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Stades vides et matchs d’archive : le blues des supporters

Confinement oblige, le foot est à l’arrêt depuis plus d’un mois et demi, et la reprise n’est pas encore en ligne de mire. Il laisse des terrains vides et des vestiaires déserts, et des milliers de supporters en détresse.


La première fois que Christian a vu jouer le Red Star, le général de Gaulle était président de la République. C’était le 24 novembre 1968, il s’en souvient comme si c’était hier. A 14 ans, c’était aussi la première fois que le jeune parisien s’aventurait du côté de Saint-Ouen. Le charme a opéré, et 53 printemps plus tard, on le croise encore dans les tribunes du stade Bauer. Le dimanche, Felix se lève tard, avale son thé, enfile son maillot noir et blanc estampillé « Newcastle United », et file au pub sur les coups de 15 heures. Il passe l’après-midi attablé avec quelques amis, commentateurs amateurs mais assidus des matchs de Premier League. François, prof d’histoire-géo dans un collège breton, est membre des Celtic Ultras, les amoureux du Stade Brestois. Il assiste à tous les matchs à domicile de son équipe fétiche, et suit leurs déplacements dans la mesure du possible.  

Mais tout ça, c’était avant, avant le confinement. Le 11 mars, la Fédération française de football (FFF) a suspendu toutes les compétitions et tous les entrainements du milieu amateur. Le 13, la Ligue de football professionnel (LFP) lui a emboîté le pas, laissant les terrains vides, les vestiaires déserts et les supporters en détresse. « C’est dur », soupire David, 24 ans, inconditionnel du PSG, et ancien du groupe Ultra Paris. « Le foot, c’est le loisir principal d’énormément de gens. C’est comme un grand silence quand ça s’arrête. »

Alors ces jours-ci, tout est bon pour faire illusion. Depuis son canapé, Hugo, 15 ans, se donne corps et âme à la victoire de l’OM sur Fifa. Menée, comme l’originale, par Steve Mandanda, son équipe n’a pas encore décroché la première place du championnat de France. Mais voir à nouveau ses chers Bleus et Blancs fouler le gazon du Vélodrome lui suffit pour le moment. A défaut de ballon rond, Jean-Nicolas, aficionado de l’OGC Nice, s’est converti à l’e-sport. Il suit désormais de près les compétitions de Counter-Strike, “CS:GO pour les connaisseurs”. Thibault, adorateur des Verts, vit sa passion à travers les grands matchs d’archive. Depuis le début du confinement, il a revu les six derniers derbies, et les grands moments de quelques Coupes de France. « Au fond, je le sais qu’on va prendre un but à la 92eme… Mais je me surprends toujours à espérer ! », sourit-il. Victor, étudiant à Lyon mais amateur du Paris SG, y trouve même certains avantages. « On connaît le score, alors on attend moins les buts. On regarde la technique, le beau jeu… », explique-t-il, avouant toutefois une pointe de nostalgie devant les vieux PSG-Chelsea.

“Un fumigène dans mon salon”

Jusqu’ici, la plupart des clubs avaient pour projet de reprendre l’entrainement dès le 11 mai, date annoncée par le gouvernement comme le début du déconfinement. La LFP s’était déjà fendue d’un « pré-plan » de reprise, avec une fin de saison répartie entre juin et juillet. Mardi, à l’Assemblée nationale, Edouard Philippe a douché tout espoir de championnat estival : aucune compétition sportive ne sera autorisée jusqu’à la fin juillet. « C’est frustrant, mais malheureusement logique », commente Soufyane, fervent supporter du Red Star. La fin de saison abrupte du championnat national lui laisse des regrets. « On aurait pu prétendre à la troisième place, celle de barragiste… », soupire-t-il. Les mesures de confinement lui ont déjà fait manquer cinq passages au stade. Pour pallier le manque, il garde un œil sur le championnat biélorusse, l’une des rares compétitions dans le monde à être toujours sur les rails. « Ça m’occupe un peu, mais le niveau n’est pas très bon. Et puis ça me donne surtout envie de craquer un fumigène dans mon salon… », sourit-il.

En France, pas un match ne s’est joué depuis le 12 mars dernier.

Les supporters devront s’armer de patience. Pour le moment, plusieurs scénarios de reprise sont envisagés, avec pour objectif de faire rimer économie et santé. Car dans l’impossibilité de disputer le moindre match, le football français se retrouve confronté à une période inédite de cinq mois sans revenus. Une « urgence économique » de plus en plus pressante : l’impact financier des mesures de confinement se chiffre déjà en centaines de millions d’euros. La plupart des dirigeants plaident pour une reprise en août, même si celle-ci interfèrerait avec l’interdiction des rassemblements de plus de 5000 personnes, qui court pour le moment jusqu’en septembre. Pour conjuguer les deux, il n’y aurait qu’une seule solution : le huis clos.

“Le foot vit aussi à travers son public”

Une éventualité qui ne fait pas rêver les fans, loin de là. « Les gradins vides, ça me fout le cafard », dit Fiorella, qui ne rate pourtant pas un match de l’AC Ajaccio. « Ce n’est pas pareil du tout, renchérit David. On l’a bien vu avec le dernier match PSG-Dortmund (joué à huis clos au Parc des Princes le 12 mars 2020, ndlr) : le premier réflexe des joueurs, ça a été de sortir voir leurs supporters… » Christian, le fidèle du Red Star : « A huis clos, les matchs sont tièdes, un peu tristes. Le foot, comme le reste du spectacle vivant, vit aussi à travers son public. » Pour lui, le plus logique serait d’ailleurs de ne reprendre qu’en janvier prochain, et de calquer la prochaine saison sur le calendrier civil plutôt que sur l’année scolaire. Félix L., fidèle de l’OM, est plus impatient : « Le huis clos enlève 50% d’intérêt au match… Mais je peux m’y faire pour un temps, si ça permet de ramener du foot au programme ! » Même son de cloche du côté d’Amandine, qui ne jure que par l’OL. « C’est moins spectaculaire, mais c’est toujours du jeu ! », s’exclame-t-elle, impatiente de retrouver au bar l’ambiance festive des soirs de matchs. 

Tout le contraire de Serge. En lui rendant visite dans son bar-tabac, à Montmartre, on s’attendait à le trouver maussade. Depuis 34 ans, il est gérant de La Divette, le quartier général des supporters stéphanois exilés à la capitale. Impossible de s’y tromper : barrant l’accès à la salle, fermée pour cause de confinement, trône une large vitrine qui renferme un maillot signé Loïc Perrin lui-même (défenseur star de l’AS Saint-Etienne, pour ceux qui l’ignoraient). Derrière son comptoir, Serge savoure le calme. « Ça me fait un bien fou. Imaginez-vous, tous les jours de l’année on me parle de matchs… » On attendait de bonnes nouvelles, en voilà une : même à l’arrêt, le foot fait encore des heureux.

Laetitia Drevet

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