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Pierre Garonnaire, le premier recruteur

Assurément, le mercato qui s’ouvre en France va une nouvelle fois laisser la part belle aux transferts de jeunes, voire de très jeunes joueurs, à des prix toujours plus exorbitants. Il mettra en lumière le travail des recruteurs et des scouts qui sillonnent les terrains de chaque compétition des footballeurs en herbe afin de dénicher les talents. Aujourd’hui, l’immense majorité des clubs européens possède une cellule de recrutement et un centre de formation développé, sur lesquels se bâtit une politique de repérage et de développement des jeunes joueurs à des fins à la fois économiques et sportives. 


Recruteur puis directeur sportif de l’AS Saint-Etienne pendant plus de trois décennies, Pierre Garonnaire demeure le premier dont l’activité était de repérer des jeunes prometteurs à travers la France à partir des années 1950. Acteur clé de la réussite sportive des Verts, le ligérien a recruté les onze Stéphanois de la mémorable finale de la Coupe des clubs champions européens du 12 mai 1976. Ce soir-là, dans la ferveur de Glasgow, l’odyssée de l’Association Sportive de Saint-Etienne échoue au pied des poteaux carrés d’Hampden Park, face àl’implacableBayern Munich. Le lendemain, une foule inédite envahit les Champs-Elysées afin de célébrer et de remercier une équipe qui vient de perdre un match de football.

Au fondement de la réussite sportive de l’ASSE des années 1970, la politique ambitieuse d’un club bien structuré autour d’un trio de fer : Rocher, Herbin, Garonnaire

Maître absolu du football français avec 8 titres de champions entre 1964 et 1976, le club forézien fait chavirer l’Hexagone dans des proportions jusqu’alors inégalées durant ses épopées européennes, devenant une mascotte nationale, médiatique et populaire.

Aux manettes de l’A.S Saint-Étienne se trouvent trois hommes qui s’avèrent être complémentaires dans la gestion administrative et sportive du club : le président Roger Rocher, l’entraîneur Robert Herbin et le recruteur Pierre Garonnaire. Tous les trois détiennent un rôle indissociable dans le développement et la performance du club. Les succès nationaux de la fin des années 1960 démontrent les fondations solides et l’organisation efficace du club. Dans un football professionnel français à la traîne sur le plan européen, le club fait figure de précurseur en mettant tous les moyens technologiques, organisationnels et médicaux possibles pour permettre à l’équipe d’exploiter la totalité de son potentiel. Par exemple, Saint-Étienne est le premier club de football en France à se rendre en avion sur les lieux de ses rencontres à l’extérieur afin de limiter la fatigue inhérente au voyage. Il est également le seul à disposer d’un service vidéo permettant d’observer et de disséquer le jeu des adversaires dans le but d’optimiser la préparation des matchs. Autre singularité : un staff médical étoffé avec un médecin attaché au club, le docteur Poty, ainsi qu’un kinésithérapeute, suit quotidiennement les joueurs stéphanois pour prévenir les risques de blessures et faciliter la récupération. Des outils tels qu’une fiche médicale personnalisée et du matériel de récupération sont employés.

De gauche à droite : Herbin, Rocher, Garonnaire, fumant un air d’Europe

Pierre Garonnaire, pierre angulaire de la stratégie de formation à la stéphanoise

La réussite sportive de Saint-Étienne réside dans sa politique de formation et la grande stabilité de son effectif. Alors que la génération précédente qui gagne le championnat de France quatre fois de suite entre 1967 et 1970 avec des talents comme Bernard Bosquet, Georges Carnus ou Salif Keita s’essouffle, le club cherche alors à recruter une nouvelle vague de jeunes joueurs pour incarner la relève. Ainsi, en 1969 et 1970 arrivent des jeunes de 17 ou 18 ans, venant de toute la France, appelés a posteriori les « Marie-Louise » par l’entraîneur Robert Herbin. Parmi ces jeunes stagiaires se trouvent Jacques Santini, Alain Merchadier, Christian Lopez, Christian Sarramagna, Christian Synaeghel, Patrick Revelli ou encore Pierre Repellini. Ensemble, ils remportent la Coupe Gambardella en 1970 face au rival lyonnais en finale.

À sa prise des pouvoirs sportifs en juin 1972, Robert Herbin choisit de s’appuyer sur ses « Marie-Louise » alors que le président Rocher lui propose de s’appuyer sur des joueurs plus expérimentés. Le jeune entraîneur réclame alors seulement deux recrues : un gardien et un défenseur central. Garonnaire active alors ses réseaux internationaux pour dénicher deux pépites : le gardien yougoslave Ivan Curkovic en provenance du Partizan Belgrade et le défenseur argentin Oswaldo Piazza atterrissant de Lanus intègrent l’effectif à l’été 1972.

Le recrutement de jeunes talentueux et intelligents : la méthode Garonnaire

Latéral droit de Saint-Étienne entre 1935 et 1945, Pierre Garonnaire monte un magasin de maroquinerie en centre-ville à la fin de sa carrière. Cinq ans plus tard, une sollicitation de Jean Snella, nouvel entraîneur des Verts avec qui Garonnaire a joué, change son destin. Il demande au maroquinier de recruter des jeunes joueurs, bâtissant une véritable politique de club autour de l’observation et du recrutement des jeunes. À cette époque, le poste de recruteur n’existe pas véritablement dans les clubs français. Pierre Garonnaire devient le premier homme qui se dédie totalement à cette tâche et part à la recherche des jeunes joueurs talentueux en France et dans le monde pour venir garnir le centre de formation de Saint-Étienne. Bénévole jusqu’en 1967, il devient par la suite officiellement directeur sportif du club. Dorénavant, il s’occupe de tout, toujours rigoureusement : il réserve les hôtels quand le club se déplace, part observer les futurs adversaires et met même en place les premières séances vidéos. 

Il maille le territoire à travers un réseau d’indicateurs et d’observateurs en France et dans le monde. A chaque fois qu’un jeune joueur sort du lot, Garonnaire se déplace. Ainsi, il parcourt en voiture environ 50 000 kilomètres par an. Il travaille en constante relation avec l’entraîneur du club pour cibler les profils de joueurs recherchés. Son flair et ses méthodes de recrutement novatrices qui prennent autant en compte la personnalité du joueur que son talent footballistique constituent un atout majeur de la politique sportive stéphanoise. 

Il explique ainsi sa démarche de travail : « Je pense que les procédés employés il y a quelques années ne sont plus valables maintenant […] Il faut trouver des garçons doués pour le football, doués techniquement, physiquement, mais il faut surtout trouver des garçons intelligents, parce que finalement il faut que les garçons comprennent tous les efforts qu’ils ont à faire pour arriver jusqu’au haut niveau de l’élite ». La prise en compte des capacités mentales et psychologiques au même niveau que les qualités footballistiques constitue un fondement de la réussite stéphanoise Elle aboutit à la formation d’un groupe de joueurs talentueux, solidaires et possédant des qualités mentales accomplies. De ce fait, le public stéphanois s’est rapidement identifié à cette équipe verte, dont les individus possèdent des valeurs conformes à l’identité ouvrière et populaire du club et de la région.

Le rôle de Pierre Garonnaire ne restreint pas au repérage des talents. Le directeur sportif doit également convaincre les parents et créer les conditions d’épanouissement individuel et collectifs pour les jeunes provenant des quatre coins de l’Hexagone qui viennent garnir la formation stéphanoise. La complicité avec Robert Herbin a permis aux deux hommes de faire prendre la mayonnaise à ce groupe de jeunes joueurs, issus de territoires et de milieux sociaux différents.

Dotée d’une force mentale hors du commun, Saint-Etienne renverse des montagnes sur la scène européenne. En 1974, les Verts atomisent l’Hadjuk Split 5-1 après une lourde défaite 4-1 en Yougoslavie. Rebelote en quart de finale de la plus prestigieuse des coupes européennes, lorsque le Chaudron s’embrase pour fêter la qualification des Verts qui surmontent un handicap de deux buts pour sortir le Dynamo Kiev du Ballon d’or Oleg Blokhine en l’emportant 3-0.

Un divorce douloureux au crépuscule de l’époque dorée des Verts

La séparation entre le trio Rocher, Herbin et Garonnaire débute en 1979 lorsque le président décide le changement de cap dans la politique de recrutement des joueurs avec l’arrivée de deux stars internationales, Michel Platini et Johnny Rep, contre l’avis de ses deux acolytes. Le club forézien est sacré champion en 1981, mais plonge dans la crise. L’affaire de la caisse noire de 1982 engendre l’éclatement du trio. Le président historique Roger Rocher, accusé d’avoir organisé le détournement de 20 millions de francs afin de conserver ses meilleurs joueurs, condamné à 18 mois de prison. Garonnaire et Herbin quittent le club. 

Minée par le départ de ses meilleurs éléments, l’ASSE est reléguée au purgatoire de la deuxième division en 1983-84 après le départ de ses meilleurs éléments. Le premier des recruteurs reviendra sporadiquement au club à la fin des années 1980, avant de se reconvertir en temps qu’agent de joueur. 


Décédé le 8 juillet 1998 à 82 ans, il ne verra pas le sacre de l’Equipe de France et l’invasion des Champs-Elysées pour une équipe de football qui gagne. Profondément visionnaire, il part avec les dix titres de champion remportés entre 1957 et 1981 et les souvenirs d’épopées européennes qui ont marqué le football français. Révolutionnaire et novateur, sa clairvoyance a montré au football français l’efficacité du repérage et du développement de jeunes talents.

Deux étoiles.

Texte : Guillaume Vincent

Sources :

Adrien Franque, « Comment Pierre Garonnaire et l’AS Saint-Étienne ont inventé le métier de recruteur », Sports Vice, 7 janvier 2016, https://www.vice.com/fr/article/78gyby/rtro-comment-pierre-garonnaire-et-las-saint-etienne-ont-invente-le-metier-de-recruteur

Benjamin Rassat, Saint Etienne : l’épopée 1976, Institut national de l’audiovisuel, Canal Plus, 2016, 91 minutes 

Guillaume Vincent, « L’épopée de l’Association Sportive deSaint-Étienne en Coupe des clubs champions européens (1974-1977) : une odyssée française », mémoire d’histoire soutenu à Sciences Po Lyon, 2018

Patrick Leroux, « FOOT, le marché des transferts. 3: le découvreur des Herbin, Revelli et Piazza garde les deux pieds dans le foot. Garonnaire, recruteur toujours vert 1949: il cherche des jeunes pour Saint-Etienne. 1995: il continue. Pour lui. », Libération, 23 juin 1995, http://www.liberation.fr/sports/1995/06/23/foot-lemarche-des-transferts-3-le-decouvreur-des-herbin-revelli-et-piazza-garde-lesdeux-pieds-dans_136654

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