs il est impossible de se réunir et de s’éloigner de son domicile. Le mouvement ultra est contraint dans son action, aussi bien individuellement que collectivement. Et paradoxalement, le soutien, sous maintes formes (la rhétorique, les collectes ou bien des engagements plus politiques), fleurit partout dans le monde ultra.

Le soutien aux héros de Bergame

Cela devait devait être l’apogée d’une aventure incroyable. Celle d’un huitième de finale de Ligue des Champions, d’un parcours inédit, d’une épopée du “David” de cette édition 2019-2020 de la C1. Depuis 5 ans, et qui plus est depuis l’arrivée de Gasperini à sa tête en 2016, l’Atalanta vit des jours heureux, et nous offre des moments de bonheur tous les week-ends en Serie A. Pourtant, ce 19 Février, à San Siro pour l’occasion, l’Atalanta ne le sait pas encore, mais joue ce qui sera considéré quelque temps plus tard comme “le match zéro”.

Le 10 Mars, jour où l’Italie se plongeait dans le confinement, le retour se joua, lui, à huis-clos, alors que près de 1200 tifosi rassemblés sous l’égide des Atalanta Supporters (Curva Nord et Associazione Tifosi Atalantini) avaient prévu le déplacement en terres ibériques. Confinés, alors que le remboursement des billets s’organise, les ultras de la Curva Nord ouvrent la marche et décident de reverser la somme à l’hôpital local de Bergame, pris d’assaut depuis le déclenchement de la pandémie par delà les Alpes. Les supporters de l’Associazione Tifosi Atalantini emboîtent le pas peu après et font de même. 

Alors que les seuls bruits distinguables dans les rues bergamasques oscillent entre les sirènes des services urgentistes et le mortifère son du glas qui annonce un nouveau décès. Alors que les églises et les cimetières de la ville n’ont plus de place pour accueillir de nouveaux cercueils, au point de les transporter dans d’autres villes de la Botte.

Les ultras de l’Atalanta, mais plus généralement les tifosi bergamaschi, se mobilisent comme ils l’avaient précédemment fait lors du drame de l’Aquila en 2009, et comme il est presque coutume en Italie que les groupes reversent toute ou partie de leur trésorerie vers des oeuvres de charité ou des hôpitaux. Cette pratique n’a donc rien d’inédit. Elle est constitutive du mouvement ultra italien en réalité. En France aussi, récemment, avec, par exemple, la mobilisation sans précédente des groupes marseillais après le drame du 5 Novembre 2018.

“L’élan de solidarité du mouvement ultra ne m’étonne pas. Parce que les ultras se sont mobilisés depuis très longtemps. Par exemple, dans les années 80, les ultras milanais ont donné une partie de leur fond de caisse à une association de lutte contre la tumeur. Et en France, où on a suivit le mouvement italien, dès le début des années 90 avec des actions de solidarité”, poursuit Sébastien Louis.

Mais ce sont évidemment les banderoles des ultras de l’Eintracht Francfort et des autrichiens du Wacker Innsbruck, proches des ultras bergamasques, en soutien à la ville meurtrie, qui ont marqué les esprits. Symbole d’un mouvement qui raconte aussi d’émouvantes histoires de solidarité comme d’amitié, et prend parfois, en temps de crise, des airs de super-héros.

Le mouvement ultra européen au chevet des soignants

Partout en Europe, les mécanismes d’entraide et les élans de solidarité n’ont donc pas tarder à se multiplier. “De la Première à la sixième division, en Italie, les ultras se sont mobilisés”, ajoute Sébastien Louis. Banderoles, collectes ou encore communiqués affluent depuis plusieurs semaines.

Au Portugal d’abord, où dès le début du mois de Mars les ultras du Sporting déployaient un “Professionnels de santé, force et honneur !”, avant que ceux de Guimaraes n’emboîtent le pas, à leur tour. En Allemagne également où les banderoles se sont déployées dans la plupart des groupes d’Outre-Rhin, et notamment ci-dessous avec les ultras de Cologne et un poignant “Merci de votre aide”.

On a aussi pu voir les ultras du PSV Eindhoven, aux Pays-Bas, s’enthousiasmer : “Tous les héros ne portent pas de capes”. La dynamique s’étend même jusqu’en République Tchèque où les groupes du Zbrojovka Brno et Kometa Brno scandaient devant un hôpital : “Soutien à tous ceux qui sont en première ligne”.

Dans l’Hexagone, des Ultras Marines 87 à Bordeaux au RCK 91 à Rennes, en passant par les Green Angels 92 et leur homologues caennais, la grande majorité des groupes ont répondu à l’appel de solidarité.

Enfin, certains se sont décidés à outrepasser la simple fonction rhétorique du communiqué ou de la banderole, pour agir directement auprès des plus démunis ou bien de “ceux qui sont en première ligne”, comme il est désormais coutume de le dire. C’est le cas des MTP à Marseille qui ont ouvert une collecte de fonds pour le personnel hospitalier de la cité phocéenne, invitant chaque personne qui applaudit à 20h à y mettre un euro de sa poche.

Le groupe fait d’ailleurs le premier pas en y déposant 1000 euros. Au soir du 28 Mars plus de 2000 euros étaient récoltés. On a également pu voir des habitués du Virage Nord et du travail associatif faire des maraudes pour les plus démunis, d’autant plus touchés par la crise, et leur apporter le matériel nécessaire pour subsister. Sans compter les soutiens financiers de la Tribune Ouest de Grenoble, des Indians de Toulouse ou encore du Saturday FC à Nancy.

Les problématiques sportives reléguées au second plan

Comment parler de sportif dans ces conditions ? La situation l’exige, le sportif est relégué au second, voire au dernier plan.

Jean-Michel Aulas a beau spéculer sur les cartes dont dispose encore la LFP, les ultras, eux, ont d’autres priorités. Partout en Europe, les différents groupes exhortent leur direction à laisser les enjeux sportifs de côté, pour mieux se concentrer sur la gestion de crise.

A Bergame, l’un des “capos” encourage ainsi son président à déclarer forfait en championnat, considérant que la gravité de la situation rend le terrain futile. Percassi et la direction de l’Atalanta ont d’ailleurs unanimement salué le soutien financier apporté par les ultras de la Dea aux hôpitaux de la ville.

Rendre à César…

Mais que seraient les ultras sans un message politique derrière leur communication ? Que serait le mouvement sans une certaine dénonciation des injustices, en particulier en période crise ? “L’engagement des ultras s’explique tout simplement par la hauteur de la catastrophe. C’est un mouvement qui dispose d’une organisation sans commune mesure”, abonde Sébastien Louis.

Si certains groupes ont exprimé leur désir de dépasser la simple rhétorique et d’agir auprès des plus exposés, d’autres au contraire, par leur rhétorique justement, ont fait un pas supplémentaire vers un engagement bien plus politique. C’est le cas des MTP qui, dans leur communiqué, s’insurgent du traitement réservé par l’Etat au personnel hospitalier : “On se rappelle des images de gazages en masse, des violences policières que vous avez subies quand vous demandiez de l’aide et quand vous alertiez les hautes instances sur l’état actuel de l’hôpital en France.” 

Les South Winners ne sont pas en reste avec leur banderole de soutien au très controversé docteur Raoult, matérialisation de l’opposition binaire en Marseille et le reste de la France. Le message implicite étant évidemment que seul un marseillais serait en mesure de remédier à la crise.

Outre-Rhin, les USP de Sankt Pauli, groupe ouvertement de gauche et féministe, adresse un pique minutieuse à la politique d’austérité, faite de coupes budgétaires, de Madame Merkel : “De la force et de meilleurs salaires pour ceux qui donnent tout ! Merci ! Solidarité avec ceux qui sont les plus touchés”.


Dans la “Cité ardente qui ne dort jamais”, “Les vrais héros portent des blouses blanches”. S’il y a de “vrais héros”, alors qui sont les “faux héros” ? Le gouvernement ? Les décideurs politiques ? Les ultras du Royal Football Club de Liège préfèrent semer le doute.

Jules Grange Gastinel & Blaise

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