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Salim Lamrani : “Bielsa redonne un sentiment de dignité aux supporters”

Bielsa fascine tout autant qu’il irrite. En somme, il ne laisse jamais indifférent. Salim Lamrani , auteur de “Le football selon Marcelo Bielsa” (Editions Marabout), et Mourad Aerts, auteur de “Bielsa à l’OM, enquête sur une relation passionnelle”, ont répondu à nos questions sur l’Argentin. L’un est “discipline coach” à Leeds, l’autre journaliste et supporter de l’OM. Tous deux l’ont connu de près et nous le racontent dans un double entretien.


Vous avez tous les deux fait le choix d’écrire sur Marcelo Bielsa. Pourquoi ?

Salim Lamrani : Ayant travaillé avec lui durant une saison à Leeds United, j’ai souhaité relater mon expérience et évoquer ce qu’était pour moi le football selon Marcelo Bielsa. L’épopée de Leeds United est extraordinaire, car l’entraîneur a réussi à proposer un football d’une grande beauté. Et ça dans un championnat qui est l’un des plus difficiles au monde avec 46 journées, qui est réputé pour son âpreté et son côté physique. Les supporters du club du Yorkshire ne sont pas prêts d’oublier le passage de Marcelo Bielsa, qui marque les cœurs et les esprits partout où on lui laisse le temps de développer sa philosophie de jeu.

Mourad Aerts : J’étais un “simple” supporter de l’OM en 2014/15, mais également déjà grand passionné de football, et ce que j’ai vécu cette saison-là m’a remué les tripes à tout jamais. Comme une seconde naissance au football. Donc il y a ce sentiment puissant que je devais, de manière évidente, explorer. Puis il y a l’histoire de son passage à Marseille, plus terre à terre, moins sentimental, qui est souvent mal racontée ou caricaturée en France, qu’il fallait repositionner un petit peu dans le contexte. 

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Le personnage Bielsa fascine, ses traits de caractère divisent. Pourtant vous avez fait le choix de vous centrer sur le football. L’idée était raconter Bielsa, en racontant l’histoire d’une saison de football avec lui ?

Salim Lamrani : La plus belle chose qu’il a à offrir aux amateurs de grandes émotions, c’est son football conquérant et courageux. C’est la raison pour laquelle l’ouvrage est axé sur sa méthode de travail et sa philosophie de jeu à travers le déroulement d’une saison. Dès la première saison, Leeds United a offert des matchs mémorables aux supporters et à tous ceux qui aiment le football. Des matchs tels que ceux contre Aston Villa où l’équipe gagne 3-2 à l’extérieur après avoir été menée 2-0, en marquant le but de la victoire à la dernière seconde, ou celui encore plus fou quelques jours plus tard contre Blackburn Rovers à Elland Road où Leeds est mené 2-1 à la 89ème minute et réussit à remporter le match 3-2 dans les ultimes instants, sont inoubliables.

Mourad Aerts : Ce sont certains de ses détracteurs qui font fausse route en parlant de glacière, survêtement ou que sais-je. La personnalité publique de Bielsa est entièrement football. Les émotions qu’ils donnent viennent toutes du football, sont des corollaires du football. Si tu veux parler de Bielsa, parle de ce qu’il fait avec le football. Même pour le critiquer, hein ? Il n’est pas sans défaut et son approche du jeu peut être remise en cause. C’est passionnant d’ailleurs de parler de ça avec un détracteur éclairé de Bielsa.  

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Dans les deux livres, que ça soit à Leeds ou Marseille, les équipes de Bielsa pratiquent un football splendide mais à la fin il n’y a pas de titres, son équipe se fait même reprendre sur le fil. Comment vous expliquez qu’il ait réussi, en une saison seulement, à fasciner autant et se mettre les supporters avec lui ?

Salim Lamrani : Rappelons d’abord que Bielsa est l’un des entraîneurs en activité les plus titrés de la Premier League. Hormis Guardiola, Klopp, Mourinho et Ancelotti, aucun coach ne dispose de meilleur palmarès que lui. Il a remporté trois championnats d’Argentine, une médaille d’or aux Jeux Olympiques et le titre du Championship. Il a joué une finale de Ligue Europa, de Coupe du Roi, de Copa América et de Copa Libertadores. Voilà pour les faits. La grande vertu de Bielsa est qu’il redonne un sentiment de dignité aux supporters en les convainquant qu’il est possible de rivaliser avec n’importe quel adversaire, sans renoncer aux principes fondamentaux de son style de jeu. C’est ce qui explique l’affection que lui vouent les supporters. Chaque fois que l’équipe de Bielsa entre sur un terrain, vous savez que vous allez vivre des émotions fortes. Et la mémoire humaine se souvient toujours des belles émotions vécues.

Mourad Aerts : Parce qu’ils vivent un truc de dingue en direct. On en revient à votre question précédente. Le football ça se vit en direct, pas en lisant un tableau de résultat après coup. Le football interprété par les équipes de Bielsa est à très haut tempo, technique et émotionnel. Le football est devenu de plus en plus calculateur, je pense que les supporters jubilent lorsqu’ils arrivent devant un tel retour aux sources.  
On oppose souvent Deschamps à Bielsa. Pour moi, Deschamps peut t’offrir le plaisir ultime mais après des longs mois de souffrance alors que Bielsa c’est la promesse du plaisir au quotidien mais peut-être sans récompense.  

“Bielsa c’est la promesse du plaisir au quotidien”

Mourad Aerts.
Bielsa et Salim Lamrani
Salim Lamrani, ici à gauche, proche et admirateur de Marcelo Bielsa, ici à droite. Le respect, la passion et la pudeur caractérisent l’amitié qui lie ces deux là.

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Quand Bielsa arrive dans un club, il remet en question toute la manière de travailler et il a souvent l’image d’un control freak [quelqu’un qui veut avoir un pouvoir décisionnel le plus important possible pour tout contrôler]. La révolution structurelle et culturelle tant attendue de Bielsa, vous la définissez comment ?

Salim Lamrani : A Leeds, Bielsa est arrivé dans un club très bien structuré. Il a pu réaliser son travail dans d’excellentes conditions et a pu remonter en première division en l’espace d’à peine deux ans. Cela alors que le club végétait en Championship depuis 15 ans et était même descendu en 3ème division. Il a conclu que son groupe n’aurait aucun mal à adhérer à sa philosophie de jeu basée sur l’attaque, la possession, le pressing haut, la couverture collective, le marquage individuel, les transitions rapides, les changements de rythme et les mouvements à haute intensité. Bielsa a surtout changé les mentalités et convaincu les joueurs qu’ils étaient capables de proposer un superbe football et qu’aucune équipe n’était invincible.

Mourad Aerts : Salim est bien mieux placé que moi pour parler de ça. Mais à Marseille, je prendrais simplement en exemple les équipes de jeunes longtemps ignorées par l’équipe A et soudainement mises en valeur, mais également par le fait que tous les matches étaient supervisés par son staff. Comme si plus aucun détail pouvant toucher de près ou de loin l’équipe première n’était négligé. 

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Finalement, le secret de Bielsa c’est qu’il centre tout sur le football et l’émotion de ceux qui font le football, les supporters ?

Salim Lamrani : La grande majorité des supporters est issue des couches populaires et doit quotidiennement faire face aux difficultés et vicissitudes de la vie. Souvent, l’un des rares moments de bonheur se trouve au stade lorsque leur équipe de cœur fait briller les couleurs du club. C’est l’une des raisons pour lesquelles Bielsa souhaite que son football soit agréable à regarder car les petites gens ont aussi droit à la beauté et à de belles émotions. En outre, ce sont les supporters qui personnifient la valeur de la fidélité et qui sont liés à vie au maillot. Bielsa dit souvent que seuls les supporters sont indispensables au football.  

Mourad Aerts : C’est un retour aux sources encore. Le football moderne, c’est une énorme machine à laver et je pense que certains acteurs ont tendance à oublier l’importance des supporters. Sans eux au stade et même devant la télé, il n’y a pas de telles sommes, de tels salaires, une telle célébrité autour des acteurs du jeu. Étant donné que Bielsa réfléchit beaucoup à sa position dans la société, il s’en souvient… 

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Racontez-nous une anecdote inédite sur Bielsa, qui vous a marqué et que vous racontez dans le livre.

Salim Lamrani : Lorsque Jamal Blackman, un de nos joueurs prêté par Chelsea, s’est gravement blessé et a dû retourner dans son club, Bielsa, malgré son emploi du temps chargé, a fait un aller-retour Leeds-Londres pour lui rendre visite et prendre de ses nouvelles. Nous sommes partis très tôt de Leeds en train et nous sommes rentrés très tard. Bielsa a même apporté un petit cadeau à Jamal en guise de remerciement pour son grand professionnalisme. En apprenant qu’il se trouvait au centre d’entraînement, Maurizio Sarri est venu le saluer et échanger quelques mots.

Mourad Aerts : C’est une anecdote que m’a racontée Manuel Amoros. Alors que Bielsa n’avait pas encore signé au club mais était dans la région pour discuter d’une possible collaboration. Amoros et Bielsa étaient dans un restaurant, une femme est venue leur parler. Elle explique à Bielsa à quel point elle espère qu’il signe au club, qu’il y réussisse, etc. Au cours de la conversation, elle explique que sa passion lui vient notamment de son défunt mari, grand passionné de l’OM. En parlant de ça, les larmes lui viennent. Et elles sont venues également à Bielsa qui l’a pris dans ses bras et pleuré avec elle. Il a partagé son émotion et quelque part l’amour du club de son mari à ce moment.

Bielsa ému lors du titre de Leeds
Marcelo Bielsa, ici au centre de ses joueurs, ému après le sacre de Leeds.

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Salim, vous avez été interprète puis psychologue et médiateur auprès de Bielsa. Quelle est la chose la plus importante que vous avez apprise de lui pour la vie ?

Salim Lamrani : Ma fonction exacte était « discipline coach », c’est-à-dire un rôle à mi-chemin entre médiateur et psychologue. Je dirais que ce qui m’a le plus marqué chez Marcelo Bielsa, c’est l’attention qu’il accorde aux détails, car dans le sport de haut niveau, les différences se font au niveau des détails. C’est un entraîneur très méticuleux.

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Mourad, André Villas-Boas a fait la préface de votre livre. Où le situez-vous tactiquement par rapport à Bielsa ? Quelles sont les différences principales entre les deux ?

Mourad Aerts : Ils sont très très différents “footballistiquement” parlant. AVB le reconnaît d’ailleurs volontiers dans la préface. C’est plus sur un plan humain qu’il est éventuellement possible de faire des comparaisons. Sur l’honnêteté qu’ils essayent tous les deux d’avoir dans leur style caractéristique. Mais tactiquement Villas-Boas n’a aucun problème pour adapter son système, ses principes à l’adversaire. Il est beaucoup plus pragmatique qu’un Bielsa fondamentaliste du jeu offensif, du pressing, des échanges rapides.

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Salim, vous êtes un universitaire de renom, connu pour vos recherches sur Cuba et l’impérialisme, notamment. Bielsa est quelqu’un qui intellectualise beaucoup le football et le rend culturel alors que le football est encore un objet social méprisé par la recherche. Quel regard l’intellectuel et l’universitaire porte sur tout cela ?

Salim Lamrani : Le débat sur le supposé manque d’intelligence des sportifs de haut niveau en général, et des footballeurs en particulier, est un non-sens. Tout athlète de haut niveau, qu’il pratique un sport individuel ou collectif, est doté d’une intelligence notable. Le sport est également vecteur de valeurs universelles. Le sport permet de rapprocher les gens et de tisser des liens qui, souvent, perdurent tout au long de la vie. On développe naturellement plus d’affinités avec les gens avec qui on partage une activité sportive ou qui ont l’amour du même maillot. Le football est le sport le plus populaire au monde et l’une des raisons à cela est qu’il nécessite peu de matériel et peut donc être accessible à tous, y compris aux plus modestes.

“Le football est le sport le plus populaire au monde car il est accessible à tous”

Salim Lamrani.

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Mourad, à l’heure du football industriel, de la perte des sens pour les supporters, Bielsa fait figure d’hérétique. Est-il l’exception à tout cela ou souffre-t-il lui aussi d’une contradiction interne à ce niveau ?

Mourad Aerts : Pour moi il est une exception trop passionnée pour s’écarter du football industriel, ce qui engendre donc des contradictions. Par exemple, il a un niveau d’exigence morale démesurée mais il a accepté de travailler avec quelqu’un comme Vincent Labrune qui n’est pas vraiment un parangon de vertus. Ou encore Gérard Lopez. Il fait des sacrifices pour pouvoir donner de la joie, mais ses sacrifices peuvent parfois se retourner contre lui et son objectif. Ça donne par exemple l’épisode de sa démission à l’OM qui a beaucoup fait souffrir les supporters.

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Salim, en plus de l’amitié qui vous lie, vos passions communes, il n’y a pas aussi un consensus au niveau des idées ?

Salim Lamrani : Je crois que parler de considération et de respect serait plus juste. Il me semble que nous sommes tous deux favorables à un modèle de société qui procède à une répartition plus équitable des richesses et où les plus vulnérables ne sont pas abandonnés à leur sort. Je crois que le bonheur ne peut être que collectif et il est difficilement atteignable lorsque l’on abandonne les pauvres sur le bord du chemin.

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