Football - Tottenham Hotspur v Manchester United - Premier League 95/96 - White Hart Lane - 1/1/96 Eric Cantona of Manchester United Mandatory Credit: Action Images
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Rétro EP1 : Le jour où… Cantona a jeté son maillot

C’était un 28 Janvier 1989, lors d’un match amical. L’OM depuis désormais, avril 1986, est dirigé par un homme d’affaires qui sera le grand artisan d’une période de succès : Bernard Tapie. Depuis le début de l’ère Tapie, il y a presque 3 ans maintenant, il s’en est passé des choses. Déjà. Une défaite en finale de Coupe de France face à Bordeaux au Parc des Princes sur un but de Giresse qui, tiens donc, rejoindra l’OM la saison d’après. Comme pour annoncer le ton de la présidence Tapie : aller chercher les meilleurs joueurs à ses adversaires directs. Et puis un don pour aller recruter ses bourreaux passés. Jean-Michel Aulas, aussi en avance sur le football français soit-il, n’a donc rien inventé…

Une deuxième place sur la saison 1986/1987 avec Michel Hidalgo aux manettes, champion d’Europe 1984 avec les Platini, Trésor et l’inégalable “carré d’or”. Pour ce qui fut le premier grand succès pour un pays qui ne savait pas ce que voulait dire gagner, biberonné aux finales perdues de Sainté et Bastia, à Séville 82 et aux deuxièmes places de Poulidor. Et puis, une finale de Coupe de France une nouvelle fois perdue face à Bordeaux comme pour annoncer que la dernière victoire en Coupe approchait… Et puis enfin une saison 1987/1988 en demi teinte . Sixièmes en championnat, éliminés dès les 32ème de Finale de la plus belle des Coupes comme pour ne pas reperdre en finale, les olympiens ont pourtant un parcours honorable en Coupe d’Europe.

Ah, l’OM et la Coupe d’Europe ! Une longue histoire. Tortueuse mais de celles qui durent, se répètent et pour lesquelles on se passionne toujours autant. L’OM élimine, en effet, Leizpig (déjà !) finaliste la saison précédente dès le Premier Tour mais se fera éliminer par l’Ajax, équipe dans laquelle un minot de 18 ans fait ses débuts. Un certain Dennis Bergkamp. La marche était trop haute.

L’OM 88/89 emmené par un Papin qui ne cesse de progresser et d’empiler les buts, mais aussi les Huard, Di Méco, Sauzée, Förster, Vercruysse, Germain, Allofs vise le titre en championnat et la victoire en Coupe. Gérard Gilli a repris l’équipe en août et parmi ces stars se trouve celui qui doit devenir LA star du foot français : Eric Cantona. Formé à l’école Guy Roux dans un club où naissent les meilleurs jeunes joueurs de l’hexagone, l’AJ Auxerre, il n’en finit plus d’étonner par ses facilités et son franc parler.

Et alors que l’OM en ce début d’année 1989 semble lancer pour finir champion et s’offre un boulevard pour la fin de saison, un match amical de bienfaisance est prévu à la fin Janvier. Les stars de l’OM en tournée dans la France, à Sedan ce soir là, pour la bonne cause. Voilà le pitch. Un match, a priori, anodin devant seulement 8000 spectateurs au stade d’Emile Albeau à Sedan. Rien ne présageait donc une scène qui, pour le moins, a marqué l’histoire du foot français et un match aux coulisses historiques ô combien ignorées par le grand public…

La grande promesse du football français à l’OM : le mariage parfait ?

L’OM et Canto , Canto et l’OM. Dans un sens ou dans l’autre. Papin et Cantona, Cantona et Papin. Dans un sens ou dans l’autre. On peut le prendre comme on le veut, comme on le souhaite, après tout peu importe. Sur le papier, le mariage était parfait. L’OM et Cantona, et par extension Cantona et Papin , c’est ce couple dont on se dit dès les premières secondes que c’est une évidence. Les principaux intéressés ne le savent pas, mais leur entourage le leur répète, ils sont faits l’un pour l’autre. Mais c’est aussi le couple pour qui on dira : “ah non pas eux, c’est pas possible, tout le monde mais pas eux”. Et si. Et si ça sera bien ça, ça sera bien eux. L’OM et Cantona c’est Jane Birkin et Serge Gainsbourg. Je t’aime, moi non plus. Je vais et je viens mais à la fin je pars.

On a, à peine lu les premières lignes qu’on sait que ces deux là finiront ensemble à la fin, mais comme dans tout bon livre on y apprend que les évidences c’est ce qu’on oublie le plus vite. L’évidence cesse d’être au fil des pages et vient le temps des malentendus et de ces heures qui tuaient parfois à coups de pourquoi comme chantait Brel. Pourtant l’histoire était belle. Né à Marseille en 1966, c’est pourtant le centre de formation d’Auxerre que rejoint Cantona. Personne ne lui en voudra tant l’écart est abyssal entre les deux centres de formation.

Celui qui a joué plus de 200 matchs et inscrivit des centaines de buts pour le club de son quartier, les Caillols , qui veut son nom aux frères Caillols qui achetèrent une propriété au pied de la colline de Saint-Julien dans ce qui était il y a 50 ans la campagne paisible de Marseille et devenu symbole de la cassure entre les deux Marseille, fait ses débuts à Auxerre dans les années 80.

Et puis le voilà prêté en terres martégales, terre des attaquants olympiens décidément et “Venise provençale” pour qui veut s’enthousiasmer et s’enamourer de la région. Ça tombe bien, le grand Eric en avait besoin. Martigues ça n’est pas encore Marseille certes, mais c’est déjà ça. Son accent qu’il n’a pas perdu en Bourgogne ne le trahit pas : la Provence on y goûte une fois, après on y pose bagage. Et quand on y a grandi, qu’on y est né, ou qu’on y a multiplié les allers-retours étant jeune ça n’est plus une découverte de laquelle on ne se détache pas, c’est un destin.

“J’avais besoin de me convaincre que cela existait. De me convaincre que Marseille est un destin. Le mien. Celui de tous ceux qui y habitent et n’en partent plus”, écrivait le grandissime Jean-Claude Izzo dans le très Massilia Sound Sytem Chourmo. Le “King” avait besoin de savoir. Savoir que Marseille et la Provence c’était son destin. A vrai dire, il le savait. Il est de ces choses que l’on sait évidente mais qu’on questionne toute une existence jusqu’à ce qu’elles arrivent enfin. Marseille en était une pour Cantona, et il est de ceux qui “n’en partent plus”. Il reviendra à Marseille, il le sait.

D’ici là un contrat pro après un match face à l’OL lors de son retour à Auxerre. Un but libérateur en septembre face à l’ASSE et le voilà lancé. 17 buts toutes compétitions confondues dont 13 en championnat qui lui ouvrent la porte de l’Equipe de France Espoir. Décisif face à la Hongrie, puis l’URSS dans la foulée, il emmène aussi les siens en quart de finale de l’Euro Espoir avec notamment un grand match face à la Norvège. L’Equipe de France A. Enfin. Henri Michel l’appelle au début de la saison 87/88 et Canto est aligné aux côtés d’un certain JPP et inscrit un but.

Ce dont rêve Cantona, Papin l’a déjà. Papin est à l’OM pour sa seconde saison après une première mitigée et 13 buts, quelques noms d’oiseaux, une Coupe du Monde 1986 en dent de scie, une seconde saison à 19 buts, le voilà lancé pour finir meilleur buteur du championnat avec 22 buts. Il ne quittera plus son trône de si tôt. Papin marche sur la D1, Cantona et l’OM c’est une évidence et en sélection leur association fonctionne. On y est, ce duo on le tient. Qu’on se rassure, la génération Platini a, croit-on, trouvé ses successeurs promettant de riches et belles années.

Le duo JPP-Cantona sous les couleurs de l’EDF. A leurs côtés Sauzée et Deschamps, symbole d’une EDF pour moitié parisienne et pour moitié marseillaise avant l’arrêt Bosman.

Définitivement lancé, le minot des Caillols n’en perd pas pour autant un goût certain pour les montagnes russes. Défaits 3 à 0 avec l’AJA par le Panathinaïkos à l’aller du Premier Tour de la Coupe de l’UEFA 1987-1988 il promet une victoire au retour pour redorer le blason du club. Victoire 3 à 2 des Bourguignons et évidemment Cantona marque la rencontre de son empreinte y allant entre autres de son but. Mission accomplie. Et puis évidemment, parce qu’il est comme ça et que dans le fond on l’aime pour ça, Canto finit son passage auxerrois sur ce qui fait le reste de sa réputation : un tacle assassin sur Michel Der Zakarian en Coupe de France. Comme si le King savait l’entraîneur absolument pas à son goût qu’il deviendrait…

Si la légende veut que Tapie se soit rendu chez Cantona alors que celui-ci s’adonnait à la peinture pour lui lancer un “Tu es né où Eric ? A Marseille ? Alors tu sais où tu va jouer”, le principal intéressé raconte : “non c’est moi qui me suis dit je suis marseillais, j’ai envie d’aller à Marseille. J’ai pas eu besoin qu’on me le dise. Je suis marseillais et je le sais”. Qu’importe, la grande promesse du football français dont l’association avec JPP fait frissonner d’avance rejoint l’OM à l’été 88 pour 22 millions de francs, somme record à l’époque, alors que Monaco et surtout le Matra Racing lui faisaient les yeux doux.

Des débuts très difficiles, “je commençais à douter de moi, j’étais parti à 15 ans et donc je suis arrivé là-bas et j’ai vécu toutes les vies sauf celle que doit vivre un sportif de haut niveau” expliquera Cantona a posteriori. Mais Canto le promet, il va travailler “comme un forcené”. Et c’est ce qu’il fait plutôt bien à la trêve 88/89 jusqu’à ce match à Sedan…

Un match pour l’histoire, une scène historique : quand un match de bienfaisance prend des formes géo-politiques

Derrière la scène d’un Cantona jetant son maillot il y a un match pour l’histoire. Et sans cette scène c’est de ça qu’on aurait parlé, du moins qu’on aurait plus parlé. Non pas que Cantona ait voulu éclipser la cause, il ne faudrait pas le rendre responsable ou symbole de tous les maux ce qu’a trop souvent fait la presse française. Mais une chose est sûre : à la fin du match c’est de lui dont on parlait. Or, ce match, ce qu’on oublie trop souvent, c’était avant tout un match de bienfaisance en faveur des sinistrés d’Arménie, entre l’OM et le Torpédou Moscou -URSS- (ce qui a son importance !).

Puisque c’est de cela dont il est question, rappelons que le génocide arménien a fait 800 000 morts selon les autorités ottomanes, 1,2 million minimum selon les historiens occidentaux. Le débat est encore vif bien que les différentes sources conviennent que les 2/3 voir les 75% de la population arménienne y perdirent la vie. Ainsi, depuis on parle de plus de 1,5 million de morts .

Sans compter les disparus, dommages matériels et psychologiques ou bien les insultes à la mémoire. Il fallait donc en parler, en parler pour ne pas laisser s’enfouir le souvenir douloureux du génocide, le rappeler autant de fois qu’il est nécessaire, perpétuer le travail de mémoire, de commémoration, avec l’espérance que jamais on oublie ce qui s’était passé.

Rafle du 24 Avril 1915 où plus de 250 intellectuels arméniens sont déportés dans la nuit, chiffre qui dépassera les 2000 les jours suivants…

Le début du siècle dernier, voit le Parti Politique Nationaliste des Jeunes Turcs s’adonner à des massacres envers chrétiens et arméniens principalement tandis que les autorités ottomanes alors qu’elles doivent prévenir les attentats y participent elles aussi. Les Arméniens sont pris entre l’Empire ottoman et la Russie pendant la Guerre puisqu’ils vivent principalement à l’Est dans l’actuelle Turquie.

Au début de l’année 1915, des milices et l’armée turque en profitent pour tuer individuellement, marginalement, à leur goût, ceux ou celles qui se trouveront là, on brûle des villages et principalement dans des descentes de l’armée turque. Progressivement cela devient très souvent visé : professeurs, notables, intellectuels.

Le but est d’affaiblir et exterminer les élites arméniennes à travers aussi un désarmement massif avant un crime de masse qui, de plus en plus, se profile. Le 24 avril 1915, en effet, Mehmet Talaat Pacha, ministre de l’Intérieur ottoman ordonne dans la nuit la déportation de plus de 250 intellectuels arméniens, chiffre qui dépassera les 2300 dans les jours qui suivirent cette rafle.

Huit professeurs arméniens massacrés par les Turcs, symbole de la rafle du 24 avril 1915 à l’encontre des intellectuels arméniens

Puis, vient la deuxième phase du génocide à partir de l’automne 1915 où il n’y plus de scrupules pour le sexe, l’âge où l’état de santé. Les Turcs déportent en masse des milliers d’Arméniens via le chemin de fer de Bagdad. Plus de 306 convois sur la fin d’année 1915 et 1 million de déportés dans les camps de travail et d’extermination ou encore les postes et les centres de contrôles où sont pratiqués la torture pour avoir des informations ou bien comme simple sévisse. Ce qui, sans aucun doute, inspirera la Shoah…

Caricature par l’AFP de la position turque quant au génocide arménien.

Enfin l’armée Turque brûle massivement des populations, par l’ancêtre du napalm (essence gélifiée qui colle aux personnes et aux objets), qui précédera les exactions de la la France au Cameroun avec le napalm dans les années 1960-1970. « I love the smell of napalm in the morning » [ Ndlr en français « J’adore l’odeur du napalm au petit matin » ]. Voilà ce qu’on pouvait entendre dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola film dépeignant la Guerre du Vietnam et les méthodes états-uniennes.

Les Arméniens exterminés lors de ce qui est un génocide, en ce qu’il est un crime de masse qui élimine physiquement une communauté de foi, de nationalité ou d’ethnie de façon planifiée et pourtant reconnu comme tel seulement des décennies plus tard par l’ONU, n’ont pas connu le Napalm né en 1942. Si on peut parler de naissance, tant le napalm est symbole de mort par antagonisme à la vie…

En revanche, ils ont connu ces matins où une odeur de brûlé flottait dans l’air annonçant que le village d’à côté, la connaissance ou le voisin avait été brûlé. Et quand les mots sont vains pour signifier une telle douleur, un tel choc, un tel traumatisme, qui mieux qu’un artiste pour le faire ? Banksy artiste anonyme de street-art , engagé s’il en est et artiviste par nature exprime cela en 1994 avec son oeuvre “NAPALM” laquelle dépeint une jeune vietnamienne brûlée tenant la main d’une part à Mickey Mouse, de l’autre à Ronald Mac Donald symboles des Etats-Unis post Seconde Guerre Mondiale, représentation inspirée d’une photo célèbre d’époque.

Outre le génocide arménien en mémoire duquel est organisé ce match de bienfaisance pour l’histoire, il faut rappeler que cette date du 28 Janvier 1989 a toute son importance puisque l’OM affronte le Torpédou Moscou, équipe de l’URSS. Or nous sommes en 1989 ! D’abord, le 24 avril 1981, plus de 10 000 personnes en France principalement via la diaspora arménienne commémorent le génocide arménien. La décennie 1980 ‘est donc celle de la mémoire, de la reconnaissance. D’autant que l’année 1988 correspond à la reconnaissance officielle en Arménie soviétique (et ça a son importance ! puisque c’est une équipe de l’URSS ce soir là) du 24 avril comme la journée de commémoration du génocide arménien, date de la rafle du 24 avril 1915.

Par ailleurs, l’URSS est toujours au centre d’une Guerre Froide qu’elle semble avoir perdue tant elle est sur le déclin. 1989 rime, en effet, avec le début de la fin pour l’URSS et d’ailleurs face à sa déliquescence et à son déclin certain, l’URSS revient sur bons nombres de choses. De nombreux accords de désarmement ou de paix sont signés dont un en particulier, celui de 1987 avec les Etats-Unis symbole de cette impuissance à venir. Un retour à la propriété privée mais aussi au pluralisme politique sont engagés.

Enfin, la critique et la caricature du pouvoir sont tolérées de plus en plus. Ce match poursuit cet objectif de redorer une image face à la communauté arménienne de la part de la communauté internationale après avoir longtemps, et encore aujourd’hui, nier et minimiser ce drame national pour l’Arménie mais aussi pour l’URSS de redorer la sienne vis-à-vis de l’ensemble de la communauté internationale .

Plaque commémorative en la mémoire des sinistrés arméniens dans une période où s’intensifient les moments de mémoire

Cette date et ce match correspondent donc non seulement à la commémoration des sinistrés arméniens mais aussi aux dernières heures de l’URSS puisque la même année, en novembre, le mur de Berlin chute avant qu’en 1991 l’URSS ne se disloque. Mais outre ce poids historique conséquent, la période veut une tendance à la prolifération de matchs de bienfaisance, nouvelle forme de charité par le football, sport populaire si il en est un.

Depuis qu’il s’agisse de Zidane et ses amis, de Ronaldo dans les mêmes proportions, de France 98, du Sainté des poteaux carrés, de l’OM de Tapie, des matchs mi rugby-mi foot avec une mi-temps pour chaque, du variété club de France et partout ailleurs dans le monde notamment en Italie et au Brésil, la tendance tend à se généraliser. En bref si la démonstration du football comme fait social n’est plus à faire, ce 28 Janvier 1989 c’est même un match à caractère géo-politique auquel on assiste de par ce qu’il implique historiquement et par la nouveau spectre de la charité et de la bienfaisance qu’il incarne.

Les faits : les sifflets pour Canto, le pétage de plomb d’un joyau

En tournée en France à l’été 88, pour son film Homeboy qui raconte l’histoire d’un cow-boy passionné de boxe qui devra faire le choix entre l’amour et l’amitié et dont on ne sait si il remontera sur un ring suite à des dommages cérébraux, Mickey Rourke dégaine comme seul lui sait le faire : “celui qui s’occupe des Oscars à Hollywood est un sac à merde”. L’épisode peut paraître anodin tant l’acteur est coutumier du fait, mais cela présume de sa carrière de boxeur de 91 à 95 qui lui coûtera nombre d’opérations comme Johnny Walker rôle principal de Homeboy qu’il incarna.

Plus significativement, en 1999 sort en France sort un film,”les enfants du Marais”, qui raconte l’histoire de deux amis après la première Guerre Mondiale qui, insatisfaits sentimentalement, trouvent leur jouissance dans des petits boulots et dans la liberté que leur offre leur petit coin de paradis : le Marais. Bien qu’il n’ait pas le rôle principal, un certain Eric Cantona joue Joseph dit Jo Sardi qui dans le film est un boxeur dont on ne sait si il pourra combattre…

Acteurs, grandes gueules à souhait, le verbe aiguisé, la moindre virgule qui vous balafre, des formules dont seuls les principaux intéressés ont le secret, philosophes quand la lumière se fait basse, pitre la seconde d’après, élégants ou virulents selon l’humeur, subversifs, symboles du do it yourself , de l’urgence, de l’improvisation homérique et géniale, brillants dans leurs domaines respectifs, la boxe comme passion, les joies de la grandeur et les bas fonds de la décadence. Décidément ces deux là se sont bien trouvés se dit-on.

Cantona à gauche, Mickey Rourke à droite. Le regard est complice, l’amitié et l’admiration respective évidente. Ces deux là se sont connus un soir de la décennie 1980…

Alors qu’il enchaîne les bonnes performances en Equipe de France A, notamment lors d’un match face à l’Espagne en mars 1988, qu’il signe à l’OM à l’été 88, qu’il vient d’inscrire un but face à Strasbourg la veille et qu’il compte 5 sélections chez les A, Cantona n’est pas sélectionné par Henri Michel face à la Tchécoslovaquie. La suite ne vous étonnera pas. Ami avec Mikey Rourke qui donc fait la promotion de son film durant l’été Cantona, déçu, de ne pas avoir été pris et averti déclare dans ce qui fait partie désormais des grandes pages du foot français : “je lisais un truc de Mikey Rourke, parce que c’est un gars que j’adore, qui disait que celui qui s’occupait des Oscars à Hollywood là, était un sac à merde. Je pense qu’Henri Michel n’en est pas loin”.

Suspendu un an, Cantona ne joue même pas avec les espoirs comme prévu. “J’ai dit ce que je pensais à ce moment là. C’est des trucs qui restent dans l’histoire mais c’est pas très très grave. Dès fois les mots dépassent la pensée ou ne sont pas à la hauteur de ce que l’on pense”, déclare-t-il plus de 10 ans après.

Avant de poursuivre : “Moi je ne conseillerai jamais à un jeune de faire ou de vivre ce que j’ai vécu. C’est dur et j’ai souffert. J’y ai laissé des plumes. […] Je conseillerai ça à personne parce que je pense que si j’avais pas vécu cette vie, j’aurais fait mieux même si quelque part ça m’a motivé”. On ne saura jamais si Cantona aurait fait mieux ou si aurait fait pire, mais une chose est sûre, ses débuts sont difficiles à l’OM et dans tout les stades de France celui qui deviendra idole de Manchester est sifflé et conspué.

L’image est mythique. Canto compare Henri Michel à un “sac à merde”. Il sera suspendu un an.

Et alors qu’on croit que ce soir là, Cantona le premier sans doute au moins inconsciemment, connaîtra un peu de répit, il n’en est rien. Le contexte : un match amical, sans enjeu, pour la bonne cause, à Sedan et devant seulement 8000 supporters qui plus est face à une équipe étrangère qui ne donne donc aucune raison aux spectateurs de se prendre d’affection pour les adversaires de Cantona et des siens, laissait pourtant croire le contraire.

C’est pourtant l’inverse qui se produit. Une fois de plus Cantona est conspué, insulté, sifflé et peut-être encore plus virulemment que d’habitude. Dès le début du match, sur chaque prise de balle, Cantona n’a pas une seconde de répit. Même là, ils ne lui laissèrent pas un peu d’oxygène. “When the seagulls follow the trowler, it’s because they think sardines will be thrown into the sea“… Plus que jamais.

Après 25 minutes de jeu et quelques, Cantona sort du terrain et jette son maillot au sol. “J’en ai eu assez. Normalement, on ne devrait pas en avoir assez quand on est sur un terrain, mais là je n’ai pas résisté. Assez d’évoluer sur une aire de jeu exécrable où il était impossible de s’exprimer. Assez des réactions d’un public hostile alors que nous étions venus à Sedan dans un but humanitaire […] J’ai jeté MON maillot, pas celui de l’OM. Le geste peut prêter à confusion mais je n’y ai pas pensé dans le feu de l’action”, rapport Laurent Oreggia.

Conspué, une fois de plus, sifflé, Canto en a eu assez. L’image est forte. Il jette son maillot et sort définitivement…

L’éviction de Cantona : symbole de la “méthode Tapie”

Il jette son maillot parce qu’il a fait le mauvais garnement qu’il avait l’habitude de faire avec Guy Roux et avec moi c’est interdit. Il jette son maillot, je lui dis “tu le portera jamais plus” et voilà“. Ce sont les mots de Bernard Tapie, quant à Eric Cantona, dans le documentaire extraordinaire “c’est l’histoire d’un but qui raconte l’épopée marseillaise jusqu’à la victoire de 1993. Si il y a bien un épisode qui symbolise la “méthode Tapie”, c’est celui de l’éviction de Cantona. Après l’épisode du maillot, le marseillais est prêté à Bordeaux seulement 15 jours plus tard. Avec Tapie, la discipline collective, ça ne se négocie pas. On s’y plie ou on part.

S’adressant à Basile Boli, il poursuit : ” Si j’agis pas comme ça […] tu m’expliques comment je soutiens l’équipe et comment je soutiens Gérard Gilli si quand le mec jette son maillot par-terre parce que l’entraîneur le sort dans un match amical je le laisse faire ? Si j’ai pu obtenir tout ce que j’ai obtenu de vous, c’est-à-dire le meilleur, c’est parce que vous saviez que j’allais aller au bout. Parce que j’ai montré que j’allais au bout, meilleur joueur du monde ou pas. […] Il sait pas plier à cette discipline collective, il part”.

Didier Deschamps, lui aussi grand adepte de la discipline collective comme moteur d’un groupe, poursuit : “Avec Tapie , il y avait cette organisation, cette discipline pour aller au succès. Il y avait cette culture de la gagne. Il y avait cette force collective mais parce qu’on était tous sur la même longueur d’onde à savoir on est là pour gagner”. Et Pardo de conclure : “c’était un Président relativement exigeant mais je crois qu’il nous mettait dans les meilleures conditions”.

Bernard Tapie qui s’explique sur le cas Cantona, symbole de sa méthode. La méthode Tapie.

Quelques années plus tard quand on lui parle de la décision de Tapie, Canto répond : “Il ne m’a jamais soutenu. Si je dois aller en clinique après ce que j’ai fait , comme l’a dit Tapie ? Oui bah on pourra s’y retrouver comme ça”. Mais plus que cette réponse cinglante du King, il faut rappeler que contrairement à ce qui put être longtemps raconter par Tapie le premier, Cantona non seulement ne jette pas son maillot à la 70 ème minute, mais à la 25ème et dans un contexte particulier.

Et surtout il ne le fait pas car Gérard Gilli ose le sortir ce qu’on appelle tout bonnement un caprice de star mais parce qu’il est conspué par le public comme depuis des mois et l’épisode “sac à merde” et ce malgré le but humanitaire du jour. Qu’importe, Canto a jeté son maillot, Tapie estime qu’il n’a pas respecté la discipline collective qu’il avait instaurée, il part. L’histoire entre l’OM et Cantona, même si il reviendra, se termine véritablement ce soir là.

L’histoire entre Cantona et l’OM, un “je t’aime, moi non plus” de bout en bout ?

We love you Canto, we don’t know why, but we love you Canto

Quelques coups de sang, quelques déclarations fracassantes plus tard et surtout quelques succès plus tard en Angleterre histoire que le Roi d’Angleterre conjugue son présent imparfait à son passé antérieur, Cantona déclare “je trouve qu’avoir besoin des autres, c’est ce qu’il y a de pire. Le plus grand bonheur c’est d’être heureux avec soi-même”. Canto s’est construit dans l’adversité, pas contre les autres mais sans les autres, de façon solitaire mais jamais dans la solitude qui tue.

Il n’a pas eu besoin de tout ça pour avoir ça en lui, déjà le petit Eric se prend de passion pour un oncle, qu’il ne connaît pas, et qui vit comme un ermite. L’idole de Canto ça n’est pas lui-même, c’est son oncle. “Ma grand-mère a le don de me raconter des histoires, de me faire rêver. Elle est arrivée à me faire aimer quelqu’un que je ne connais pas. Enfin dans mon imaginaire c’est mon idole. Mon idole est un inconnu, quelqu’un que je ne connais pas. Sans l’avoir connu c’est mon idole” , raconte-t-il sourire aux lèvres car oui Cantona ça n’est pas le refus, c’est un grand oui nieztchéen à la vie, une poésie prosaïque au quotidien.

25 Janvier 1995 à Crystal Palace. Le “kung-fu” de Cantona comme on l’appelle. Pour l’éternité.

Il raconte : “Je peux très bien vivre ici, en ville, tout en étant seul. Je veux dire, à Marseille je suis jamais allé aux Château d’If mais je sais qu’il est là. C’est un privilège de savoir qu’on peut faire plein de choses, avoir la possibilité de le faire de temps en temps et de pouvoir s’isoler au milieu des gens, au milieu du monde […] et moi je suis super heureux quand je suis seul et que je rêvasse”. Cantona rêvasse, se passionne, s’emporte, s’énamoure de la simplicité, fait des bêtises puis nous donne le sourire.

Ce qu’il recherche ? La simplicité. “J’ai connu le besoin puis j’ai gagné de l’argent. C’est important de pouvoir tout acheter ne serait-ce que pour se rendre compte que ça n’est pas l’essentiel. C’est important mais c’est pas l’essentiel. […] J’essaie de comprendre ce qui est au-delà du visible”. Il est aussi le neveu, la nièce ou le fils à qui on met la main sur l’épaule pour lui “ça va pour cette fois”, le professionnel qui joue comme un amateur, avec son innocence, sa passion , son rapport aux événements unique. Il est l’enfant qui n’a jamais cessé de rêver. ” Dans le fond, je suis un enfant, barbu, mais je suis un enfant” , en rit-il.

Cantona, le poète. Cantona le rêveur.

De ses débuts à Auxerre à son succès sur les planches ou en tant qu’acteur, en passant par l’OM, l’Angleterre, son duo avec Papin, l’épisode “sac à merde”, celui du maillot mais évidemment celui du kung-fu à Crystal Palace Cantona a vécu 1001 vies. Tout lui va bien. N’importe quel rôle, n’importe quel costume. A tel point qu’il aurait pu enfiler les 2472 costumes de personnages de la Comédie Humaine de Balzac. Cantona , traversé, toute sa vie des “passions tristes” spinozistes les a pourtant exprimées dans une vie dense, riche et de façon la plus brillante qui soit. Lui l’anticlérical de nature fait pourtant écho à l’oeuvre de Jérôme Bosch symbole si il en est un, des œuvres denses, à la verve imaginative unique et pourtant à la religiosité inébranlable.

Son chef d’oeuvre “le jardin des délices, qui sort de l’iconographie traditionnelle en extériorisant également ses obsessions pessimistes dans une oeuvre d’une extrême richesse c’est Cantona sur les planches, le rectangle vert ou sur grand écran. “Moi j’aime les gens qui font les choses avec le cœur, qui font les choses avec ce qu’ils ressentent […] ce que j’ai fait je l’ai fait parce que j’en avais envie, pas pour faire plaisir”, lancera-t-il. Les choses avec le cœur et ce qu’il ressent, le grand Eric les a faites. Avec la réussite qu’on lui connaît…

Cantona n’a peut-être pas toujours été admirable, il ne fait peut-être pas l’unanimité. Mais dans un pays où les Thierry Henry, David Trézéguet, Eric Abidal éventuellement voir Franck Ribéry entre autres sont mis au ban et que trop peu considérés alors qu’ils sont prophètes partout ailleurs, Canto peut sans doute se dire que ce qu’on pense de lui n’importe que peu. Et puis il l’a dit : “avoir besoin des autres c’est ce qu’il y a de pire”.

Le King n’a pas besoin des autres, ça n’est pas une distanciation sociale misanthropique, c’est un amour de soi pour pouvoir aimer, pour pouvoir être heureux. C’est SA recette du bonheur. Alors pour toutes ces raisons, laissons Canto à Cantona et même si parfois il énerve, déçoit ou est clivant, dans le fond, comme tu as si bien su le dire We love you Canto, we don’t know why, but we love you Canto.

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