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SEM EP3 : Jack Reynolds, l’architecte de l’Ajaxschool

Les trois figures les plus reconnues de l’Ajax, Rinus Michels, Johann Cruyff et Louis Van Gaal ont remporté à elles trois 7 titres de champion des Pays-Bas comme entraîneurs. Jack Reynolds a, à lui seul, décroché 8 titres de champion avec l’Ajax. C’était il y a un siècle et il faut croire qu’il a trop vite été oublié. Pourtant, l’Anglais était considéré comme le “Messie du football des Watergraasfmer” . Mieux, il fut l’architecte révolutionnaire de l’Ajaxschool. Cette école du jeu offensif léché qui a fait la renommée européenne de l’Ajax.


Du Hollandais à l’accent de Manchester au “Hollandais volant” : conte d’une aventure amstellodamoise

La légende raconte qu’un navire hollandais, pris en pleine tempête et ne trouvant d’abri où accoster, a défié le ciel de le faire couler et depuis refait surface quand le mauvais temps se profile. Des siècles plus tard c’est Cruyff, “Hollandais volant” et pirate des temps modernes, qui s’enhardissait des lois de la gravité et marchait sur l’eau à chacun de ses dribbles chaloupés.

The non Flying Dutchman, Dennis Bergkamp, arrière-petit-fils caché de Jack Reynolds, avait, lui, décidé de nous faire voyager non pas en avion mais par son élégance. Amsterdam, toute une école.

“Papy était totalement hollandais, mais il a gardé l’accent”. C’est en ces termes que, Dushka Landsdaal, petite-fille de Jack Reynolds, non sans le sourire aux lèvres, parle de “Grand-père Jack”, le Hollandais à l’accent de Manchester. Né en 1881 dans la cité britannique, il grandit pourtant dans la petite ville de Pilkington.

Jack Reynolds en 1947. Avant de révolutionner le football, Jack a connu une piètre carrière de joueur.

C’est donc près de la ville du rock indé et sur les rives de l’Irwell qu’il fait ses classes auprès de son aîné de deux ans, Bill, lui aussi passionné par le football.

A l’âge de dix-neuf ans, Reynolds devient “apprenti pro” selon les termes de l’époque, à Manchester City, qui vient alors de glaner le premier titre de son histoire en deuxième division. Il y rejoint son frère Bill, mais aucun d’entre-eux n’est assez doué pour jouer en équipe première.

La suite de sa carrière de joueur ne sera que l’enchaînement de passages insignifiants dans 7 clubs différents en seulement 9 ans de carrière. Reynolds reste autant dans les clubs qu’il y laisse une trace. L’apogée de sa carrière étant Grisby Town, où il connaît la deuxième division durant une saison.

Big Jack Reynolds, l’architecte de la formation ajacide : une révolution structurelle et culturelle

Comme son homonyme Big Jack Reynolds, Jack a commencé sur des petites scènes et on a longtemps cru qu’il ne ferait carrière. Hormis quelques érudits de la scène blues de Détroit, personne ne connaissait Big Jack Reynolds. Avant que celui-ci ne débarque par un heureux hasard à Toledo dans l’Ohio et ne bouleverse l’histoire du blues. C’est aussi en s’exportant que Jack Reynolds mettra à profit ses talents. En 1912, lui et son frère émigrent vers Saint-Gall, en Suisse, où il devient entraîneur.

On raconte que Reynolds s’est fait place comme il n’est pas permis. Chose que Big Jack Reynolds fera des années plus tard, déclarant à son nouveau public : “Mesdames, messieurs, je suis désolé mais ces gens ne savent pas jouer de ma musique alors je vais devoir leur apprendre”. Son passage à Saint-Gall impressionne tellement que la Fédération allemande le recrute pour les JO de 1916. Des Jeux qui n’auront finalement jamais lieu…

L’image fait aujourd’hui sourire. Des sourires, Reynolds en donnera lors de son passage à l’Ajax. Des titres aussi, et une renommée internationale…

“Il a une très bonne réputation”

De Telgraaf, le 23 août 1915 à propos de l’arrivée de Reynolds.

Pour l’Ajax, comme pour l’Europe entière, c’est le début d’une nouvelle ère. Le Vieux Continent bouillonne : cubisme, dadaïsme, expressionnisme ou encore surréalisme. Parmi les Braque, Breton, Duchamp ou Apollinaire, Reynolds est de ceux qui font fi des conventions et laissent libre cours à la création. La révolution stylistique et philosophique est en marche.

Voilà la mission qui attend Reynolds : déterminer le visage de l’Ajax pour les trois prochaines décennies, un défi à la hauteur du personnage. L’heure du point de bascule a sonné. Tout le monde à Amsterdam s’y accorde : Reynolds est et sera l’architecte de l’Ajaxchool.

L’influence de Reynolds dépasse largement les huit titres de champion des Pays-Bas qu’il a offerts à l’Ajax. Au-delà des succès, son passage est une véritable révolution structurelle et culturelle. Révolution quant à la formation, dans l’approche philosophique des matchs, dans la professionnalisation et en créant l’école ajacide.

Reynolds, ici à l’image, va révolutionner la formation de l’Ajax.

Lors de ses premières saisons à l’Ajax, Reynolds révolutionne principalement la formation. Formateur-né, Reynolds est même qualifié d’éducateur, de professeur du football par les suiveurs de l’Ajax. Reynolds formait même les formateurs, chose que fera Bielsa au CF Atlas de 1992 à 1994. Pour Reynolds l’Ajax inventa le métier de “professeur du football”, ou d’éducateur, pour Bielsa le CF Atlas celui de “directeur du football”.

Décidément avant-gardiste, Reynolds fut aussi le premier entraîneur à exiger que l’on joue pareillement dans toutes les catégories du club. Lors de son passage en Catalogne, Guardiola l’avait expliqué à ses détracteurs : il n’est pas question de jouer dans le même système mais d’avoir les mêmes principes de jeu et la même approche. Là encore, Reynolds est : à jamais le premier.

Si sa première saison ne permet pas de voir des résultats significatifs en revanche ses préceptes font des émules et bon nombre de joueurs jusqu’alors médiocres changent de visage soudainement. Sous ses ordres l’ouvrier du bâtiment Henk Hordijk devient international et Jan de Natris l’ailier phare de l’équipe. Mieux, Reynolds replace des joueurs tels que Jan de Boer. Initialement joueur de champ, aussi insipide que discret, il devient alors gardien.

Rarement sans son béret ou son chapeau, Reynolds aura fait de l’Ajax un grand d’Europe et des Pays-Bas.

Relégués à la fin de la saison 1913-1914 et repartant de zéro sous les ordres de Reynolds, les ajacides retrouvent la première division après une deuxième saison réussie. Le 6 juin 1917, la fanfare déambule dans les rues du Watergraasfmer pour fêter la promotion du club. [les Watergraasfmer sont des polders néerlandais de la commune d’Amsterdam : des étendues artificielles de terres gagnées sur l’eau, Ndlr].

La suprématie de l’Ajax ne fait plus aucun doute au point que l’Ajax, pourtant promu, ne perd aucun match la saison suivante [performance reproduite seulement en 1996, l’Ajax était alors entraîné par un certain Van Gaal, Ndlr]. Et devient champion le 9 juin 1918 en battant Willem II 3 à 0.

“L’Ajax est la meilleure équipe amateure hors d’Angleterre”.

Jack Reynolds

Reynolds a pérennisé le club : l’Ajax compte alors 1200 membres, seize équipes et chaque match à domicile rapporte environ 5000 florins en recettes. Des records à l’époque. L’Ajax est devenu le club de tout Amsterdam, de tous les Pays-Bas et le public s’empresse pour venir voir les stars amstellodamoises qui remettent ça la saison suivante avec un second titre.

L’inévitable mariage de la Venise du Nord et du football total

La Venise du Nord a encore la gueule de bois du spectacle pyrotechnique incroyable sur le Damrak qui a suivi le titre de 1919, que la sélection fait déjà les yeux doux à Jack Reynolds. Mais Reynolds n’aime pas la manière dont l’équipe a été composée. “Veuillez noter dans le journal que je n’ai rien à voir avec la composition de l’équipe, directement ou indirectement”, lancera-t-il aux journalistes après avoir finalement rejoint la sélection.

Reynolds s’insurge aussi que peu de joueurs se soumettent à son système d’entraînement. Rebelle et opiniâtre, l’origine sociale pour le moins aisée de certains joueurs l’agace. Sans compter que “la meilleure équipe des Pays-Bas” n’est représentée que par un seul joueur : Henk Hordijk. Reynolds se retire après un match.

Mais plus significativement la rupture est philosophique. Reynolds en bon architecte du football total qu’il est, est un partisan d’un jeu fait de passes courtes et de mouvement quand la Fédération préfère un jeu de contre et de longs ballons. Reynolds fait part de son envie de révolutionner structurellement, à son tour, la Fédération et tout le foot hollandais, mais il n’en sera rien. L’aventure s’arrête là.

Son passage chez le rival du Blauw-Wit Amsterdam en 1925, après des différends avec le Conseil d’administration de l’Ajax, donne le même résultat. Les différences culturelles et en matière d’approche philosophique étaient trop grandes. Sur demande des joueurs, il revient à l’Ajax en 1928.

Jack Reynolds fumant sa pipe du temps où il entraînait à Saint-Gall.

Au fondement de la philosophie de Reynolds, il y a l’idée que plus les distances sont courtes entre les lignes plus il est aisé de combiner et répéter les passes courtes. Dans le système Reynolds, le milieu de terrain y est ainsi central.

“Les footballeurs ne sont pas des coureurs ou des athlètes mais des pions dans une partie d’échec”.

Jack Reynolds

Au-delà de ça, Reynolds se distingue par le rôle phare qu’il donne à ses ailiers. “90% des buts viennent de l’ailier”, argumente-t-il quand il s’en va faire de Jan de Natris le joueur clé de son équipe. Un siècle plus tard, Thierry Henry pousse, plus loin encore, le raisonnement : “Qui est-ce qui marque aujourd’hui, les numéros 9 ou les ailiers ? Qui sont les stars ?”

Reynolds avait tout vu : les ailiers marquent et font marquer. “A la superficie arribem llançats”, dit un proverbe catalan devenu foi depuis l’ère Guardiola [“dans la surface, on arrive lancé”, en français, Ndlr]. L’idée : l’ailier doit arriver lancé dans la surface, quand le 9 aura fixé la défense, pour ensuite aller y marquer.

Célibataire presque toute sa vie, Reynolds ne fait la connaissance de Jet qu’à 38 ans, qu’il épouse le 17 mars 1932.

Dans sa chronique qu’il tient alors dans De Telgraaf, Reynolds précise son approche du jeu et se fait précurseur du football professionnel. Pour le professeur du football, le jeu implique une pratique fidèle mais aussi un mode de vie sobre et efficace.

“La question n’est pas : allons-nous nous gagner ? La question est : allons-nous amuser ? Ils n’aiment pas s’entraîner”.

Jack Reynolds dans De Telegraaf

“Un joueur qui joue avec ses jambes et utilise également son cerveau va plus loin qu’un joueur qui ne travaille que dur. Le jeu prend tout l’homme”. Ce que Reynolds veut c’est l’homme total comme disait Louis Van Gaal. Considéré comme le grand gourou néerlandais à son retour à l’Ajax en 1928, et en plus très apprécié par ses joueurs, il met à profit sa science de formateur.

Il prend en charge les cinq équipes de l’Ajax, qui chacune seront championnes. Les suiveurs disent de l’équipe de jeunes, qui précède l’équipe première, “qu’elle joue un jeu si attrayant et accompli que l’on ne voit que dans notre pays”.

Jack Reynolds, ici au milieu, entouré des différents protagonistes du titre de champion de l’Ajax. Un titre brillamment remporté dans les années 1930.

Cette Ajaxschool qu’instaure Reynolds va mener l’Ajax à son âge d’or dans les années 30. Pas moins de cinq titres de champion sur la décennie 1930, deux deuxièmes places et des matchs d’anthologie. Comme ce 11 Janvier 1931 où l’Ajax l’emporte 17 à 0 face à VUC de la Haye, record jusqu’alors inégalé dans le championnat des Pays-Bas.

La presse est dithyrambique : “Reynolds est un professeur”, “c’est le Roi des entraîneurs travaillant aux Pays-Bas”, “c’est un excellent éducateur, un ami des joueurs”, “Reynolds est celui qui a enseigné à l’Ajax le jeu fin techniquement, qui fait la fierté du club et lui a donné une certaine réputation dans le pays et bien au-delà”. Face à un tel succès, l’Ajax met en tout en oeuvre pour son joyau. Pour l’anecdote, en 1931 les recettes d’un match de charité lui sont reversées, à l’été 1934 ils ratent des matchs pour… ses vacances en Angleterre.

“Parfois l’herbe conduit encore des noms oubliés, pour ceux qui veulent les entendre…”

En dehors de l’âge d’or de l’Ajax, les années 30 correspondent avec la montée des fascismes en Europe. Reynolds, tout juste propriétaire d’un magasin où de nombreux supporters de l’Ajax se rendent pour des cigares, des billets de matchs ou des grenouilles anglaises, voit cette aventure prendre fin brutalement.

Le 17 août 1940, De Telegraaf explique que “Reynolds va leur manquer un moment”. Comprenez qu’il avait été emprisonné par l’occupant allemand dans un camp de concentration à Schoorl où furent enfermés les juifs hollandais.

Dans le livre du jubilé du club, il est expliqué : “Reynolds a été mis de côté par les Allemands, ce qui a accru les difficultés du club”. Absent cinq longues années, Reynolds se retrouve même à Tsozek dans le sud de la Pologne. Un certain Pelham Grenville Wodehouse, père de l’humour britannique loufoque et extravagant, fait également partie des prisonniers. Lui, l’auteur de satires de la bourgeoisie anglaise.

La femme de Reynolds cache quant à elle, à Amsterdam, une jeune fille du prénom de Puck. L’héroïsme et la compassion de Jet lui permettent d’être la seule de sa famille à survivre à la guerre. Mais elle se suicidera à la Libération. Après un échange de prisonniers avec l’occupant, Reynolds retrouve la liberté en 1944 et son frère à Bill à Manchester. Il ne retrouvera Amsterdam qu’en octobre 1945.

La guerre est finie depuis longtemps. En ce 23 septembre 1961, l’heure est à la fête. Reynolds fête ses 80 ans. Il est ici entouré par les joueurs de l’Ajax.

Après son retour à Amsterdam, Reynolds reprend ses fonctions quatre jours plus tard pour un Ajax-PSV Eindovhen (rien que ça !). Pour l’anecdote, alors que l’Ajax dispute le titre lors de la dernière journée et fait face à une pénurie de joueurs due à des blessures, Reynolds fait venir un junior de la Haye.

Coup de génie, l’Ajax l’emporte 8-3 ! Un certain Rinus Michels marque cinq buts ce jour là… Jany der Veen, qui sera le dernier entraîneur chez les jeunes de Cruyff et à qui le hollandais volant doit tant, est lui aussi sur la pelouse. Tous sont de l’oeuvre de Reynolds. Décidément…

Si l’Ajax rate le coche en 1946, le titre de 1947, en revanche, ne lui échappera pas. Et de 8 pour Reynolds ! “Il faut savoir partir quand on est au sommet”. Reynolds l’a compris et prend sa retraite sur ce huitième titre de champion. Il ne décroche pas pour autant totalement.

“Si l’Ajax perdait, il pouvait être très triste et en colère”, raconte sa petite-fille. “Grand-mère mettait ensuite son doigt devant sa bouche “chut, l’Ajax a perdu” , on savait alors qu’il ne fallait pas le déranger”. Reynolds n’a pas changé. Il garde un lien si étroit avec le club et ses joueurs qu’il fête ses 80 ans avec eux. Et se verra offrir une Télévision et des cigares. Un peu de liberté, des cigares, de la musique et des amis. Ce qu’il ne faut pas pour être heureux…

Le Stade de Meer, qui a vu passer Cruyff, Van Basten ou Riijkaard, créé en 1934 et fermé en 1996, a été le théâtre d’un hommage à Jack Reynolds à sa mort.

Après sa mort en 1962, un long cortège longe le stade De Meer où une tribune porte son nom. Ses petits-enfants ne sont pas présents, leur mère ne préférant pas les y exposer. Au grand regret de sa petite-fille Dushka Lansdaal qui, jamais, ne pourra se recueillir, les beaux-enfants de Reynolds ne voulant plus payer les droits de sa pierre tombale.

“La mort met tout le monde d’accord, fait oublier les causes”, s’émouvait Rohff. Il faut croire que Reynolds, bien qu’emprunt de succès, à l’origine de la professionnalisation du football, de l’Ajaxschool, précurseur du football total, de Cruyff et à l’héritage inimitable, n’échappe pas à la règle.

Trop souvent oublié après sa mort, il reste en lot de consolation pour les admirateurs de Reynolds les mots du poète Jan Boerstoel dans le cimetière du Nieuwe Oster : “parfois l’herbe conduit encore des noms presque oubliés. Pour ceux qui veulent les entendre…”. Espérons que l’herbe d’Amsterdam fasse résonner encore longtemps l’histoire de “Grand-père Jack”. Pour ceux qui veulent l’entendre…


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