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Marcelo Bielsa et Leeds, le mariage de la folie

Vendredi 17 juillet, début de soirée dans le Yorkshire. Toute une ville retient son souffle, les supporters de Leeds United peuplent les pubs tandis que les habitants peu en émoi devant un match de football -Leeds en compte peu rassurez-vous- sont tout de même suspendus à leur écran de télévision. Le chronomètre indique qu’il ne reste que cinq minutes à jouer lorsque Huddersfield et West Bromwich se neutralisent. C’est le moment où Emile Smith-Rowe décide de donner l’avantage aux locaux et de faire exulter toute une ville à 20 miles du John Smiths’s Stadium. Avec le temps additionnel, il reste encore dix minutes à jouer. Leeds n’en a que faire, les bières ont déjà volé, les rues sont déjà bondées, le club est de retour en Premier League. L’exil aura duré seize ans, une éternité pour une institution historique comme celle-ci.


Le lendemain de l’officialisation de la montée dans l’élite, Leeds United remporte le titre de la Championship. L’euphorie est immense dans la troisième plus grande ville du pays, son club est de nouveau à la hauteur. Depuis la descente de la Premier League vers l’échelon inférieur en 2004, les jours n’ont pas été très heureux pour le club qui a même séjourné en League One (troisième division britannique) de 2007 à 2010. Les grandes heures de Leeds United semblaient bien loin lorsque le club a annoncé l’arrivée de Marcelo Bielsa en juin 2018. Celui que l’on surnomme « El loco », traduisez le fou, signait donc dans un club où la crise est perpétuelle et dans une ville où la folie est habituelle. Après l’Athletic Bilbao, l’Olympique de Marseille ou la sélection chilienne, Bielsa voulait faire de nouveaux adeptes et s’attaquait à l’Angleterre, pays alors inconnu dans sa carrière. Deux saisons plus tard, les défenseurs du tacticien argentin se sont démultipliés Outre-Manche. Deux ans de folie parmi tant d’autres dans le Yorkshire.

UN PASSÉ GLORIEUX

Leeds United va retrouver la Premier League et donc son rival de toujours : Manchester United

Lorsque Marcelo Bielsa arrive dans les rangs de Leeds United, l’effectif semble encore trop limité pour espérer remonter dans l’élite. Il faut dire qu’en juin 2018, le club végète depuis quatorze ans entre la deuxième et la troisième division du pays. La saison précédant l’arrivée de Bielsa, les hommes de Thomas Christiansen puis de Paul Heckingbottom terminent treizièmes de Championship. Un triste bilan quand on connait le passé glorieux des peacocks. Un club à l’histoire marquante qui compte deux âges d’or. Le premier qui s’étend sur une dizaine d’années entre 1960 et 1975 et un second qui s’inscrit dans les années 1990. Deux périodes qui ont permis de remplir l’armoire à trophées et ont surtout fait rentrer le club dans la légende.

Remontons donc en 1961, lorsque Leeds United joue le maintien en Championship afin d’éviter de sombrer en troisième division nationale. Cette saison-là, Don Revie, encore joueur, est nommé entraineur avec comme mission d’éviter à son équipe de nouvelles humiliations sportives. Aussitôt dit, aussitôt fait, le nouveau coach s’attèle à la tâche en révolutionnant les méthodes d’entrainement. Méthodes qui vont d’abord être utiles au club avant de s’étendre dans le pays jusqu’au sacre anglais lors de la Coupe du Monde 1966. « Quand nous arrivions en sélection, personne ne faisait ce que nous faisions, ses méthodes avaient un temps d’avance » témoigne Peter Lorimer, attaquant de l’équipe qui bataillait encore dans les bas-fonds de la seconde division nationale. Les nouvelles méthodes telles que le suivi nutritionnel des joueurs, l’analyse tactique des adversaires ou l’attention plus importante sur le marché des transferts font rentrer Leeds et l’ensemble du football anglais dans le professionnalisme.

Don Revie va d’abord réussir sa mission d’éviter la relégation avant de se fixer d’autres objectifs plus ambitieux qui seront, eux-aussi, remplis. Le club aux maillots blancs, en référence au Real Madrid, remonte dans l’élite anglaise et remporte son premier trophée, une League Cup, en 1968. Deux titres de champion d’Angleterre, une FA Cup et un Community Shield seront également glanés entre 1969 et 1974. Des titres acquis grâce à un style qui va faire rentrer le club dans la postérité. Leeds United devient « Dirty Leeds » (sale Leeds en français) par rapport au style de jeu plus que rugueux prôné par Don Revie. Sous ses ordres, les joueurs n’auront que le résultat en ligne de mire, quoi qu’il en coûte. Fautes à répétition, provocations aux adversaires et au corps arbitral, brutalité et impact physique rythmaient les rencontres. Tous les joueurs, Bremner, Lorimer, Hunter, Charlton, Giles ou Cooper se mettaient au diapason. Même les plus fins techniquement de l’effectif aimaient faire partie de ce Dirty Leeds. Une équipe qui savait bien jouer mais qui préférait gagner.

Revie était un tacticien donc il leur avait appris à presser. Un pressing à différencier de celui que l’on connait aujourd’hui où la motivation est de récupérer le ballon haut. Le pressing de Leeds consistait à étouffer l’adversaire, à lui faire mal. George Best disait d’eux qu’ils « étaient très talentueux, mais ils étaient un foutu cauchemar ». La légende raconte même que le mythique nord-irlandais ne portait de protège-tibias que face à la bande de Billy Bremner. En 1974, Don Revie quitte Leeds United et est remplacé par Brian Clough. Nouvelle histoire folle dans ce club puisque le coach ne tiendra que quarante-quatre jours avant de se faire licencier. Un passage qui commence par une brouille avec les joueurs après leur avoir dit que les médailles acquises sous Revie n’avaient pas de valeur à cause des tricheries et qui se termine par un échange violent avec ce même Revie en direct à la télévision anglaise.

A la fin de la saison, Leeds perd face au Bayern Munich en finale de Coupe d’Europe des clubs champions. A la suite d’un but injustement refusé à Lorimer, les supporters anglais créent une émeute dans le Parc des Princes qui vaudra au club une suspension de toute compétition européenne dix ans avant les incidents du Heysel. De 1964, année de la montée en première division, à 1975, où la page se tournait définitivement, Leeds a gagné mais s’est aussi énormément sabordé terminant cinq fois sur la seconde marche du classement et échouant à trois reprises en finale de coupes nationales, en plus de celle face au Bayern. La parenthèse enchantée terminée, Leeds United retomba dans les divisions inférieures mais ne sombra jamais dans l’anonymat par rapport au mythe qui s’était créé. La pression du fantôme de Don Revie et du « Dirty Leeds » faisait trembler les jambes des joueurs même dix ans après. C’est donc dans l’optique de rompre avec ce passé que le nouvel entraineur Howard Wilkinson a marqué le second âge d’or du club. Arrivée en 1988, il fait remonter le club en première division deux ans plus tard. Se suivent ensuite une quatrième place dans l’élite et un titre de champion ! Des joueurs d’exception comme Gordon Strachan, Chris Fairclough, Lee Chapman ou encore, le plus connu en France, Eric Cantona, marquent la légende contemporaine du club du Yorkshire.

LA FOLIE DU CLUB ET DE LA VILLE

Marcelo Bielsa a vite conquis les supporters de Leeds United qui sont désormais fous amoureux

Le titre de 1992 est le dernier de l’histoire du club mais les années qui suivent seront tout de même encourageantes à l’approche du troisième millénaire. Quasiment chaque année dans les cinq premières places du classement, Leeds s’appuie toujours sur une tactique rustre mais fait désormais plus confiance aux étrangers comme Haaland, Korsten ou Kewell. En 2000, les peacocks s’inclinent en demi-finale de Coupe de l’UEFA face à Galatasaray avant de perdre l’année suivante en demi-finale de Ligue des Champions face à Valence. Les échecs de trop qui vont faire perdre pied au club. Dix ans après le départ d’Eric Cantona à Manchester United, les deux meilleurs joueurs de l’équipe, Rio Ferdinand et Alan Smith, rejoignent également les rangs du rival décidément bien plus attrayant. Malgré ces départs, les caisses ne se renflouent pas. Pire, les dettes s’accumulent suites aux trop nombreux prêts contractés afin de retarder au maximum ce cauchemar. Bien loin du rêve éveillé vécu trente ans auparavant. En cinquante ans, Leeds United a connu l’éclat, la déliquescence puis l’atrophie mais sans jamais tomber dans l’anonymat.

Bien trop mythique pour être oublié. En plus de l’histoire du club de football, la ville en elle-même conserve cette particularité mystique. La troisième plus grande agglomération du pays compte au dernier recensement plus de 780000 habitants en son sein. Entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, Leeds a connu son essor grâce, notamment, aux métiers de laine jusqu’à ce que l’industrie du coton de Manchester ne ruine le marché de Leeds. L’industrie légère a ensuite suivi. Située dans le Yorkshire, la ville est pourtant un exemple du modernisme en Grande Bretagne tandis qu’elle conserve, malgré elle, le caractère marqué de la révolution industrielle. Ce n’est pas le seul contraste d’un endroit où se mêlent quatre centres commerciaux aussi gigantesques que proches mais n’a qu’un petit centre-ville aux airs champêtres. Sur les hauteurs, il est fréquent de voir des maisons aux briques colorées tandis qu’au pub on vous parlera de football et des mines, deux des fiertés de la ville et de la région. La pauvreté qui y règne est bien moins idyllique et il suffit de graviter autour du stade de Leeds United, Ellan Road, pour s’en rendre compte. Leeds est un symbole des changements opérés en Angleterre. La ville où cohabitent la classe ouvrière du Nord et la société de service du Sud, les Britanniques et les Londoniens…

Une différence que la ville, comme son club de football, aime cultiver. Le LUFC est sans aucun doute le club le plus détesté du Royaume. Tout a commencé avec le Dirty Leeds de Don Revie et les hooligans de la Leeds United Service Crew qui suivaient leur équipe à chaque déplacement. La plus célèbre rixe est celle du Parc des Pirnces lors de la finale de C1 en 1975 mais certaines ont parfois été encore plus violentes au sein même du championnat anglais. Les rencontres face à Manchester United se déroulaient dans une grande tension. La rivalité entre les deux villes date de la Guerre des Deux Roses au XVe siècle puis a connu un nouvel essor avec la concurrence industrielle précédemment soulignée. Celle entre les deux clubs datent des sixties avec Don Revie sur le banc de Leeds et Matt Busby sur celui de Manchester. The Roses Rivalry montre le peu d’affections que se portent les villes respectives mais les Red Devils ne sont pas les seuls rivaux de Leeds United. Tout le monde hait Leeds car Leeds hait tout le monde. Cette saison, le compte Twitter English Football Staticien a recensé le nombre de chant de supporter adressé à une équipe rivale. Leeds fût cité 117 fois lorsque Liverpool et Tottenham, qui complètent le podium, n’ont en reçu que 50 et 42 ! Une institution détestée mais également admirée, renforcée par l’arrivée d’un monument du football moderne.

LE FOU ET SES ADEPTES

Deux saisons de folie durant lesquelles Marcelo Bielsa a été, comme à son habitude, très actif sur son banc afin de tirer le meilleur de son effectif

L’entraineur argentin, comme la ville où il a atterri, ne laisse pas insensible. Celui que l’on surnomme « le fou » n’est plus à présenter. Dès sa prise de fonction, il se montre à la hauteur de sa réputation dans un pays qui ne le connait pas encore parfaitement. En effet, il ordonne à ses joueurs de ramasser l’intégralité des déchets autour d’Ellan Road afin de leur faire comprendre ce qu’endurent leurs fans pour pouvoir se payer des billets et venir les soutenir. Sur le terrain aussi il est fidèle à son renom en prenant vite les devants en Championship grâce à un jeu attrayant. Le championnat étant jugé physique et rustre, Bielsa décide de ne pas changer sa philosophie pour pouvoir se différencier et surprendre. La première saison de l’ancien tacticien de Marseille et de Lille était rêvée et tout laissait croire que Leeds United allait enfin retrouver la Premier League. C’était sans compter la fâcheuse tendance à fléchir en fin de parcours. Un point pris sur douze possible lors des quatre dernières journées oblige les hommes de Bielsa à jouer les playoffs pour la montée. C’est en demi-finale face au Derby County de Frank Lampard qu’ils perdent et disent adieu à la montée dans l’élite anglaise.

A l’intersaison Bielsa et l’ensemble du club n’ont rien remis en cause. Sûrs de leurs forces et conscients que malgré l’échec final, rien n’était à oublier. L’effectif moyen de la première saison fût renforcé par les arrivées de White en défense centrale et de Costa sur l’aile droite, même s’il fût affaibli quantitativement. En plus d’un style séduisant et protagoniste où le pressing haut et la possession de balle sont des idées primordiales, Leeds United a su se montrer bien plus solide défensivement que la saison précédente terminant même en tête du classement des meilleures défenses avec, notamment, vingt-et-un cleansheets. Le jeu passant sur les côtés dans le 3-3-1-3 (en phase offensive car le système au coup d’envoi était la plupart du temps un 4-1-4-1) de Bielsa a gagné en plus de séduire. Ben White, Kalvin Phillips et Pablo Hernandez se sont particulièrement distingués en défense centrale, devant la défense et en meneur de jeu. Deux autres cas sont à souligner mais davantage pour rendre hommage à Marcelo Bielsa. Luke Ayling, sur le flanc droit de la défense, est devenu une pièce maitresse du jeu offensif de Leeds, bien loin de l’avenir qu’on lui promettait tel Brice Dja Djédjé lors de la saison du coach à Marseille. Enfin, Patrick Bamford est le meilleur buteur sur les deux dernières saisons. En dépit de ses vingt-six buts marqués, l’attaquant britannique conserve une inefficacité qui pourrait être préjudiciable en Premier League la saison prochaine.

Cette saison aura donc été la bonne pour Leeds United si bien que rien ne semblait pouvoir atteindre les hommes de Bielsa. Malgré l’habituelle baisse de régime au début d’année 2020, ils n’ont pas craint d’être rattrapés. Même si les cinq victoires (avec neuf buts marqués et zéro encaissés) précédant la pause forcée liée au confinement pouvaient cacher l’essoufflement des joueurs, il est indéniable qu’elle fût bénéfique. Les attaques placées parfaitement menées ont pu repartir de plus belle à la reprise du football pour mener à bien la montée estampillée Bielsa. Deux saisons qui ont fait connaître Outre-Manche l’entraineur argentin et qui ont fait reparler de Leeds dans le monde du ballon rond. Son travail fût dignement fêté par les supporters, ses joueurs et toute l’Angleterre car Leeds est détesté mais Leeds est admiré, tout comme son entraineur. Marcelo Bielsa s’est donc fait de nouveaux adeptes malgré la difficulté de la tâche au départ.


La Premier League a manqué à Leeds comme Leeds a manqué à la Premier League. La troisième ville d’Angleterre va de nouveau pouvoir vibrer devant des matchs de très haut niveau, de nouveau pouvoir sombrer dans la folie. « El Loco » a trouvé un club et une ville aussi mystique que lui. Le mariage semblait mouvementé, il est pour l’instant parfait. L’ascension de Marcelo Bielsa dans l’élite anglaise est bien sûr un événement mais aurait-elle été autant fêtée si le club entrainé avait été un autre que Leeds United ? Rien n’est moins sûr lorsque l’on connait le passé et l’aura de la ville du Yorkshire où les maisons sont en briques rouges, où l’on parle de football dans les pubs et où l’on aime être détesté.

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