Tactique

Portugal 2016 ou la victoire du pragmatisme


Aujourd’hui aurait dû se disputer la finale de l’Euro 2020 à Wembley. La Covid-19 a cependant forcé l’UEFA à reporter la compétition d’un an. En 2016, Fernando Santos emmenait le Portugal vers un premier sacre majeur malgré un jeu critiqué. Le succès du pragmatisme portugais n’est pas sans rappeler l’exploit de la Grèce en 2004, la Grèce dont Fernando Santos fut justement le sélectionneur entre 2010 et 2014. 


Des compositions classiques pour débuter

11 de départ du Portugal et de la France pour la finale de l’Euro 2016

La France offre sans doute la composition la moins surprenante puisque Didier Deschamps reconduit exactement le même onze que contre l’Islande (5-2) en quart de finale et l’Allemagne (2-0) en demi-finale. C’est dans un 4-2-3-1 habituel que le sélectionneur champion d’Europe seize ans auparavant emmène les Bleus en finale. Pour le Portugal, Fernando Santos a rencontré des difficultés tout au long de la compétition, tant au niveau du système que des hommes. On retrouve cependant le même dispositif que sur les deux derniers matchs contre la Pologne (1-1, 5-4 T.A.B.) et le Pays de Galles (2-0) avec un 4-4-2 en losange. Fernando Santos s’appuie sur la solidité de William Carvalho devant la défense pour faire confiance à un diamant dans l’entrejeu. Le sélectionneur portugais reconduit le même onze qui avait débuté contre la Pologne, à l’exception près de la présence de Raphaël Guerreiro au poste de latéral gauche après une demi-finale convaincante lors de laquelle William Carvalho et Pepe étaient absents. Il a ainsi rangé sur le banc les André Gomes, Ricardo Quaresma et autres João Moutinho ou Vieirinha qui déstabilisaient l’équipe, ambitieuse offensivement mais friable défensivement. Place à un pragmatisme portugais sans risque et à un losange que l’on voit bien ici en tout début de match (Capture n°1).

Capture n°1

La France asphyxie le Portugal en début de match

Si Fernando Santos pensait solidifier son équipe avec le losange, sa tactique est mise à mal dans le jeu de position. Prudents après des pertes de balle nombreuses lors des premières secondes, les Portugais n’osent pas faire monter le bloc. Chose très visible dans cette situation (Capture n°2). Pogba n’est pas du tout attaqué par la première ligne portugaise. Le positionnement assez bas de Nani et Cristiano Ronaldo gêne Adrien Silva qui utilise mal sa zone alors qu’il devrait exercer une pression sur les relanceurs français, Pogba et Matuidi. Seul Nani semble se préoccuper de son rôle en maintenant une position proche de Matuidi. Cependant, le placement bas de Silva implique également un recul pour Joao Mario, laissant un gouffre profitable à Bacary Sagna. 

Capture n°2

A la récupération du ballon, le Portugal est également en difficulté. La France presse assez haut pour forcer le porteur du ballon à allonger. Sur cette action (Capture n°3), le point clé est le positionnement de Pogba et de Matuidi, tous les deux présents dans le camp portugais. Les Bleus ont donc six joueurs de champ dans la moitié de terrain adverse. Grâce à deux très bonnes passes de Silva et de Cédric, le Portugal parvient cependant à se procurer la première frappe du match par l’intermédiaire de Nani mais celle-ci passe au-dessus. 

Capture n°3

Le losange lusitanien est perturbé et Sissoko profite des espaces laissés par celui-ci. Appliqués dans le rôle qui leur est assigné, les joueurs de Fernando Santos peinent à dépasser leur fonction. Sissoko se positionne souvent parfaitement dans les demi-espaces entre la ligne de touche et le milieu du terrain. Guerreiro n’ose pas monter sur lui de peur de laisser de l’espace dans son dos, Joao Mario est partagé dans un entre-deux avec Sagna et Sissoko, et William Carvalho marque Antoine Griezmann. Moussa Sissoko profite donc d’un espace libre pour recevoir le ballon, le contrôler et s’orienter vers le but sans affronter d’obstacle (Capture n°4). Ce schéma sera répété plusieurs fois au cours du match. 

Capture n°4

Sur le côté droit portugais, Renato Sanches parvient à neutraliser l’espace de connexion entre Patrice Evra et Dimitri Payet afin de protéger son latéral droit Cédric. Mais de l’autre côté du terrain, Joao Mario a d’immenses difficultés à contenir les intervalles de passe avec Moussa Sissoko. Perdu sur le terrain tout autant qu’Adrien Silva, il est en retard sur nombre d’actions françaises comme sur la première frappe des Bleus signée Sissoko (Capture n°5) ou bien sur ce dédoublement proposé par Sagna lors duquel Guerreiro s’en sort bien face à ses deux adversaires (Capture n°6). 

Capture n°5
Capture n°6

Mais lorsque Guerreiro et Joao Mario décident de s’occuper de Sissoko, la communication difficile entre les deux joueurs amène des situations dangereuses où le Portugal se découvre. Ici (Capture n°7), Guerreiro décide de quitter son poste pour monter sur l’ailier droit français tandis que Joao Mario abandonne également Bacary Sagna afin de resserrer l’espace le séparant de Sissoko. Cela laisse un boulevard au latéral droit des Bleus sans que la France n’en profite. 

Capture n°7

En réalité, le problème se situe au départ des séquences françaises. Avec un bloc bas, Cristiano Ronaldo et Nani devraient presser les relanceurs français, délaissant Silva de cette charge pour couper les intervalles de passe avec Sissoko. Joao Mario pourrait alors monter d’un cran pour s’assurer de bloquer Sagna. Au lieu de cela, Adrien Silva ne trouve pas son rôle sur le terrain : bas au pressing et sans marquage, il se retrouve également loin de sa zone à la récupération, décrochant beaucoup pour toucher la balle et organiser le jeu portugais tant bien que mal.

La blessure de Cristiano Ronaldo a tout changé

Une intervention rugueuse de Dimitri Payet à la 8ème minute de jeu sur la star de la Selecçao a bouleversé le match. Tentant de rester sur le terrain et de poursuivre la finale, Cristiano Ronaldo a dû se résoudre à laisser ses partenaires à la 25ème minute. Brillant technicien, Fernando Santos n’a pas effectué un changement poste pour poste. Repérant le problème Sissoko, il a décidé de changer de système pour le plus grand bien de son équipe. Du 4-4-2 en losange, il est passé à un 4-1-4-1, conservant uniquement William Carvalho devant la défense pour occuper la zone de Griezmann, auteur de la première grosse occasion du match sur une tête claquée en corner par Rui Patricio (9’). Nani seul en pointe, le nouvel entrant Ricardo Quaresma se place sur le côté droit, Joao Mario trouvant un poste clarifié en tant que milieu gauche, Adrien Silva et Renato Sanches étant repositionnés dans l’axe. Le tout forme un losange agrandi mais avec une diagonale efficace de quatre joueurs ayant chacun un marquage individuel (Capture n°8). Fernando Santos, privé dorénavant de son capitaine et joueur décisif, a décidé de pousser le pragmatisme un peu plus loin. 

Capture n°8

Le Portugal fait donc reculer son bloc mais cela paye car il oblige la relance française à reculer également. Bloqués par Adrien Silva et Renato Sanches qui les marquent individuellement, Paul Pogba et Blaise Matuidi ne sont plus les premières rampes de lancement de l’équipe de France. Nani, qui ne pèsera que très peu sur la charnière centrale française à ce poste d’avant-centre, offre tout de même le luxe de pouvoir couper les intervalles de passe entre les nouveaux relanceurs que sont Koscielny et Umtiti et les milieux français. Sissoko devient donc une solution plus difficile à trouver. La France moins dangereuse, le Portugal commence donc à rentrer réellement dans sa finale. Si d’un point de vue défensif, le bloc s’est stabilisé, d’un point de vue offensif, Renato Sanches a trouvé un poste préférentiel dans ce rôle de milieu axial dans une ligne de quatre. Ce n’est donc finalement pas si surprenant de le voir exceller quatre ans plus tard dans le 4-4-2 mis en place par Christophe Galtier à Lille où il est repositionné dans l’axe avec Benjamin André après avoir déçu en ailier droit dans le précédent 4-2-3-1. Détonateur du jeu portugais, le meilleur espoir de l’Euro 2016 crée les décalages et séduit dans ses qualités de dribble lui permettant d’éliminer afin de se projeter plus rapidement (Captures n°9 et n°10).

Capture n°9
Capture n°10

La deuxième partie de la première mi-temps est donc moins rythmée. La France est rentrée dans le rang après le changement tactique de Fernando Santos qui a su profiter de la blessure de Cristiano Ronaldo pour remobiliser son bloc et l’amener à corriger ses failles. Moins libres, Pogba et Matuidi ont vu leur influence diminuer dans le jeu français. Payet et Griezmann, qui ont participé à tous les matchs depuis le début de la compétition, accusent le coup et peinent à se montrer disponibles et efficaces dans leurs déplacements et leurs transmissions. Cela oblige souvent Koscielny et Umtiti à forcer leurs passes (Capture n°11) ou à allonger sur Giroud, très bien cerné par Pepe et José Fonte. A la pause, le score est de 0-0 et représente bien la physionomie de la rencontre. 

Capture n°11

La rentrée inachevée de Coman

Pendant la mi-temps, Didier Deschamps semble avoir fait part à ses joueurs de leurs problèmes de construction. Au retour des vestiaires, Paul Pogba décroche plus pour se porter dans une zone à la droite de Koscielny. En descendant plus bas pour demander le ballon, Pogba absorbe le joueur qui le marque, Adrien Silva, libérant un espace derrière lui. Ce dernier ne peut pas être couvert par Joao Mario, le milieu gauche, puisqu’en reculant, Pogba a permis à Bacary Sagna de monter d’un cran sur le terrain. Comme à son habitude, Moussa Sissoko s’engouffre dans l’espace libre pour offrir une solution simple à Pogba (Capture n°12). Néanmoins, la France n’arrive pas à répéter régulièrement ce schéma et c’est bien souvent Antoine Griezmann qui doit décrocher d’une trentaine de mètres pour offrir une solution, facilitant encore plus le travail défensif portugais (Capture n°13). 

Capture n°12
Capture n°13

Didier Deschamps se rend bien compte des difficultés de son équipe. Il décide donc de faire entrer Kingsley Coman à la place de Dimitri Payet peu avant l’heure de jeu. Pendant une vingtaine de minutes, le joueur du Bayern Munich apporte de l’espoir dans le clan français. S’il remplace poste pour poste Payet, Coman se distingue dans son profil. Plus vif, il est un pur ailier capable de jouer plus haut sur le terrain. Décrochant moins, il laisse le soin à Griezmann de rentrer dans le coeur du jeu pour l’organiser. Malgré une entrée tranchante, celle-ci reste inachevée parce que Didier Deschamps décide de conserver son 4-2-3-1 alors qu’un 4-3-3 se présentait devant lui, système qu’il avait utilisé contre la Roumanie et contre l’Irlande notamment. 

Dans cette situation (Capture n°14), plusieurs avantages du 4-3-3 sont à signaler. Sissoko ayant décroché pour se placer au même niveau que Pogba et Matuidi, la France se retrouve involontairement dans ce système de jeu pour cette phase offensive. D’une passe lumineuse, Pogba trouve Coman qui, sur son centre, touche Griezmann dont la tête frôle la barre de Rui Patricio. C’est cette grosse occasion qui aurait dû convaincre Deschamps de repasser dans un 4-3-3 beaucoup plus adéquat face au 4-1-4-1 portugais. Griezmann y joue le rôle de ce que l’on appellerait le “dead player” ou “joueur mort”. Avec un seul attaquant de pointe, la charnière centrale adverse voit toujours le risque de se marcher dessus, ne pouvant adopter un marquage individuel. Sur le centre de Coman, Giroud attire au premier poteau à la fois Pepe et José Fonte, laissant un espace libre dans son dos, profitable au “dead player” que tout le monde oublie, même Guerreiro qui est censé couvrir l’erreur de ses deux centraux. Griezmann lui passe devant mais ne cadre pas sa tête. 

Dans un 4-2-3-1, Griezmann occupait le poste d’un “dead player” axial qui fonctionnait parfaitement face au 4-4-2 irlandais en huitième de finale. Cela avait porté ses fruits sur le deuxième but français où Giroud attirait les deux centraux irlandais avant de remiser parfaitement pour son partenaire dans l’espace vide. La rentrée de Coman à la pause pour passer en 4-2-3-1 avait donc été un changement tactique intéressant de Deschamps, ce qui l’a sans doute induit en erreur face au Portugal. Face au 4-1-4-1 portugais, le “dead player” d’un 4-2-3-1 devient un rôle caduque avec la présence de William Carvalho dans la zone de Griezmann. Même si les deux centraux sont absorbés par le point de fixation adverse, il y a toujours un joueur axial pour couvrir. Dans un 4-3-3, au contraire, le rôle de couverture est beaucoup plus complexe. Si l’animation du jeu penche d’un côté et que l’attaquant de pointe attire les deux défenseurs axiaux, c’est au latéral de couvrir. Ce dernier se retrouve alors exposé parce qu’il défend en reculant vers son but et que la menace vient dans son dos. Repositionner Sissoko aux côtés de Pogba et Matuidi, décaler Griezmann sur le côté droit en “dead player” excentré et profiter de la fraîcheur de Coman pour faire basculer le jeu français à gauche et offrir plus de centres aurait été un coup tactique à tenter, ce que Deschamps n’a jamais souhaité réaliser, s’enfonçant également dans le jeu pragmatique voulu par Fernando Santos. 

Capture n°14

Et soudain, Eder…

Même les Portugais n’auraient certainement jamais misé sur Eder. Fernando Santos, qui avait surpris en le sélectionnant, décide de le faire entrer en jeu lors de cette finale (79′), un nouveau choix étonnant. En effet, depuis le début de la compétition, Eder n’a même pas joué une demi-heure au total, restant sur le banc lors des trois matchs à élimination directe. Cependant, Eder est un nouveau coup tactique de Fernando Santos. Jusque-là plutôt tranquille, la défense centrale Koscielny-Umtiti doit subitement se réveiller face à l’impact d’Eder tandis que Nani est repositionné à droite, un poste qu’il préfère et qui correspond plus à ses qualités. Eder pèse tout de suite sur la défense française grâce à sa qualité de conservation de balle qui force les Français à faire faute (5 au total sur Eder, dont 2 d’Umtiti). 

L’équipe de France aurait cependant pu faire la différence en toute fin de match, dans les arrêts de jeu, mais le poteau s’est opposé à Gignac (92’), qui avait brillamment éliminé Pepe, à qui il pose plus de problèmes que Giroud. Hormis ce poteau resté dans les mémoires, la prolongation paraissait inéluctable. Alors qu’il lui restait un changement, Didier Deschamps ne se précipite pas, peut-être pas assez. Il attendra finalement le but d’Eder pour faire rentrer Martial à la place de Sissoko, sans changer de système encore une fois.

Quatre ans après, avec le recul, il est évident que l’équipe de France n’aurait jamais dû encaisser ce but mais l’exploit d’Eder a été possible aussi parce que ce dernier a parfaitement su utiliser la zone d’incertitude de la charnière centrale française, si caractéristique des situations de défense contre un seul attaquant de pointe (Capture n°15). Sur l’action du but, le jeu venant du côté gauche, Eder se situe naturellement dans la zone de Koscielny qui perd son duel. Umtiti doit alors normalement sortir pour suppléer son partenaire mais il reste dans sa zone, sans dépasser sa fonction. Eder a donc tout le temps de frapper, ce qui est encore plus visible avec un angle de vue aérien (Capture n°16). 

Capture n°15
Capture n°16

Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, Umtiti dispute son troisième match avec les Bleus. Il ne devait même pas être à l’Euro et n’avait pas été choisi après la blessure de Raphaël Varane. C’est le forfait de Jérémy Mathieu qui le propulse parmi les 23. Il a fêté sa première titularisation contre l’Islande en quart de finale afin de remplacer Rami, suspendu. Deschamps lui a renouvelé sa confiance en demi-finale où il a excellé contre l’Allemagne, gardant sa place pour la finale. Le manque d’expérience peut expliquer sa faute sur le but mais la défaite française lors de cette finale de l’Euro 2016 s’explique plus globalement et le manque de prise de risque saute encore plus aux yeux quatre ans après. 


Si le jeu portugais a fait l’objet de critiques, la France a une grande part à prendre dans son échec. Alors que l’accent était mis sur le champ lexical de la malchance, centrant l’analyse sur des actions séparées les unes des autres telles que le poteau de Gignac, la blessure de Cristiano Ronaldo ou encore l’exploit d’Eder, les yeux étaient détournés de toute analyse tactique. C’est pourtant sur ce terrain que la France a perdu et que Fernando Santos a dépassé Didier Deschamps, dont les solutions caricaturales ne représentaient aucun véritable changement dans le système. Les décisions fortes du sélectionneur lusitanien pendant la finale ont permis au Portugal de gagner son premier titre majeur, un titre inattendu qui tendait les bras aux Bleus. L’Euro 2016 a néanmoins permis de dessiner une colonne vertébrale Umtiti-Pogba-Griezmann qui portera l’équipe de France deux ans plus tard pour un deuxième sacre mondial. Et en 2018, ce fut justement au tour des Bleus d’être critiqués pour leur jeu et leur pragmatisme. 

Nicolas Mudry

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