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Rétro’ EP2 : le jour où… Aznar a inscrit un nonuplé

Soir d’automne 1942 au stade Vélodrome. L’OM affronte Avignon pour la sixième journée de championnat de France non occupée (zone sud). Pour ce qui devait être un match comme un autre, une formalité pour tout le monde. L’attaquant olympien Emmanuel Aznar va pourtant réaliser un exploit rare à ce niveau, pour ne pas dire inédit. Voilà l’histoire d’un homme qui a inscrit un nonuplé et d’une équipe à la trajectoire unique…


“La République de Marseille n’éprouva jamais ces grands passages de l’abaissement à la grandeur…”

[La République] de Marseille n’éprouva jamais ces grands passages de l’abaissement à la grandeur : aussi se gouverna-t-elle toujours avec sagesse, aussi conserva-t-elle ses principes“. C’est ainsi, que Montesquieu conclut son chapitre IV du livre VIII De l’esprit des lois.

Il ne fait aucun doute que la cité grecque, vieille de 2600 ans d’histoire, conserva ses principes – du moins ses vibrations, son atmosphère ou sa mentalité comme il serait plutôt coutume de dire sur les bords de la Méditerranée. Et si ce pays dans le pays forme une République à part, l’histoire du club comme celle de la ville nous enseignent qu’en lieu et place d’une gouvernance de sagesse, régna le relief.

Marseille, c’est grandeur et décadence. Et l’histoire du club n’y échappe pas : des premiers succès inauguraux aux relégations de 1959, 1963 et 1980, en passant par OM-Forbach et le sauvetage du club par les “Minots”, l’institution phocéenne a tout connu. Mais c’est surtout à travers les épopées, les succès et les stars que la légende de l’OM se forgea.

Dès 1924, le club à la tunique bleu et blanche remporte son premier trophée, une Coupe de France évidemment. L’OM, club numéro un de Province, commence son histoire à… Paris [la finale eut lieu à Paris au stade Pershing cette année là, Ndlr]. Une victoire signant la fin de l’hégémonie sans partage des clubs parisiens en Coupe de France. L’OM l’emportait 3-2 après prolongation dans un match à rebondissements. Un premier titre qui, décidément, présume déjà de la suite de l’histoire olympienne…

La suite n’en est que plus belle. Champion en 1937, l’OM inaugure le Vélodrome lors d’une victoire face au Torino le 13 juin 1937. L’inauguration a lieu sous le Front Populaire, par l’intermédiaire de Léo Lagrange sous-secrétaire d’Etat aux sports et aux loisirs, aux côtés du Maire de Marseille, Henri Tasso, fils d’immigrés napolitains et lui aussi membre de la SFIO. Le symbole ne pouvait pas être plus fort…

Par un temps magnifique, 30 000 spectateurs en délire assistent au succès marseillais face aux Italiens. Le déménagement n’est pas très lointain entre le stade de l’Huveaune, dont la capacité devenait trop faible au vu de l’engouement et de la passion suscitée par l’équipe phocéenne, et le Boulevard Michelet à quelques encablures de là.

Avant le début de la Seconde Guerre mondiale, l’OM détient, déjà, le record du nombre de Coupes de France remportées – 5 victoires – et compte à son actif 2 titres de champion de France. Dont le premier fut remporté… à Paris.

Archives de Juin 1937. Après ses premiers titres, l’OM tient sa deuxième fierté : SON Vélodrome. Comptez bien que les Marseillais le qualifient de plus beau stade de France. A Marseille, on n’exagère pas, on aime.


L’OM compte alors déjà dans ses rangs des stars internationales confirmées ou en devenir. A Paris les numéros 10, ou les joueurs élégants, à Marseille les numéros 9. Les Payet, Lucho, Cavani, Pauleta & cie sont les exceptions contemporaines qui confirment la règle. Marseille, terre d’exil, accueille des avant-centres de toute la Méditerranée. Le début du siècle dernier rime avec l’arrivée de jeunes travailleurs immigrés, dans un pays en manque de main d’oeuvre.

Marseille est le premier port français que l’on aperçoit lors d’une traversée en Méditerranée, et il faut dire que l’on s’y sent vite chez soi. Après la première génération d’Italiens, ce sont Algériens, Marocains, Turcs, réfugiés arméniens, Kabyles ou tirailleurs Sénégalais qui posent leurs valises sur le Vieux Port. Avant que l’immigration post-coloniale ne vienne parfaire la mosaïque de cette fenêtre ouverte sur le monde.

Après l’usine, la pêche, les chantiers ou les travaux ménagers, on va jouer au football. Le week-end, principalement. C’est ainsi que des joueurs devenus stars rejoignent “la cité qui vous rendra fous”, tel Mario Zatelli, Algérien de naissance mais Italo-français de nationalité. On pense aussi à Joseph Gonzales, qui fit ses débuts dans son pays natal, l’Algérie, avant de rejoindre Oujda au Maroc. Mais aussi Emmanuel Aznar, né à Sidi-Bel-Abbès en Algérie. Tous se joignent aux fils d’immigrés italiens dans l’entre-deux-guerres.

Comment ne pas évoquer également la légende franco-marocaine Larbi Ben Barek, considéré par le Roi Pelé comme le “Dieu du football”. Et par nombre d’historiens du football comme l’une des plus grandes légendes du football français, à côté des Kopa, Platini et Zidane. Celui qui eut la plus longue carrière de l’histoire avec les Bleus sera aussi le premier joueur à véritablement s’exporter dans des grands championnats après son passage à l’OM, en rejoignant l’Atlético Madrid. Rien que ça.

Larbi Ben Barek sous les couleurs de l’OM. Symbole d’un OM métis et porté vers l’avant.

Un certain Ahmed Ben Bella portera aussi les couleurs de l’OM. S’il ne marquera pas le club par ses exploits, il deviendra en revanche Président de… l’Algérie, lui, le pionnier du Comité Révolutionnaire d’unité et d’action. Un comité à l’origine du FLN et de l’indépendance algérienne.

Marseille cultive déjà sa légende par des titres, de grands numéros 9, des stars, des inconnus devenus stars, un goût certain pour la rébellion et transposant la terre d’accueil qu’elle est sur les terrains. Mais aussi en se faisant porte-drapeau d’un Marseille populaire, vivant, excessif et passionné. Déjà.

Le football en temps de guerre, objet de désir des fascistes et symbole pacifiste : “footez-nous la paix !”

Comme dans toute crise mondiale sanitaire, belliqueuse ou économique, le football est directement interrogé. Peut-on encore aimer le football en temps de guerre ? Le football, vecteur de bonheur, de défoulement et tissu de liens, mais aucunement vital, a-t-il encore sa place ? Quelle place pour les supporters et spectateurs en temps de guerre ? A quelques mots près, ce sont là les questions que pose la sinistre période que nous traversons, l’universalité et l’intemporalité de ce sport aidant.

Il faut dire que le football a parfois pu constituer un traité de paix, comme lors de ce Noël 1914 où la guerre s’est arrêtée, pour un match de football. Même si Paul Dietschy, historien du football, a fait la démonstration que ce fameux match n’a probablement jamais eu lieu, qu’importe. Le symbole est trop fort : le football peut être un symbole pacifiste.

Au point que pour le 100e anniversaire de ce match de la fraternité, une rencontre caritative entre l’équipe militaire allemande et son homologue britannique eut lieu. Plus récemment, le 21 juin 1998, Iraniens et Américains se retrouvèrent bras dessus, bras dessous lors du match de la réconciliation.

Objet de désir pour les fascistes, quand ceux-ci ont saisi l’arme de communication sans commune mesure qu’est-ce sport, le football est aussi un lieu de défoulement et d’expression. Les matchs sont un prétexte pour faire revivre les rivalités entre les villes, les pays et les enjeux géopolitiques que les stades ne peuvent contenir. Mais au-delà de cette capacité hors-du-commun à mobiliser, le football a pour lui d’être arbitré, régulé, ce qui l’empêche de dégénérer. Alors, après consultation de la VAR, on joue !

Le football continue donc d’être pratiqué lors du second conflit mondial. Seulement, il sera aménagé face au contexte de l’occupation. La France est ainsi divisée, c’est le cas de le dire, en trois groupes : Nord, Sud-Ouest et donc Sud-Est, où se trouve l’Olympique de Marseille.

La zone dans laquelle se trouve l’OM passera successivement de 5 en 1939, à 9 puis 16 équipes en 1942, la zone sud-est devenant la zone sud, puis le championnat fédéral. On y trouve des équipes telles que Saint-Etienne, Cannes, Nice, Alès ou encore Sète.

Le nonuplé d’Aznar, les vingt buts de l’OM : la petite histoire dans la grande histoire

Derrière cette grande histoire, il y en a donc une plus petite et une épopée qui continue : celle de l’OM. En temps de guerre, le club phocéen connaît des débuts conquérants. Lors de la première saison de la zone sud-est, l’OM finit second sur cinq équipes et s’incline en finale de Coupe de France face au RC Paris. Lors de l’exercice 1940-41, l’OM finit premier – mais ce titre ne sera pas comptabilisé comme tel.

Après une saison 1941-42 insignifiante, l’OM retrouve un championnat plus étoffé, avec 16 équipes, et joue les premiers rôles avec les Aznar, Dard, de Maréville, Pironti et autres Scotti. Ce dernier est d’ailleurs longtemps resté recordman du nombre de matchs joués sous la tunique bleu et blanche, battu par un certain Steve Mandanda.

Equipe spectaculaire avec une moyenne supérieure à 3 buts pour et 2 buts contre par match, l’OM marque les esprits. A l’image de victoires à domicile 9-1 face à Annecy, 8-2 face à Lyon, 7-1 face à Nice ou encore 6-1 face à Nîmes. Mais cette équipe, à la trajectoire unique, est aussi capable d’aller faire 3-3 à Cannes. Aznar et les siens, même lorsqu’ils maîtrisent, ne repartent que très rarement sans avoir encaissé plusieurs buts.

L’OM 1942-1943 continue de jouer en temps de guerre et marque les esprits par son allant offensif et sa machine à marquer, Aznar.

Aznar est évidemment le symbole de cette équipe record puisqu’il marqua cette saison-là pas moins de 45 buts, soit presque la moitié des réalisations de son équipe. Là encore, ce record dans l’Hexagone ne sera pas comptabilisé. Mais que les supporters marseillais se rassurent, il est toutefois détenu par un certain Josip Skoblar et ses 44 buts. Le Croate, qui était servi par le magicien Roger Magnusson, est entraîné cette saison-là par un certain Mario Zatelli, coéquipier d’Emmanuel Aznar justement.

L’opposition face à Avignon, bon dernier, n’échappe pas à la règle et va même être l’objet d’un exploit retentissant. L’OM l’emporte par 20 buts à 2 (!), et entre dans les annales du sport français. Georges Dard inscrit un quintuplé, de Maréville un triplé, Félix Pironti un doublé et Robin, enfin, y va de son petit but. Les performances, individuelles comme collectives, sont déjà stratosphériques, mais un homme va tout éclipser.

Le “canonnier de l’OM”, comme il est surnommé, s’en va finaliser la note marseillaise avec une répartition des réalisations à peine croyable. Le seul Emmanuel Aznar réussit un nonuplé, avec pas moins de huit buts de rang en première mi-temps ! Qu’en aurait-t-il été si l’enfant de Sidi-bel-Abbès avait poursuivi en seconde période ?

Et pourtant, le buteur à la frappe chirurgicale dans les seize mètres cinquante avait poursuivi en inscrivant un but dès le retour des vestiaires. Mais pourquoi, diantre, s’est-il arrêté en si bon chemin ? Pour la simple et bonne raison qu’il a dû laisser ses partenaires à la 66e minute sur claquage !

Heureusement pour un Vélodrome des grands soirs, ses partenaires prendront la relève. Qu’en aurait-il-été si Aznar était resté sur la pelouse et que les Delachet, Scotti, Patrone, Veneziano, d’ordinaire titulaires indiscutables, n’avaient pas manqué à l’appel ? On ne préfère pas imaginer ce scénario pour des Vauclusiens déjà humiliés ce soir-là.

“Manu Aznar” pour les intimes, bombardier de l’OM pour les admirateurs, qu’importe Aznar était un buteur hors-pair, ici à l’image avec un maillot et un sourire d’une simplicité enthousiasmante.

Cette victoire légendaire permettra à l’OM de finir 3e dans la zone sud non occupée. Cette saison-là, l’OM remportera la Coupe de France pour la sixième fois, dans un contexte pour ne pas dire particulier. Le 9 mai 1943, Bordeaux et l’OM se séparent sur un match nul 2-2. La finale doit être rejouée, à moins que l’OM ne l’emporte sur tapis vert puisque Bordeaux a aligné un joueur non qualifié…

Décidément grands seigneurs cette saison-là, les Marseillais décident, avec l’accord du colonel et Ministre des Sports Pascot, de rejouer la finale, une victoire ne pouvant s’acquérir que sur le rectangle vert. L’OM gagnera 4-0 sur un doublé d’Aznar pour ce qui fut la dernière Coupe de France remportée par les Olympiens avant 1969, face à Bordeaux justement !

Une finale qui a vu pas moins de 15 000 Marseillais déferler sur la capitale – du jamais vu – puis envahir pacifiquement le terrain à Colombes, ivres de joie et en pleurs. Quant aux joueurs, ils terminèrent la soirée sur la scène du théâtre des variétés à Paris. Ce jour-là, le double buteur olympien n’est autre que… Joseph Megba Maya, dit Joseph.

Un fait qui n’est pas anodin puisque le Camerounais, arrivé en France dans les années 60, connaît la même trajectoire qu’Emmanuel Aznar. Pour l’anecdote, Joseph est 5e (ou 6e selon les versions) meilleur buteur de l’histoire l’OM avec 112 buts, alors qu’un certain Emmanuel Aznar culmine à 152 buts. Ses coéquipiers Pironti, Dard et Zatelli le suivent de près. Définitivement, l’histoire, dans le football pour le moins, n’est qu’une suite de répétitions…

Le canonnier de l’OM, Emmanuel Aznar, rend l’âme le 4 octobre 1970, presque 28 ans jour pour jour après son exploit du 6 octobre 1942. Et comme le football n’est pas avare de symboles, la figure d’un OM déséquilibré et offensif, composé d’immigrés et de réfugiés en temps de guerre, s’en va d’une rupture d’anévrisme lors d’un match de vétérans. Celui qui ne se sentait jamais aussi bien que dans la surface de réparation quitte les siens sur un terrain, à l’âge de 54 ans…


Rétro EP1 : Le jour où… Cantona a jeté son maillot

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