Footballitik

Sébastien Louis : “Les ultras sont les syndicalistes du football populaire” (3/3)

La période de la Covid-19 a vu apparaître dans les tribunes des images de synthèse et des fonds sonores à la place des supporters. Pourtant, ceux-ci ont la prétention d’être l’incarnation la plus fidèle du football populaire. Une incarnation rimant parfois avec crispations, celles d’une société préfigurant un encadrement, pour le moins arbitraire, des enceintes sportives. Sébastien Louis et Yann Dey-Helle reviennent sur ces questions.


Dans de nombreux stades, fleurissent des banderoles telles que « Football without fans is nothing », ou bien des hashtags sur les réseaux sociaux comme #AgainstModernFootball, face au contexte de financiarisation du football. Contexte auquel prennent pourtant part les supporters et même les ultras. Est-ce là la marque d’une contradiction interne ou les ultras sont-ils le dernier rempart du football populaire ?

Sébastien Louis : Il faudrait avant tout définir ce qu’est le football populaire, ce qui est un programme assez vaste. Je ne pense pas que les ultras soient les derniers remparts d’un certain football, car d’autres qu’eux le dénoncent, je préfère les définir comme « les syndicalistes du football populaire ». Pourquoi ? Car à la différence de certains journalistes ou de supporters qui ne se reconnaissent plus dans ce football 2.0, ils sont visibles dans le stade et ne sont pas noyés dans la masse du public.

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À l’image des syndicalistes, ils revendiquent, ils militent et font des actions spectaculaires lorsqu’ils pensent que leur vision du football est bafouée. De plus, ils sont capables de se faire entendre bien au-delà des limites de leur seule tribune, en investissant symboliquement l’espace public, et ont souvent des capacités de communication très forte.

En outre, ils savent exploiter à merveille les aptitudes de leurs collectifs comme l’organisation, et ils pratiquent une forme d’agit-prop [une technique de diffusion des idées révolutionnaires par l’action directe, ndlr] pour dénoncer les dérives de l’industrie du football professionnel. De l’autre côté, il faut aussi être prudent car les ultras, par leur animation, l’ambiance qu’ils mettent, servent le football 2.0.

En outre, certains peuvent se compromettre avec leurs dirigeants. Mais c’est quelque chose que l’on retrouve dans le monde du travail : certains militants jusqu’au-boutistes reprochent le manque de radicalité des syndicats lorsqu’ils se mettent à la table des négociations et dialoguent avec le patronat. Les mêmes écueils existent avec les ultras.

Est-ce que les propositions, des rapporteurs de la mission d’information « sur le régime des interdictions de stade et le supportérisme » seront prises en compte ? Sur la question des fumigènes en particulier, est-ce que les groupes accepteront les fumigènes « froids » ou les zones autorisées de craquage et de limiter leur utilisation des instruments pyrotechniques ?

Ces questions ne concernent pas directement le football, mais elles sont naturellement liées à leur rôle dans les stades et au dialogue qui vient de s’ouvrir. Ces opportunités et ces avancées sont un moyen de les intégrer dans ce football 2.0 et d’en faire des ultras qui deviennent légitimes aux yeux des autorités.

Kaiserslautern-Fortuna Düsseldorf, 9 décembre 2013. Les supporters de Kaiserslautern expriment leur opposition au football moderne et notamment à ses dérives.

Yann Dey-Helle : Oui, paradoxalement (ou pas), le football moderne a cette caractéristique d’être encore le théâtre d’un antagonisme entre les capitalistes qui le gouvernent et une partie du peuple des virages, qui refusent le tour pris par le football ces trente dernières années. On peut faire des parallèles avec la lutte des classes, d’autant que la dimension sociale n’est pas absente de la critique du football moderne, qui émane des tribunes.

Sur la question de l’augmentation du prix des billets bien sûr, mais aussi sur la programmation des matchs en semaine, uniquement dans le but de satisfaire les diffuseurs, ce qui empêche les travailleurs de se rendre au stade. Sébastien Louis utilise à juste titre l’expression « syndicalistes du football » pour parler des ultras. D’une certaine manière, les supporters sont les propriétaires d’usage des clubs. Ils étaient là avant la plupart des directions en place et seront là encore après. Et le football moderne incarne une dépossession chronique de leur passion.

On ne peut pas nier qu’un énorme travail a été fait par certains groupes de supporters. Le rapport de force reste défavorable aux ultras, malgré parfois des mesures symboliques présentées comme des avancées (plafonnement des prix en parcage, etc). La crise récente a vu surgir des initiatives communes rares au niveau européen et une quasi unanimité des groupes de supporters opposés à la reprise à huis clos. Mais un peu partout, le football a redémarré à huis clos.

Au-delà de la simple remise en route du football comme activité économique, il y a le message que les dirigeants envoient aux supporters à travers cette reprise : « Pour nous, vous n’êtes pas indispensables ! ». En tout cas, beaucoup moins indispensables que les diffuseurs et leurs centaines de millions. Certains ont même poussé l’humiliation en remplaçant les supporters par des images de synthèse grossières et des bruitages dignes de sitcom.

Et si au passage ça permet aussi de maintenir à distance respectable des stades des groupes ultras qui dérangent voire sont en conflit ouvert avec les dirigeants, alors c’est à l’avantage de ces derniers. On pourrait citer quelques exemples mais le plus marquant, c’est celui des Bukaneros 92 du Rayo Vallecano.

Il est logique que dans cette période d’arrêt des compétitions, la critique du football moderne et de son indécence à vouloir reprendre coûte que coûte ait pris du poids. De nombreux groupes et collectifs de supporters ont ouvertement appelé à en finir avec ce football-là qui vit sous la perfusion des droits de retransmission.

Maintenant, la question, c’est comment cette volonté de transformer le football qui émane d’une partie des groupes ou collectifs de supporters va se traduire concrètement. Tout ça me semble vain sans un mouvement social fort. Le football moderne n’est pas autre chose qu’un produit du capitalisme et de sa restructuration libérale entamée dans les années 80/90. Il y a peu de chance qu’il y ait une transformation radicale du football dans son ensemble sans un changement plus global. Le football que les supporters défendent s’apparente à un bien public.

Dès lors, il n’est pas impossible du tout que la transformation du football que les supporters appellent de leurs vœux viennent plus de la rue que directement des stades. C’est une hypothèse. Même si j’ai bien conscience que ce sont des réalités bien distinctes, j’ai en tête l’exemple de l’estallido social au Chili et de l’implication des principales Barras bravas dans la révolte.

Sur la corrélation du champ politique avec le stade justement, le 30 janvier 2000, les ultras laziali affichent une banderole « Honneur au Tigre Arkan », chef d’une milice paramilitaire serbe, a côté d’un portrait de Mussolini et de croix celtiques. Tandis qu’à l’inverse, de nombreuses affiliations sont fondées sur l’antifascisme comme Resistenza Ultras, malgré son échec. Comment expliquez-vous cela ?

Yann Dey-Helle : À vrai dire, je ne sais pas si cette opposition a réellement disparu. Elle n’a pas toujours non plus sous-tendu le schéma des amitiés et des rivalités en Italie, qui répond finalement beaucoup plus à la logique basique du campanilisme. Par exemple, la rivalité entre Pise et Livourne, deux tifoserie de gauche, a longtemps été féroce. Et puis, comme tu le dis, les tentatives d’alliance sur la base de l’antifascisme, comme celle du réseau Resistenza Ultras, ont échoué.

Les actes racistes dans les stades italiens, du racisme anti-méridional à celui qui vise les joueurs d’origine africaine à base de cris de singes, a toujours été le reflet de celui d’une partie de la société italienne, sous l’impulsion des mouvements d’extrême droite en Lombardie et en Vénétie. Et bien sûr, il y a certains virages qui sont historiquement associés à l’extrême droite ou au néo-fascisme, comme du côté des Boys de l’Inter, de la Curva Sud de l’Hellas ou des Irreducibili de la Lazio, pour les plus célèbres.

L’hommage rendu par les ultras de la Lazio à Arkan remonte à vingt ans, mais plus récemment une délégation des IRR [IRR comme Irriducibili du nom des ultras de la Lazio, Ndlr] rendait hommage à Mussolini, un jour de demi-finale de Coupe d’Italie à Milan. C’était à quelques pas de Piazzale Loreto, où son cadavre a été exposé à la foule en liesse en avril 1945, quelques jours après la Libération. Les sympathies néo-fascistes des ultras de la Lazio sont connues à travers le continent.

À la faveur des tirages de coupes d’Europe, ils peuvent se heurter à une adversité un peu plus franche, comme cette saison lors de l’opposition aller-retour en poules de Ligue Europa, face au Celtic et leurs ultras antifascistes de la Green Brigade, parmi les 9000 fans écossais venus secouer un Stadio Olimpico qui sonnait creux côté laziale.

En revanche, il est difficile de percevoir l’opposition au fascisme, largement partagée dans les tribunes italiennes, car beaucoup de groupes restent attachés à l’étiquetage apolitique, propre à la culture ultra. Dans le calcio popolare, c’est plus limpide. Si on cherche une opposition antifasciste structurée, c’est plus de ce côté qu’il faut regarder. Notamment sur la question de la solidarité avec les réfugiés.

Alors que l’arrivée de nombreux réfugiés sur les côtes italiennes a été instrumentalisée par une partie de la classe politique, notamment la Lega de Salvini, de rares groupes ultras ont affiché leur solidarité. Fidèles à leurs valeurs, les clubs de calcio popolare sont même souvent des espaces d’accueil pour les migrants. Le St. Ambroeus, club milanais créé en 2018, est par exemple un club qui est composé essentiellement de demandeurs d’asile et qui est inscrit en championnat. Comme ce fut le cas auparavant à Naples et Rome, notamment. Le Liberi Nantes a aussi été de ceux-là et s’est rapidement vu inscrit par la Fédération italienne de football en championnat.

1998, derby romain. Les ultras laziali de la Curva Nord déploient un “Auschwitz votre patrie, les fours vos maisons” à l’encontre de leurs homologues de l’AS Roma.

Avez-vous l’impression qu’il existe, au sein du mouvement ultra européen, une coalition informelle “progressiste” (Livourne, le Rayo Vallecano, Sankt Pauli, etc) ? Est-ce possible qu’à terme, il y en ait une qui se forme ?

Yann Dey-Helle : Il y a clairement des groupes, et non des moindres, qui assument des positions politiques qu’on va définir comme “de gauche”, pour aller vite. Plus précisément, ce qui les identifie comme tel, c’est leur antifascisme. Les liens existent entre ces groupes. A l’échelle des pays, il y a des tentatives de structurer des réseaux comme le Radical Fans United en Grèce. Au niveau continental, certains de ces groupes antifascistes entretiennent des liens plus ou moins serrés.

L’idée de structurer un réseau antifasciste international existe depuis un moment. Les Mondiali Antirazzisti, en Italie, ont très certainement participé à renforcer cette nécessité. C’est d’ailleurs un peu l’idée du réseau Alerta Network, créé à la fin des années 2000. Mais peut-on déjà parler d’un front réellement constitué ou plutôt d’une simple tendance du mouvement ultra pour le moment ?

Suite à ces multiples crispations autour des stades, l’encadrement s’est lourdement renforcé. Depuis quelques années, le mouvement ultra dénonce ainsi le “tout sécuritaire”, et désormais ce sujet prend une dimension sociétale. Plus que jamais, le mouvement ultra est “un laboratoire” pour le reste de la société, selon vos termes ?

Sébastien Louis : Effectivement, le stade est un miroir déformant de notre société. Aujourd’hui, la sécurité est devenue un enjeu prioritaire des différents gouvernements et ce depuis la fin des années 1990. Il est donc normal que cela se ressente dans les stades, à la différence que les tribunes populaires sont devenues l’un des laboratoires de la répression. Les supporters radicaux ne sont pas les seules populations sur lesquelles les gouvernements testent des dispositifs sécuritaires pour les étendre à d’autres secteurs par la suite.

Les habitants des quartiers populaires, les immigrés, sont aussi des segments de populations qui subissent des violences, des législations qui font exceptions. Mais aujourd’hui cette thèse est légitimée, car le travail de lobbying – notamment de l’Association Nationale des Supporters – a payé. Un travail de sape poursuivit par député de la majorité, en l’occurrence Sacha Houlié, lors d’une question parlementaire en 2019, qui a évoqué « des citoyens de seconde zone ». Mais il en est de même lorsque le Premier Ministre, invité du journal télévisé le 7 janvier 2019, en pleine crise des Gilets Jaunes, fait référence à la nouvelle loi sur l’interdiction de manifester en s’inspirant du dispositif de la loi anti-hooligans.

Dans mon livre [Ultras : les autres protagonistes du football, ndlr] je prends le temps de développer cette thèse en m’appuyant sur les modifications de la loi du 11 décembre 1989 en Italie, qui a introduit à l’époque l’interdiction de stade dans le corpus juridique. Depuis lors, cette loi a connu neuf modifications, avec à chaque fois une aggravation des sanctions pour les contrevenants. Désormais, un supporter peut être interdit de stade pour une durée de dix ans en Italie. En France, le Sénat a heureusement rejeté la disposition de l’interdiction de manifestation, mais en Italie, c’est le contraire. Le Daspo (l’interdiction de stade) est désormais applicable à des secteurs de la ville.

Ainsi, si les autorités jugent d’une personne qu’elle a attenté à l’ordre public de par son comportement, celle-ci peut être interdite d’un certain quartier, par exemple. C’est extrêmement dangereux en matière de liberté. Si en Italie nous en sommes arrivés là, c’est à cause du rôle de « folk devil », de diable populaire, qu’incarnent les ultras.


Yann Dey-Helle : “Les ultras ne sont pas de simples animateurs de tribunes” (1/3)

Yann Dey-Helle : “Les ultras du calcio popolare contestent l’industrie du football” (2/3)

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