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Portugal-France: les enfants devenus titans

France-Portugal, finale de l’Euro 2016 au Stade de France, on ne pouvait qu’imaginer la victoire bleue au bout. Mais au grand désarroi de Didier Deschamps, invaincu en finale internationale avec le maillot tricolore, l’Équipe de France s’incline 0-1. Eder et le Portugal chipent la vedette à la France, chez elle, en s’imposant au bout de 120 minutes désormais irregardables. Aujourd’hui, cinq ans après leur rencontre au sommet, Français et Portugais croisent de nouveau le fer mais pour une finale sans trophée à la clé.


Un choc à digérer

“ACCABLER” Faire peser sur quelqu’un une charge si pénible qu’il a du mal à y faire face : voici le titre de l’Équipe au lendemain de la défaite française. Après une demi-finale majestueuse face à la Nationalmannschaft (2-0), le rêve d’un troisième sacre européen pour les Bleus vient se fracasser sur une interminable frappe d’Eder. “J’’étais dépité vraiment même pour n’importe quel autre match (club compris) je n’ai pas chialé comme ça” nous raconte Kévin, supporteur français présent au stade lors de la finale. Il faut dire que la trajectoire était presque déjà toute tracée pour la bande à Deschamps. Huit éditions après le carré magique d’Hidalgo, quatre après la reprise inoubliable de Trezeguet, tous les Français (ou presque) s’imaginaient Antoine Griezmann soulever le trophée Henri Delaunay à la maison : “À Lyon, une confiance régnait déjà deux/trois heures avant le match. Tout le monde s’y voyait déjà. Le Portugal qui galère depuis l’Islande, on vient de taper l’Allemagne, personne ne doutait” témoigne Ghazi, présent place Bellecour à Lyon pour assister à la finale.

Tout le monde s’y voyait car une victoire au bout aurait été l’aboutissement d’un mois merveilleux pour la France. Dans une organisation plombée par la menace terroriste, quelques mois seulement après les attaques du Bataclan et du Stade de France, les rencontres se sont déroulées sans problèmes et dans une effervescence nationale, animée une Équipe de France qui a redonné envie à une partie de la population française de regarder du football. On se retrouvait au bar, chez des amis ou au stade pour suivre une équipe pleine de fraîcheur et d’insouciance donnant envie d’être aimée.

Mais même quand toutes les étoiles sont alignées, les Dieux du football n’existent pas et le ciel ne veut rien entendre. Le Portugal de Fernando Santos, 3ème de sa poule, se retrouve en finale presque par hasard, et vient jouer les troubles-fêtes à Saint-Denis. Comme une revanche douze ans après avoir perdu l’Euro à Lisbonne, contre la Grèce dans une configuration plus ou moins similaire : “Tout ce scénario on l’aurait écrit dans un film on aurait dit ouais on dirait vraiment un film. Surtout quand tu prends 2004 où le Portugal joue pour la première fois à domicile un Euro avec une équipe magnifique et perd contre la Grèce en finale. Le destin est absolument incroyable” raconte Sébastien Ferreira, supporteur de la Selecao. Alors quand une équipe dépourvue de son mythique numéro 7 dès la 25ème minute de jeu, loin d’être favorite au coup d’envoi et au style de jeu critiquée vient s’imposer, un goût d’injustice vient se mélanger à la tristesse côté Français : “On a fait un bon match donc l’injustice était encore plus ressentie c’était vraiment horrible comme sensation je ne pouvais pas pouvoir ressentir ça pour du sport un jour. Même si on n’avait pas été glorieux sur certains matchs remportés auparavant le Portugal a gagné qu’un seul match dans les 90 minutes, c’est terrible comme sentiment” confie Kévin. “Tout était fait pour qu’on gagne, à domicile, élimination du favori en demi, CR7 qui se blesse… Je regrette plus le scénario de ce match” pour Jérémy, lui aussi présent au stade. Un inconsolable chagrin qui contraste évidemment avec le bonheur démesuré des Portugais : « Je me revois sauter du canapé avec ma famille sur le but d’Eder, comment on exulte et les dernières minutes on est debout on sait plus quoi faire, on n’est pas bien. » révèle Sébastien.

Au-delà de cette immense déception côté supporteurs français, ce sont bien les joueurs qui vont devoir encaisser la défaite. À 90 minutes (finalement 120) de s’offrir leur premier trophée sous la tunique bleue, ils échouent à l’ultime étape. Sophie Huguet, psychologue du sport et préparatrice mental dans le milieu professionnel, nous détaille ce qu’il se passe dans la tête des Français sur la pelouse au moment du coup de sifflet final : “Il se passe pas mal d’émotions mais probablement différentes d’un joueur à un autre. Cela peut aller de la déception, de la frustration et même de l’énervement ou de la colère. C’est une désillusion car c’est un titre important qui s’envole et a ce moment là ils ne savent pas quand se représentera la possibilité d’être de nouveau en finale et de gagner un titre.”. Certains auront cet échec plus en travers de la gorge que d’autres, comme André-Pierre Gignac, qui trouvera le poteau à quelques secondes de la fin du temps réglementaire. Dès septembre 2016, il confiera sur Téléfoot : “J’en fais des cauchemars, ce poteau va me hanter toute ma vie“. Ou Antoine Griezmann, défait en finale de Ligue des champions deux mois plutôt avec l’Atletico Madrid, déjà face à un certain Cristiano Ronaldo : “Cela aurait pu avoir des conséquences importantes car il était à un moment de sa carrière ou il avait plus de choses à prouver. Il aurait pu avoir une crise de confiance et ne plus croire en ses capacités” explique Sophie Huguet.

Grandir avec l’échec

Ainsi, les Bleus aborderont le Mondial russe de 2018 avec cet échec quelque part dans un coin de leur tête :“Certains ont une capacité à passer à autre chose et se concentrer sur des nouveaux objectifs. D’autres vont ruminer leurs erreurs personnelles pendant un long moment”. Pour passer rapidement à autre chose et plus globalement tourner la page d’une époque que Didier Deschamps a estimé révolue, l’ancien marseillais laisse entre autres Patrice Evra, Bacary Sagna, Laurent Koscielny et André-Pierre Gignac à la maison pour faire place à une nouvelle génération menée par Kylian Mbappé, Benjamin Pavard ou Lucas Hernandez, désormais tous indiscutables dans le 11 type de “DD.” En ne conservant que 8 joueurs de champ de la liste de 2016, Deschamps procède déjà à une étape importante du rebond de l’Équipe de France dès 2018 : capitaliser sur les individualités qui ont bien fonctionné en 2016 (Umtiti, Pogba, Kanté, Griezmann) en les alimentant par des joueurs frais, qui ont soif de jouer comme l’explique Sophie Huguet : “Une équipe est rarement la même d’une compétition à un autre. Avec l’arrivée de jeunes joueurs, il y a l’idée de concurrence qui s’instaure et qui est positive pour la performance. Si on conserve le même groupe, il ne sentira pas de menace et restera dans sa zone de confort. Pour réussir une performance, il faut se dépasser.” Ainsi, l’ancien champion du monde 1998, et cela se matérialisera tout au long de la compétition, donne les clés de la réussite à sa colonne vertébrale (Lloris, Varane, Umtiti, Kanté, Pogba, Griezmann), celle-ci déjà en construction en 2016.

Mais avant de se lancer dans le grand bain de la coupe du Monde, il est nécessaire de passer une autre étape en enterrant, le temps d’un mois, le fantôme de 2016. “C’est évident qu’il a [Didier Deschamps] un palmarès qui ne souffre d’aucune contestation. Bien sur que les joueurs respectent sa carrière et que c’est un plus. Mais c’est rarement suffisant car il y a une différence entre joueur et entraîneur. a probablement dédramatisé ce résultat pour se focaliser plutôt sur la manière. Si un groupe avec autant de talent arrive à former une équipe, ils ont des chances de faire des résultats à nouveau. Il a peut être insisté sur le manque d’expérience de certains à ce niveau, qui ont mûri aussi.” Cette idée de “groupe” et “d’équipe”, c’est en réalité la marque de fabrique de Deschamps. Sans être aussi fin qu’un Pep Guardiola dans ses ajustements tactiques, ni dans la “beauté” de son football, l’ancien international a su faire progresser son équipe grâce à une cohésion d’équipe plus solide que n’importe quelle autre nation : “Il s’est bâti une conviction d’entraîneur, une philosophie du fonctionnement d’une équipe et a pu apporter aussi sa manière de gérer chaque joueur dans un groupe. La réussite est là car il a réussi à gérer l’aspect humain au delà des talents du groupe”. Un fonctionnement qui s’est ressenti dès la fin de l’Euro 2016 et à l’approche de la Coupe du Monde 2018 pour Jérémy : “J’étais confiant car la défaite a permis de poser des fondations solides dans le groupe. J’avais acheté le maillot avant la CDM, en pensant que ce maillot 1 étoile pourrait être collector et mis un gros billet sur notre victoire finale.”

Antoine Griezmann à l’entraînement avec des supporteurs des Bleus (Source : IF2IS)

Mieux que l’enterrer finalement, Deschamps et son staff ont su tirer profit de la défaite de 2016. Les supporteurs sont d’ailleurs persuadés que la victoire en 2018 s’est construite à travers l’échec de 2016 : “Ça leur a forgé un mental et l’envie de ne plus subir toutes ses larmes etc… j’en suis persuadé” témoigne Kevin. Sophie Huguet va également dans le sens de cette analyse : “On se rend compte que pour gagner des grands titres, il faut avoir du vécu et de l’expérience de la compétition à ce niveau. Aucun entraînement ne peut préparer à l’intensité de telles compétitions […] avoir vécu une défaite ensemble a préparer les joueurs à la manière d’aborder ces compétitions. Et Deschamps a dû déceler des axes de progression pour la suite. Donc cette défaite a peut-être été un déclencheur d’un état d’esprit pour aller chercher des grands titres”.

Mercredi soir, le Portugal affrontera donc une Équipe de France qui aura à cœur de prendre sa revanche. Si le titre de champion du Monde a permis de mieux digérer la pilule de 2016, les cadres présents il y a 5 ans ont encore en travers de la gorge la terrible défaite. Même des joueurs comme Kylian Mbappé ou Jules Koundé, à l’époque simple supporteur de l’Équipe de France, ont certainement encore un goût amer en bouche. Pour les Bleus, cet Euro 2020 est l’occasion de définitivement tourner la page et d’enterrer ses vieux démons. Et comme l’expliquait Antoine Griezmann à l’Équipe avant l’Euro, cela passera par une victoire contre le Portugal et un titre à la clé, peu importe la manière : « Tant que tu n’as pas remporté la compétition dans laquelle tu t’es inclinée, le goût de la défaite perdure. Tant que je n’aurais pas gagné l’Euro, je ressasserai celui perdu en 2016, c’est sûr ».

Le temps de la maturité

Alors presque 5 ans après où en est-on réellement ? Pour résumer, Français et Portugais ont complètement changé de statut. Champion d’Europe d’un côté, champion du monde de l’autre, les deux sélections figurent parmi les grandes favorites au titre. À l’approche de la dernière finale, la Selecao n’avait alors remporté qu’une seule rencontre sur 90 minutes en six rencontres, tandis que la France a su combler les lacunes de son équipe par la ferveur du Vélodrome ou du Stade de France. Seulement ce soir, malgré ses conséquences pour la suite de la compétition, la rencontre d’aujourd’hui est encore loin de la pression d’une finale : “Je pense que je vais appréhender le match avec une certaine détente et tranquillité d’esprit. Surtout que le match de la France contre l’Allemagne m’a fait très peur et je pense qu’il ne faut surtout pas jouer l’Équipe de France dans un match où t’as besoin de gagner. Par rapport à 2016 le contexte est différent car on est pas au-même stade” anticipe Sébastien.

Pourtant, si la côte des deux formations a changé de dimension, les idées elles, n’ont pas réellement évolué. En effet, à la tête des deux équipes, on retrouve les deux mêmes hommes qu’en 2016, Didier Deschamps et Fernando Santos. Pour revenir sur le travail effectué par le sélectionneur français, cet Euro 2020 s’inscrit dans la suite logique de la progression entamée depuis 2014 et aboutie en 2018. Aujourd’hui, le double champion du monde a un statut d’ultra-favori à assumer au vu de son effectif faisant rêver plus d’un sélectionneur.

“Fernando Santos on lui offre des super ingrédients et il sort un plat dégueulasse

Côté Fernando Santos, la tournure qu’a pris son équipe post-2016 suscite plus de débats et d’interrogations. Éliminés dès les huitièmes de finale de la Coupe du monde contre une Uruguay largement au-dessus, les Portugais ont déjà marqué un coup d’arrêt dès 2018 : “L’élimination reflète notre place. Le problème c’est “est-ce que tu as bien construit après 2016 avec des bonnes fondations” ? Tu as eu des joueurs qui se sont révélés en 2016, d’autres qui n’ont pas vraiment confirmé (Adrien, Joao Mario). T’es un peu entre deux eaux, des mecs qui ont pas vraiment confirmés en sélection. Je me souviens que Bernardo passe à côté de sa CDM” analyse Sébastien. Malgré une Ligue des Nations remportée avec force en 2019, l’équipe de Fernando Santos essuie de nombreuses critiques sur sa philosophie de jeu adoptée par rapport à son effectif. Avec l’un des tous meilleurs réservoirs offensifs du monde (Jota, Bruno Fernandes, Ronaldo, Bernardo, André Silva…), la patte défensive de Fernando Santos se fait beaucoup trop ressentir et laisse un sentiment de frustration aux supporteurs qui voient une équipe loin d’être exploitée au mieux. L’approximation collective et particulièrement offensive contre la Hongrie il y a quelques jours en est d’ailleurs le parfait exemple : “Tout est loin d’être parfait depuis 2016. Déjà en 2018 on s’est posé des questions sur ce que l’équipe a proposé de manière générale. Ensuite il y a eu de meilleures choses notamment la Ligue des Nations où tu assumes ton statut. J’ai quand même vu du beau football dans certains matches. Maintenant sur les derniers matches notamment en 2020 c’est bizarre. J’ai le souvenir du match contre la Croatie où ça déroule. Puis des matches bourbiers, surtout pour le retour de Ronaldo contre le Luxembourg où il fait un match catastrophique. Et justement le match contre la Hongrie nous a un peu rappelé les matches de 2020 où c’est compliqué. C’est frustrant car Fernando Santos on lui offre des super ingrédients et il sort un plat dégeulasse. Alors à la fin on se tourne vers lui et on demande ce qu’il s’est passé. Sur son travail depuis 2016, c’est mitigé.”


L’Équipe de France est donc prévenue : si elle veut définitivement lancer son Euro, le passage par la case victoire est obligatoire ce soir. Mais attention, les fantômes de Fernando Santos rôdent toujours dans les têtes bleues et Cristiano Ronaldo se donnera à coeur joie de les réveiller.

Thibaud Convert


Photos : IF2IS

Illustration : Romane Beaudouin

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