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Pour la beauté du geste : La talonnade de Madjer (3/4)

L’Histoire du football est jalonnée de gestes d’anthologie gravés à jamais dans la mémoire des amoureux du ballon rond. C’est le cas de la « madjer », du nom de l’attaquant algérien Rabah Madjer. Ce dernier, après avoir laissé filer le ballon entre ses jambes, marqua d’une talonnade lors de la finale de la Coupe des clubs champions 1987 avec le FC Porto. Depuis, chaque reprise du talon derrière la jambe d’appui d’un joueur est appelée de la sorte. Retour sur le parcours de l’Algérien et le récit de son geste fou.


Un geste pour l’éternité

27 mai 1987, Praterstadion de Vienne. Le FC Porto affronte le Bayern Munich en finale de la Coupe des clubs champions. Déjà finaliste de la Coupe des vainqueurs de coupes en 1984, le club lusitanien ne part pas favori au début de cette rencontre, face à un Bayern Munich triplement titré en C1 (1974, 1975, 1976). Les Dragões ont également en tête de rattraper leur retard sur leurs deux rivaux lisboètes, le Benfica et le Sporting, qui ont chacun remporté au moins une coupe d’Europe – deux C1 en 1961 et 1962 et une C3 en 1983 pour les Águias, et une C2 en 1964 pour les Leões. Si l’équipe bavaroise est composée de vedettes telles que Lothar Matthäus et Andreas Brehme – futur Ballon d’or 1990 pour l’un et unique buteur lors de la finale de la Coupe du monde 1990 face à l’Argentine pour l’autre – les Bleus et Blancs ne sont pas en reste : Rabah Madjer, Paulo Futre ou encore le capitaine arrière-droit João Pinto ont du talent à revendre. Seul bémol, outre le manque d’expérience : l’absence de leur meilleur buteur Fernando Gomes, auteur de 21 buts en championnat et de 5 pions en C1.

Composition de l’équipe de Porto le 27 mai 1987 face au Bayern

Une fois le match démarré, le Bayern respecte les habitudes teutonnes en dominant son adversaire et lui imposant un défi physique de haute volée. Avant qu’il ne fasse parler la poudre, dès la 24e minute de jeu, sur un coup de casque de Ludwig Kögl, consécutif à une touche lointaine du latéral Hans Pflügler. Le collectif pourtant bien huilé des Portugais, basé sur un jeu de passes courtes, se heurte au mur munichois. Le triple lauréat est sûr de son coup. Les minutes défilent et la victoire semble échapper aux protégés d’Arthur Jorge. C’est alors qu’à la 79e minute, le coup d’éclat intervient.

António Frasco, rentré en cours de jeu, tente un dribble aux abords de la surface allemande. Il repique vers l’extérieur et s’arrache pour faire une passe du bout du pied à Juary. Ce dernier contrôle le ballon dans sa course vers le but avant de se jouer du défenseur et du gardien bavarois d’une passe en retrait légèrement piquée vers Madjer. Une passe qui prend toutefois à contre-pied l’attaquant algérien, quasiment dos aux cages. Encerclé, le numéro 8 n’a pas le temps de réfléchir et laisse passer la balle entre ses jambes, effectue à l’aveugle une talonnade du droit et marque. La légende est écrite. Madjer se retourne pour voir le ballon glisser au fond des filets, puis éclate de joie dans les bras de ses coéquipiers. Dans une interview donnée au journal L’Equipe, ce dernier fait dire à Pelé : « J’aurais aimé que Rabah ne regarde pas derrière lui. Cela aurait été encore plus classe ». Mais comment lui en vouloir de savourer un tel moment ?

Le but de Rabah Madjer contre le Bayern Munich en finale de C1 1987, accompagné d’une guitare grasse

Deux minutes plus tard, Juary se mue en buteur en reprenant à bout portant un centre du Nord-Africain, venu de la gauche : le FC Porto mène au score. Ce dernier ne changera plus. Le club lusitanien devient champion d’Europe pour la première fois de son histoire. Une victoire en forme d’exploit retentissant face à l’ogre munichois, qui marquera les mémoires des supporters portuans. Mais l’histoire retiendra la talonnade de l’attaquant fennec, qui, d’un geste, demeurera dans les annales du football.

Tout le monde l’appelle “madjer

Madjer n’a pas la paternité de la talonnade arrière puisque Di Stefano aurait déjà marqué de cette manière. Néanmoins, son nom reste accolé à ce geste qui, dès lors, se multiplie sur les terrains de football. Qui n’a jamais rêvé d’inscrire un but d’une madjer lors d’un match entre amis ou de voir un joueur de son club favori en faire de même ? C’est la fantaisie que l’on tente sur un coup de tête ou une fois dos au but. Un dernier recours aussi beau qu’efficace s’il est réussi. En attestent les grands joueurs qui l’ont réalisée lors de moments décisifs, tels que Del Piero face à Dortmund en finale de Ligue des champions 1997, Cavani face à Monaco en 2017, Giuly contre le Real Madrid en 2004 ou encore Cristiano Ronaldo contre la Hongrie durant l’Euro 2016. A chacun de ces buts, le nom de l’Algérien pouvait être lu sur toutes les lèvres. Ce dernier semble prendre plutôt bien la situation comme il l’énonce à Stade 2 : « Ça fait toujours plaisir, t’entendre à chaque fois qu’il y a un but qui se marque de la talonnade, on dit « à la Madjer ». Je suis fier, et c’est un plaisir, et là croyez-moi quand je vois tout ça, ça me fait rougir ».

Fantaisiste peut-être, mais la madjer requiert à la fois de l’adresse et un sens du timing très développé. Pour Rabah, il s’agit avant tout d’un geste qui nécessite de l’ « audace » et qui, bien exécuté, surprend son vis-à-vis à tous les coups. D’ailleurs, l’intéressé se demande encore comment il a pu faire preuve d’une telle témérité durant une rencontre si importante auprès de nos confrères de L’Equipe, avant de répondre à sa propre question : « C’était spontané ».

Un réflexe en somme, qui repose sur sa technique et son instinct de buteur. Chose naturelle pour quelqu’un qui se définit comme étant plus qu’un simple joueur dans les colonnes de So Foot : « Quand j’étais sur le terrain, j’aimais bien m’amuser, je n’aimais pas être un joueur quelconque qui joue juste pour jouer. Je cherchais toujours ce geste supplémentaire, ce dribble supplémentaire. Comme j’étais plus technique que certains, j’essayais de satisfaire le public, de faire des choses que les autres ne faisaient pas. ».

Le rêve de tout Algérien

Rabah naît dans une famille modeste à Alger en 1958. Comme beaucoup d’enfants de son âge en Algérie, il s’intéresse très tôt au ballon rond. Jouant d’abord au poste de gardien aux côtés de son frère sur des terrains vagues, il change de poste pour devenir attaquant. L’Algérien s’inspire des plus grands techniciens des années 1970 et rêve de briller comme eux. Il est surtout ébloui par Johan Cruyff et le jeu proposé par l’Ajax de Rinus Michels et de Ștefan Kovács : « J’étais fan de Johan Cruyff quand il jouait à l’Ajax. D’ailleurs, j’ai toujours essayé de jouer comme lui, c’était un grand monsieur ».

Déterminé à jouer au plus haut niveau, il sort dès que possible de la rue pour atterrir sur le terrain vert en réussissant avec brio une détection au Nasr Athletic Hussein Dey (NAHD) en 1972. Il intègre le club après une année dans leur centre de formation. Ambidextre et déjà doté d’un énorme talent, il attire tous les plus grands club du pays mais reste fidèle à ceux qui lui ont fait confiance. Madjer devient rapidement performant en plantant 58 pions en 94 matchs et fait rayonner son équipe. Le NAHD remporte la coupe d’Algérie en 1979 contre la Jeunesse sportive de Kabylie – 2 à 1 – notamment grâce à un but de l’inévitable Rabah. Le club arrive même jusqu’en finale de la Coupe d’Afrique des vainqueurs de coupe l’année précédente face aux Guinéens de l’Horoya Athletic Club – perdue sur une double confrontation (1-3 et 1-2).

L’équipe d’Algérie s’apprêtant à affronter la RFA à la Coupe du Monde 1982 – Madjer est visible au centre de la photo, premier rang.

Ses bonnes prestations lui valent d’intégrer dès ses 18 ans la sélection algérienne. Un rêve qui devient donc vite une réalité. Il s’y montre aussi flamboyant qu’en club, en démontre son but contre le Nigéria lors des qualifications pour la Coupe du Monde 1982, ou celui de la victoire face à l’Allemagne de l’Ouest en phase de poule. Malgré un autre succès contre le Chili, les Fennecs échouent à accéder au second tour de ce Mondial. Une élimination entachée par ce qui est aujourd’hui dénommé « le match de la honte » entre la RFA et l’Autriche, deux équipes qui se seraient mises d’accord pour se qualifier, chose possible seulement si l’Allemagne gagnait par un ou deux buts d’écart. Un calcul permis par le fait que les dernières rencontres n’étaient pas disputées en même temps, les Verts jouant la veille.

Chérif Oudjani, unique buteur en finale, porte le trophée de la CAN 1990 remportée par l’Algérie (France Football).

Mais cet événement fut éclipsé par le triomphe de l’Algérie lors de la Coupe d’Afrique des Nations 1990, emmenée par un Madjer muni du brassard de capitaine, véritable leader de l’équipe. Certains iront jusqu’à dire qu’il était quasiment l’adjoint du sélectionneur Abdelhamid Kermali. Ce trophée resta jusqu’en 2019 la seule CAN gagnée par l’Algérie, ce qui souligne la prouesse. Durant cette compétition à domicile, le collectif algérien pratiqua un football léché et prolifique, inscrivant 13 buts en 5 matchs contre le Nigéria, la Côte d’Ivoire, l’Egypte ou encore le Sénégal. Au total, Madjer inscrivit 28 buts en 86 sélections pour son pays. Il y demeure une légende vivante, bien que son image se soit considérablement détériorée depuis ses expériences ratées comme sélectionneur.

Un exil européen heureux

Avant d’étinceler sous le maillot des Fennecs, Madjer partit s’aguerrir en Europe. L’Algérois pose ainsi ses valises en France, où il démontre qu’il n’est pas qu’un joueur talentueux mais également un travailleur insatiable. Il rejoint dans un premier temps le Racing Club de France à 24 ans, en 1983. Le club, alors en seconde division, trouve en Rabah le buteur leur permettant de remonter dans l’élite. Les Franciliens terminent finalement deuxième du Groupe B grâce à 20 pions du prodige algérien, derrière un FC Tours mené par Omar Da Fonseca. Le Racing doit passer par des barrages aux allures de parcours du combattant : l’équipe s’impose d’abord face à l’OL (3-1), troisième du Groupe A, puis bat l’OGC Nice, deuxième de ce même groupe, au terme d’un match retour épique – victoire 5-1 sur leur pelouse après une défaite 2-0 dans le sud. Madjer et cie obtiennent finalement leur ticket pour la première division après une double confrontation contre Saint-Etienne, premier relégable dans l’élite (0-0, puis 2-0).

La saison suivante fut moins glorieuse. Le Racing termine dernier et Rabah n’affiche que 3 réalisations au compteur. Il est même prêté au FC Tours, promu également, qui finira avant-dernier au classement. Malgré ces contre-performances, l’Algérien est repéré par le FC Porto en 1985, qui décèle son adresse balle au pied. Petit à petit, Rabah devient incontournable au sein de l’équipe portugaise. Passage ponctué par sa fameuse talonnade un soir de mai 1987 à Vienne. En outre, il est cette même année l’auteur du but victorieux contre Peñarol lors de la Coupe Intercontinentale, après que Fernando Gomes eut ouvert le score au début de la rencontre. Année dorée oblige, Rabah remporte le Ballon d’or africain, le deuxième Algérien après Lakhdar Belloumi en 1981.

Rabah Madjer sous les couleurs du FC Porto

Auréolé de prestige et désireux de découvrir un autre championnat, il part en prêt au Valence CF pour la deuxième moitié de la saison 1987-1988, où il ne s’illustre pas vraiment. Il revient à Porto, où tout lui réussit si bien, avant de partir définitivement en 1991 pour le Qatar. Auteur de 73 buts en 147 rencontres, Madjer a indéniablement marqué l’histoire du club lusitanien, comme il l’a fait avec la sélection algérienne. Plus que cela, il est celui qui l’a fait gagner avec panache.

Une carrière d’entraîneur en dent de scie

Une fois les crampons raccrochés, Madjer se rabat rapidement sur le banc en tant qu’entraîneur. En 1993, il est désigné pour être sélectionneur d’une équipe d’Algérie alors au fond du trou, éliminée de toutes les qualifications et compétitions possibles. Il s’avère cependant que l’idole de tout un peuple ne dispose pas des mêmes talents pour entraîner que pour jouer. Ses résultats déçoivent, il est démis de ses fonctions en 1995 et part coacher les équipes de jeunes de Porto, son autre grand amour.

En dépit d’une première expérience peu réussie, il est rappelé en urgence à plusieurs reprises par la fédération algérienne pour occuper le poste de sélectionneur, notamment en 1996, 2001 puis 2005, après des échecs cuisants à la CAN. Son passage le plus fracassant date de 1999, lorsqu’il força la main de la fédération pour redevenir sélectionneur alors même que Boualem Charef avait repris avec succès l’intérim en qualifiant les Fennecs à la CAN 2000. Son contrat de 3 ans contenait également une clause selon laquelle il toucherait l’intégralité de son salaire, et ce même s’il venait à être licencié. D’où le désaccord du nouveau directeur technique national, Saïd Amara, et du ministre de la jeunesse et des sports de l’époque, Aziz Derouaz, qui se sont opposés à la validité de ce contrat. Ne pouvant finalement bénéficier de ce juteux engagement, Madjer déchire son contrat devant des millions de téléspectateurs. Un événement révélateur des parts sombres d’un homme avide de pouvoir et pourvu d’un certain ego.

Madjer en tant que sélectionneur de l’équipe nationale d’Algérie (news.gnet)

Après une énième période de crise, l’ex-attaquant de Porto redevient sélectionneur de l’Algérie en 2017 après l’échec de Lucas Alcaraz à ce poste. Mais les résultats ne sont toujours pas au beau fixe, et les critiques de la presse locale acerbes. Il n’est également plus en odeur de sainteté auprès des supporters et fut, par exemple, insulté tout au long du match perdu 3 buts à 2 face au Cap Vert en juin 2018. Rabah est finalement remplacé par Djamel Belmadi, un excellent choix a posteriori puisqu’il mena la sélection à la deuxième CAN de son histoire. Néanmoins, il est à noter que Madjer ne connut pas que des échecs en tant qu’entraîneur puisqu’il fut champion du Qatar avec Al Wakrah en 1999.

Des hauts comme des bas donc, sur le terrain comme depuis le banc de touche. Mais demeurera indubitablement l’étincelant joueur qu’était Madjer et ce qu’il put offrir au football mondial par son talent plutôt que le reste. Pour la beauté du geste.

Guillaume Orveillon

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