Footballitik

Nicola Zingaretti, gauche romantique et louve capitoline

Qui a dit que le président de la région « Lazio » se devait de supporter l’historique club homonyme ? Nicola Zingaretti n’en a que faire de ces formalités ; lui son club de cœur c’est la Roma. Désigné secrétaire général du Partito Democratico (PD) en mars 2019, il incarne aujourd’hui la principale personnalité politique de gauche, au sommet d’un Etat traditionnellement gouverné par la droite chrétienne. Et Nicola a le vent en poupe : plus il fleurte avec le foot, plus sa côte grimpe. Alors, depuis dix ans, celui qui fut un fervent militant du Parti communiste s’attache à parler de football, à se positionner en tant que tifoso, bref à vivre le football comme n’importe quel italien passionné.


“Dialecti-calcio”

L’éternelle rhétorique footballistique comme argument de campagne, « Zinga » la connaît par cœur. Mieux, il l’utilise à merveille. « Supporter de toujours », comme le veut la formule, surtout en période électorale. Être un « tifoso romanista » (supporter romain, ndlr), ça aide quand il faut se faire élire à la tête de la région.

Tout comme Giuseppe Conte, actuel Président du Conseil et proche du mouvement cinq étoiles, le leader du Partito Democratico affiche fièrement depuis une dizaine d’années son attachement au club de la capitale. La Louve comme enseigne d’une politique sociale nouvelle, la Roma comme porte-étendard de la gauche italienne. En 2011, à l’heure du rachat historique du club par le richissime homme d’affaires Américain Thomas R. DiBenedetto, « Zinga » déclare : « Je suis cette acquisition de près, en tant que supporter, avec le cœur ». Précisons tout de même que la cession intervient juste avant des élections locales… dans la région Lazio ! Habile Zingaretti.

Mais se faire élire à la tête de la région relève d’une autre paire de manches. Si les tifosi de la capitale supportent historiquement la Louve, les alentours de Rome sont eux recouverts de banderoles bleues et blanches. Les laziali font la loi par le nombre. En bon politicien en puissance, le leader de la gauche satisfait donc l’égo de son électorat : « Moi, je suis un supporter de la Roma, même si avec la Lazio on a fait de magnifiques choses, il y a quelques jours de cela. C’était un superbe parrainage ! » déclare-t-il en pleine campagne en janvier dernier, parfaitement conscient que sa réélection dépend en partie du vote des Biancocelesti. Une opération de conquête au succès plus que probant : du social, par le parrainage, et du politique, par les déclarations, rassemblés sous l’allure d’un sourire à toute épreuve. C’est tout « Zinga » ça.

“Le derby est historiquement une opportunité pour vivre ensemble un rendez-vous partagé par tout une communauté, la communauté romaine.”

Mais que faire lors d’un derby ? Comment maintenir cette rhétorique politique pensée pour satisfaire les deux camps sans glisser dans le bipolarisme ? L’intéressé nous a mâché le travail lors d’une interview au Corriere Dello Sport, réputé pour son sérieux et ses fines analyses. En novembre 2017, à la question : « Quelle rencontre vous attendez vous à voir ? », Zingaretti répond : « J’espère qu’il y aura beaucoup de monde et que le Stadio Olimpico sera plein. Bien sûr, en tant que supporter je la vis avec une certaine appréhension, mais en tant qu’administrateur je la vis comme une journée magnifique. Car le derby est historiquement une opportunité pour vivre ensemble un rendez-vous partagé par tout une communauté, la communauté romaine. ».

Inégalités économiques ? Zingaretti romantique…

« Pallotta ? Encore un autre qui vient de nulle part et tente de s’intégrer dans cette magnifique communauté avec de l’arrogance comme seule richesse. Ils viennent et donnent des leçons. S’ils pensaient plutôt à faire leur devoir, ça serait mieux. En tant que romain, je lui dis : plutôt que de donner des leçons aux autres, permet-nous de rêver à nouveau, parce que c’est le seul vrai enjeu que nous avons devant nous. ». Au-delà du jeu de mots habilement placé (en italien, il reprend le slogan de sa campagne de 2018 « Pour aller de l’avant, tous ensemble »), la riposte est sèche, très sèche. James Pallotta, président de la Roma depuis 2012, en prend pour son grade. Mais de quel crime le milliardaire Américain s’est-il rendu coupable, si ce n’est celui d’être un milliardaire justement ?

Dans les faits, bien qu’en apparence les rapports entre Zingaretti et la Louve semblent au beau fixe, le leader de la gauche italienne ne peut supporter les critiques récurrentes de sa politique socio-économique. Question d’égo ou réel sentiment d’injustice ? « Zinga » n’a aucune appréhension à s’attaquer plus largement à la logique capitaliste du football, en critiquant notamment l’absence de redistribution équitable des richesses, en particulier en terre romaine où les inégalités fleurissent depuis une dizaine d’années. Le tableau est parfait. Nicola Zingaretti passe pour le pourfendeur d’un système qui écrase les plus faibles, en marxisant à outrance son discours, faisant presque oublier le passé libéral du Partito Democratico à la tête du gouvernement. « Un vrai tribun de gauche » comme le veut l’expression de Jean-Luc Mélenchon.

“Pour aller de l’avant, tous ensemble”

Slogan de campagne pour les élections régionales de 2018

Zingaretti marxiste ? On est encore loin de la gauche à tendance socialiste, alors parler de « marxisme » semble bien prématuré. Il s’agit plus d’une opportunité électorale que d’un vrai discours de fond. Un coup politique consistant à se donner une image d’opposant politique au Mouvement cinq étoiles et à la Ligue, en invectivant les plus grandes fortunes de la capitale. Une manière éclairée de faire passer son programme économique pour la région Lazio au second plan pendant la campagne. Parce que son électorat marxisant risque de ne pas apprécier…

Une réduction des charges fiscales pour les grandes entreprises de la région, une optimisation (à tout prix) de l’ouverture au tourisme, une promotion de l’innovation, ou encore une réponse aux mutations du travail par plus de flexibilité, voilà les mesures phares du programme de Nicola Zingaretti au printemps 2018. De quoi faire frémir ses anciens camarades du Parti communiste. Seule sa proposition d’investir dans le domaine sportif semble rendre hommage à ses convictions passées. « Emmener le sport là où il le mérite » écrit l’éloquent point d’appui politique de la jeunesse italienne.

“Investir sur le futur”

Après quelques questions à la légèreté n’ayant d’égal que leur futilité, le journaliste du Corriere dello Sport prend une mine grave et, d’un ton sec, il interroge son invité : « Que proposez-vous pour remédier à cet immense échec sportif qu’est la non-qualification à la Coupe du monde 2018 ? ». Mais « Zinga » n’est pas du genre à trembler devant telle matière. Au contraire, il excelle dans l’art de persuader par la rhétorique émotionnelle. « Nous devons investir nettement plus sur les jeunes. Aujourd’hui nous faisons bien trop peu. » répond-il. Avant de poursuivre : « Aujourd’hui, plutôt que d’assumer le risque d’investir sur les jeunes, on préfère attendre qu’ils se forment ailleurs, pour ensuite les acheter. Mais c’est une erreur. (…) Nous devons créer des infrastructures qui permettront à tous ceux qui souhaitent jouer au foot d’étudier au lycée ou à l’université sans pour autant renoncer à une carrière de haut niveau. L’élimination doit nous obliger à initier une période d’investissement massifs sur les générations futures. ». Le football comme fait social total par essence. Capable de changer la destinée d’un gamin des faubourgs de Rome à jamais, en un claquement de doigts, en une étincelle de talent.

Le PCI, c’est comme son ancien club : ça peut se renier, mais jamais s’oublier

Zingaretti a parfaitement compris l’importance du sport dans la société italienne moderne. Il sait pertinemment ce que le Calcio peut apporter à sa région tant en termes de développement que de rayonnement. Et par-dessus tout, il est conscient que miser sur l’avenir du football romain, c’est miser sur son avenir politique. La gauche italienne a d’ailleurs toujours eu cette propension à investir sur la jeunesse, en particulier en période de crise institutionnelle ou politique.

“Notre message c’est : d’accord il y a la crise, mais nous sommes là, prêts à vous tendre la main.”

« La région a-t-elle fait un geste dans cette direction ? » s’empresse de poursuivre le génie derrière son calepin. Jamais déstabilisé, même par l’incompétence criante de son interlocuteur, la force tranquille enchaîne : « Oui bien sûr. Nous avons investi énormément dans les écoles, avec deux opérations distinctes que je crois innovantes. La première : nous avons demandé à toutes les écoles supérieures de Lazio de quels soutiens elles avaient besoin. Et nous avons fourni les instituts pour un total de 240000 étudiants avec les kits qu’ils nous ont demandé : maillots, crampons, ballons et autres accessoires. Et comme seconde opération, nous avons investi dans les gymnases en usant des fonds européens pour l’approvisionnement énergétique. (…) Notre message c’est : d’accord il y a la crise, mais nous sommes là, prêts à vous tendre la main. ».


Zingaretti c’est l’Italie comme on l’aime. Courageuse, fanfaronne, parfois même un peu trop sûre d’elle. C’est un alliage réussi entre modernisme et retour aux sources. C’est une gauche romantique dans une scène politique ébranlée par les crises successives. Et c’est surtout un monsieur suffisamment rusé pour se positionner comme une des figures politiques majeures d’un pays qui se refuse à la gauche depuis l’instauration de la République. Zingaretti, c’est le symbole de cette louve capitoline.

Jules Grange Gastinel

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