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Michel Hidalgo, l’humaniste du jeu

Jeudi 26 mars 2020, alors que le monde et le football sont paralysés, ce dernier perd un être cher, Michel Hidalgo. Deux jours auparavant les Néerlandais se désolaient de ne pas pouvoir rendre l’hommage habituel du 24 mars en mémoire de Johan Cruyff décédé quatre ans plus tôt. C’est donc au tour des Français de pleurer une légende, de pleurer un précurseur, de pleurer un humaniste. Il prit la tête de l’Equipe de France en 1976, se qualifia pour deux Coupes du Monde, remporta un Euro et s’en alla en 1984. Le premier trophée international d’un pays qui ne figure pas sur la carte mondiale footballistique avant l’arrivée d’Hidalgo. Un jeu léché symbolisé par son “carré magique”, constitué de deux ou trois meneurs de jeu dans un milieu à quatre. Une première dans l’histoire qui va permettre de montrer au monde qu’il est possible de faire cohabiter beauté et résultat. Chronique d’un mandat fondateur pour le football français.


Avant de dresser le bilan des huit années bleues de Michel Hidalgo, il est nécessaire d’établir le contexte dans lequel il arrive en 1976. Pour cela, retournons tout d’abord en 1958 lorsque l’Equipe de France d’Albert Batteux établit sa meilleure performance en terminant troisième du mondial suédois. Le coach du mythique Stade de Reims instaure un 4-2-4 en bon supporter du beau jeu et pionner d’une idée nouvelle. A la même période, l’autre entraineur français du moment, Helenio Herrera, ne voit pas ce sport du même œil, lui, celui qui popularisa le Catenaccio trente ans après le verrou suisse de Karl Rappan. Le “petit jeu” de Batteux fait de passes rapides laissa donc sa place aux “années bétons” et les longues années de disette du football tricolore. En plus de résultats sportifs en berne, des guerres internes se déclarèrent entre partisans du beau jeu (Batteux, Le Miroir du Football) et ceux du béton (Boulogne, L’Equipe). Le Miroir du Football et Georges Boulogne sont deux des acteurs primordiaux de cette division interne. Le Miroir est un journal réputé proche du parti communiste défenseur du beau jeu. François Thébaud en était le rédacteur en chef et Phillippe Seguin l’un des plus célèbres journalistes, il pense que “la défense en ligne constitue l’acte progressiste alors que le Catenaccio symbolise le fric pour ne pas perdre, soit le capitalisme le plus ordurier”. En conflit avec le foot business ils s’opposent à Boulogne qui s’apparente tel un dictateur du résultat. Celui-ci amorce la décrépitude du football français. Avec une vision relativement primitive où l’intransigeance militaire était prônée aussi bien sur qu’en dehors du terrain. Lorsqu’il était à la DTN, qu’il a lui même fondé, il avait toujours un train de retard et à cette époque, seul le FC Nantes de José Arribas et l’AS Saint-Etienne de Jean Snella s’opposaient à cette vision.

Michel Hidalgo est lui aussi très au courant de ces querelles tactiques. Il a joué sous Batteux à Reims, a été l’adjoint de Georges Boulogne entre 1969 et 1973 puis de Stéfan Kovacs jusqu’en 1976 sur le banc des bleus qu’on appelle encore “les tricolores”. Tel Machiavel, il arrive au pouvoir en douceur avec un intérêt pour l’éthique et une habilité politique.Son art du juste milieu lui fera dire : “A Reims, j’ai découvert le beau jeu, à Monaco, j’ai pris du recul, à la Direction Technique Nationale, j’ai complété ma vision du foot français”. Dans un football français gangrené par les défenses des intérêts de chacun, l’humanisme d’Hidalgo sera d’abord moqué avant d’être admiré. De son mandat, nous pourrions retenir des centaines d’images, pour lui rendre hommage nous n’en retiendrons que trois.

France 3-1 Bulgarie 1977, le commencement

L’image est symbolique des huit ans que Michel Hidalgo a passé sur le banc de l’Equipe de France. Pourtant ce match ne se déroule que dix-huit petits mois après son premier. Il est porté en triomphe par ses joueurs et pleure sous la pluie parisienne et la capuche de son K-Way bleu. Gagné par l’émotion de qualifier son pays pour une Coupe du Monde, douze ans après la dernière. Pour ce faire, il fallait sortir d’un groupe étriqué avec la Bulgarie et l’Eire et attendre le dernier match de cette phase d’éliminatoire face à la Bulgarie pour exulter. Des buts de Rocheteau, Platini et Dalger envoient la France en Argentine et Hidalgo dans le ciel noir du Parc des Princes. Jusqu’à présent, le sélectionneur n’a fait aucun faux pas et renouvelle l’effectif en appelant des jeunes joueurs comme Michel Platini, Maxime Bossis ou Didier Six qui deviendront des éléments incontournables des succès futurs. Un fait-divers -mais marquant- va venir ennuyer la bonne dynamique française. En effet, la veille de partir en Argentine, Michel Hidalgo et sa femme sont victimes d’une tentative d’enlèvement ! Deux agresseurs d’un groupuscule réclamant le boycott de la compétition mondiale chez le dictateur Videla menacent les deux époux à l’aide d’une arme que l’entraineur arrivera à saisir pour les faire fuir.

La Coupe du Monde ne sera finalement pas une franche réussite pour des bleus tombés dans un groupe de la mort avec les Italiens futurs quatrièmes et les Argentins futur vainqueurs. Ce qu’on retient de cette compétition est la première victoire française en phase finale de mondial depuis vingt ans face à la Hongrie (3-1). Cette victoire s’est signée sous une tunique blanche à bandes vertes prêtées par le club de Kimberley à Mar del Plata à cause d’un jeu de maillot trop semblables à ceux hongrois. D’autres affaires viendront ternir le bilan des premières années d’Hidalgo notamment le contentieux entre une partie de l’effectif et la presse nationale. Les joueurs demandaient une prime pour le sponsor de leurs chaussures avant qu’un journaliste ne traite Didier Six d’imbécile sous couvert d’anonymat. Une ambiance générale pas au beau fixe qui se clôturera sur une non-qualification pour l’Euro 1980 après une défaite en Tchécoslovaquie (2-0) face aux tenants du titre européen.

Un premier échec sportif -si nous estimons que lors mondial 78 il était impossible de faire mieux- qui ne doit pas faire oublier les premiers préceptes de jeu qui se sont mis en place. Dès le match face à la Bulgarie, il aligne un milieu Batheney-Platini-Guillou derrière un trio d’attaquants. Une composition offensive qui s’avère judicieuse puisque la France gagne largement tout en proposant un jeu attrayant. Certains feront passer son coaching comme trop humain et naïf estimant que certains joueurs faisaient l’équipe à sa place. Nous retiendrons davantage son côté tacticien aussi rigoureux qu’audacieux. Il est vrai qu’il laissait ses joueurs s’exprimer assez librement sur le terrain mais cela n’enlève rien à son mérite. Le collectif bleu avait la volonté de redoubler les passes pour ensuite exploiter les espaces libres. Près de dix ans après l’Ajax et les Pays-Bas de Rinus Michels, l’Equipe de France d’Hidalgo voulait moderniser le jeu tricolore. Cela ne lui fera pas perdre de vue l’objectif premier de se qualifier pour une seconde Coupe du Monde consécutive, le Mundial espagnol de 1982. Pour cela, il fallait se dépêtrer d’un groupe mélant Chypre, l’Eire, la Belgique et les Pays-Bas. Au moment d’affronter les Hollandais en novembre 1981, les hommes d’Hidalgo sont au pied du mur. C’est la septième et avant-dernière journée de cette phase de groupe et après avoir essuyé trois défaites, ils se retrouvent dans l’obligation de gagner ce match et celui face à Chypre.

France 2-0 Pays-Bas 1981, le tournant

Les photos collectées lors de la rencontre se résument en grande partie à la célébration de Michel Platini après son coup-franc victorieux au retour des vestiaires. Celle qui est symbolique du mandat bleu de Michel Hidalgo est prise la veille en conférence de presse. Il est seul face aux caméras et aux journalistes tel un accusé dans un tribunal. L’Equipe Magazine vient de publier un sondage révélant que seulement 3% des votants voulaient qu’il reste après le mondial 82. Encore fallait-il y aller. Mais comme lors de chaque match de qualification dans la froideur des soirées automnales, Hidalgo a plié mais n’a jamais rompu. “Nous vivons aujourd’hui dans l’angoisse. Je doute, dit l’accusé, je crois qu’il y a une forme de résignation” mais lui y croyait et connaissait ses forces. Il aligna donc le 18 novembre 1981 un 4-3-3 avec un milieu offensif composé de Platini, Giresse et Genghini, trois numéros 10 pour orchestrer le jeu français. Un choix audacieux comme toujours qui paiera puisque les bleus se qualifient pour la prochaine Coupe du Monde, Hidalgo est lui conforté à la tête de cette équipe pour qui le pays se met à rêver. Son inquiétude avant ce match décisif révèle l’humanisme d’Hidalgo qui abordait chaque événement empli d’émotion mais toujours avec bienveillance. Il n’était en plus pas un autoritaire à la contrainte militariste mais savait faire des choix forts comme l’intronisation d’Amoros et Janvion à la place de Larios et Soler après l’échec inaugural de la Coupe du monde face aux Anglais (3-1).

Le “carré magique” aperçu à Paris face aux Oranjes n’était qu’un triangle et allait laisser place au vrai système lancé en plein deuxième tour du mondial face à l’Irlande du Nord. Hidalgo lança ce qu’il aimait appeler le “Label France” ou “l’Atout France” : un milieu composé de Tigana positionné plus bas en phase de relance, les deux autres axiaux, Giresse et Genghini, s’espacent pour accélérer les échanges et enfin Platini, plus haut, fait le lien avec le front offensif. “Pour la première fois, ma vieille ambition – quatre milieux offensifs – va se réaliser sur un terrain et au moment le plus crucial […] C’est sans doute risqué, mais j’en prends la responsabilité, en rappelant ma philosophie de base concernant le football français : nos caractéristiques ne s’accommoderont jamais d’un jeu rugueux, basé sur la puissance physique” dit Michel Hidalgo avant la rencontre remportée quatre buts à un. Les Français semblent attaquer de tout part et mènent une révolution tactique. Du football offensif avec comme seule quête l’enthousiasme. Guidé par son idéal du “football souriant” et pro-actif, Hidalgo arrivait à rompre avec la culture défensive en France et imposer, en plus d’un système de jeu, un véritable style français.

Hidalgo rêvait d’un football sans calcul et cela aurait pu le mener à sa perte. En effet, en demi-finale, face à l’Allemagne de l’Ouest, la France menait 3-1 avant de se faire rattraper et battre aux tirs au but. “On n’a peut-être pas assez calculé, justement, constate Bruno Bellone. Michel était quelqu’un de poétique. C’était le jeu, le plaisir… On s’est tellement fait plaisir que ça nous a sûrement coûté le match contre la RFA en 1982. On aurait pu faire les Italiens et aller en finale”. Mais cette défaite aussi tragique que romantique ne déstabilisa pas Michel Hidalgo dans l’opinion publique, bien au contraire. Le lendemain de ce match à Séville, L’Equipe titrait “Fabuleux !” signe de l’évolution qu’avait initié le sélectionneur dans le foot français jusqu’à l’intérieur d’une des institutions pourtant portées sur le jeu défensif avant son arrivée. Dans cette France de béton, Hidalgo emmena du romantisme. Seulement, ce match aurait pu être encore plus réussi si la dramaturgie avait tourné en faveur de son équipe. Si l’arbitre avait vu le gardien allemand Harald Schumacher percutant violement et blessant Patrick Battiston. Si Didier Six et Maxime Bossis n’avaient pas loupé leur tir au but. Tant de faits de jeu qui obligèrent Michel Hidalgo, en bon humaniste, à porter presque tous ses joueurs jusque dans les douches où l’eau chaude se mêlait à leurs larmes.

Les troubles post-traumatiques de l’équipe sont multiples mais Hidalgo a déjà en tête l’Euro 84 qui se déroulera sur leurs terres, eux qui avaient été abusés en 1978 face au pays hôte argentin. Entre la défaite en Pologne (4-0), premier match suivant le mondial, et celle au Danemark (3-1), en septembre 1983, la France ne perd pas et restera ensuite invaincue jusqu’aux retrouvailles avec le Danemark pour la première rencontre de l’Euro (victoire 1-0). S’en suit alors un des matchs les plus maitrisés de l’ère Hidalgo : France-Belgique. Alors que depuis le mondial précédent, Hidalgo avait intronisé Luis Fernandez en lieu et place de Bernard Genghini dans le “carré magique”, il devait faire face ce jour-là à la suspension d’Amoros. Il décida donc de sortir de son chapeau un nouveau choix osé, Genghini retrouva sa place dans le milieu à quatre et Fernandes joua arrière droit ! Un choix encore audacieux qui le récompensera car avec ses cinq milieux de terrain, dont trois meneurs de jeu, l’Equipe de France l’emporta 5-0. Au retour d’Amoros, Fernandes ira de nouveau dans l’entre-jeu qui fera dire à Alain Giresse que “ce carré était plus solide que le losange de 82”. Ce carré permettra de battre la Yougoslavie (3-2) puis le Portugal (3-2 après prolongations) en demi-finale.

France 2-0 Espagne, l’achèvement

C’est donc lors de cette finale que la troisième et dernière image symbolique du mandat du sélectionneur fût capturée. De nouveau au Parc des Princes, comme sept ans plus tôt face à la Bulgarie, Michel Hidalgo est porté en triomphe par ses joueurs. Il pleure encore mais a troqué son K-Way contre un costume et tient dans ses bras le trophée européen. Le premier de sa carrière d’entraineur, le premier du football français. Certains s’accordent à dire que le premier amour est toujours le plus beau notamment par le biais d’émotions jamais retrouvées les fois d’après. Le titre de l’Euro 84 s’inscrit pour beaucoup de Français dans cette optique le préférant aux deux Coupes du Monde remportées en 1998 et 2018 et à l’autre Euro, lui glané en 2000. Hidalgo parle également d’idylle au moment de laisser sa place à Henry Michel à la suite de ce succès : “Demain matin ça sera peut-être difficile. Mais c’est une sorte de roman, et il y a cette histoire d’amour qui se termine sur une belle fin”. Un départ précipité puisqu’il avait promis le poste à son ami Henri Michel, alors entraineur de l’Equipe de France Olympique. Une promesse qu’il qualifiera plus tard de “connerie” car l’histoire d’amour aurait pu durer encore un peu. Il deviendra par la suite DTN et finira par cinq années tumultueuses comme entraineur de l’OM version Tapie.

Il est aujourd’hui indéniable de présenter le bilan de Michel Hidalgo à la tête de l’Equipe de France comme très bon. En plus de remporter un trophée (comme Aimé Jacquet, Roger Lemerre et Didier Deschamps dans l’histoire française), c’est celui qui proposa le plus beau jeu. Chose bien moins aisée en 1976 que pour ses successeurs. Par une construction au sol, des permutations ou des créations d’espaces, Michel Hidalgo a montré que l’Equipe de France pouvait être attrayante et tout de même l’emporter. Un joli pied de nez à Georges Boulogne et autres “bétonneurs” qui, sans être beaux à voir, gagnaient moins. Ils ne voyaient le football que par le prisme du résultat, Hidalgo a montré une voie différente. José Luis Borges disait : “Il y a une folie française, celle qui consiste à penser qu’on peut expliquer la beauté par la raison” en somme, refroidir ce qui est vivant, rendre intelligible ce qui ne l’est pas et pour éviter que l’on s’émeuve, on exige du spectateur qu’il exerce son esprit de façon mathématique et qu’il se plaise a calculer plutôt qu’à ressentir, à s’intéresser d’avantage à la forme qu’au fond. Hidalgo ne voulait pas calculer et si cela lui a parfois fait défaut, c’est aussi pour cette envie offensive, cette naïveté, cet humanisme qu’on l’a aimé.


Ses trois meneurs du premier “carré magique” sont les mieux placés pour parler de lui. Platini dit qu’il garde “personnellement le souvenir d’un Monsieur sincèrement humaniste”, Giresse pense qu’il leur a “fait croire en leurs qualités et au jeu qu’il voulait pratiquer en les persuadant qu’ils étaient capables de le pratiquer” et enfin Genghini conclut que l’ancien sélectionneur “tenait à ses principes et au plaisir”. Michel Hidalgo méritait bien mieux qu’un hommage en petit comité (Platini a annoncé qu’ils comptent en faire un regroupant plus de monde une fois les événements actuels terminés, ndlr). Il aurait dû avoir la chance de visionner une nouvelle fois l’Equipe de France produire le jeu qu’il appréciait tant. En 1993, Gérard Houllier est à la tête des bleus et si nous n’utilisons plus le terme “bétonneur”, cette expression lui allait à merveille. Nouveau dictateur du résultat du football tricolore il comprit face à la Bulgarie de Kostadinov que sa tactique était l’opposée du réalisme. “Il manque à cette Equipe de France ce que l’on aime : le panache et le brio. Ce sont des mots tabous ?” demanda Michel Hidalgo avant de rêver : “Je rêve d’un football souriant. Du sourire et de la création. La beauté est compatible avec l’efficacité”. Cette verve, il l’avait appris du même homme que le jeu, Albert Batteux. Les deux esthètes se sont donc désormais retrouvés dans un lieu souriant loin de tout ce béton.

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