FootballitikLa Signature

Luigi Di Maio, du Napoli aux affaires étrangères

Excentrique fils spirituel de Beppe Grillo, plus jeune vice-président de la Chambre des députés depuis l’instauration de la République en Italie, et personnage incontournable du paysage politique italien depuis 2013, le ministre des affaires étrangères Luigi Di Maio est un homme qui n’en a pas fini de nous surprendre. De son sac à merveilles, s’extrait un (court) passif au Stadio San Paolo de Naples, du temps de ses études en Campanie. L’occasion de revenir sur la trajectoire atypique de “Giggino”.


“Il bibitaro”, un stadier pas comme les autres

“Quand j’étais plus jeune, aux alentours de 2006, j’étais stewart au San Paolo, en tribune présidentielle. J’accompagnais les gens à leur siège, notamment des hommes politiques, surtout locaux, et bien sûr le président De Laurentiis.” déclare-t-il dans l’émission quotidienne de Radio2 “Un giorno da pecora”. Enfin un député qui revendique fièrement son passé de travailleur précaire ! En effet, ce petit boulot lui rapportait une trentaine d’euros par match, et ce seulement de façon occasionnelle. Habile manière de se glisser parmi les “gens qui comptent” de la tribune présidentielle et surtout de chérir ce président dont il devient progressivement le petit protégé.

“C’était gratuit pour moi, mais je devais arriver trois heures avant le coup d’envoi et je ne partais que deux heures après le coup de sifflet final. Si je le referais ? Bien sûr, parce que cela m’a permis de connaître les coulisses du monde du football, desquelles je ne savais rien.”

Pourtant, n’arrange-t-il pas quelque peu la vérité ? D’aucuns à l’époque avaient une toute autre vision de son activité professionnelle. “Luigi travaillait pour la compagnie qui distribuait les boissons, appartenant au cousin du conseiller régional Luciano Passariello” d’après une employée du SSC Napoli. Alors, “mytho Di Maio” ? Un comble pour un responsable politique pourfendeur de l’hypocrisie traditionnelle des élites italiennes.

Le Calcio comme apprentissage des rouages politiques

Si Luigi Di Maio a pu enchaîner les petits boulots dans sa jeunesse, faire carrière en politique ne faisait pour lui aucun doute. Il aime à se présenter comme ayant toujours été prédestiné à participer à la cosa publica. Dès 2007, à peine âgé de vingt ans, il commence à graviter autour de Beppe Grillo qui fondera deux ans plus tard cet ovni politique qu’est le mouvement 5 étoiles. Ni de droite ni de gauche (ni… En Marche), le mouvement, qui refuse l’étiquette de parti politique, se revendique “anti-système”. “Giggino” fait partie des militants de la première heure. En bon politicien en puissance, il crée une association d’étudiants en droit à l’université Frédéric II de Naples. Sans doute trop occupé à vouloir (déjà) tout diriger, il en oublie d’étudier et le diplôme de la fac lui passe sous le nez. Fanny Luigi. Est-ce pour cela qu’il ne parvient pas à maîtriser le fameux congiuntivo, le subjonctif italien, véritable marqueur social de réussite scolaire dans le pays ? Nul ne le sait mais Twitter s’en souvient. À trois reprises et ce, dans trois tweets différents, il s’y est essayé mais à chaque fois, c’est game over pour l’homonyme du frère du célèbre plombier de jeu vidéo.

Qu’importe, le jeune Di Maio a les dents longues et quelques maladresses orthographiques ne l’arrêteront pas. Sa précocité en politique est rare. En 2013, il est élu député pour la première fois dans sa région natale de Campanie, à 26 ans seulement. Malgré son CV plutôt léger, il est nommé vice-président de la Chambre des députés, faisant de lui le plus jeune parlementaire à occuper cette fonction dans l’histoire de la République. L’ascension continue lorsqu’en 2016, son mentor de toujours, Beppe Grillo, décide de se mettre en retrait du mouvement pour en confier la tête à cinq strelle dont Di Maio. Il devient même chef de file du parti pour les élections générales de 2018 à la suite desquelles le M5S devient la première force politique d’Italie. La victoire est historique, tout comme la coalition qui se met en place au sommet de l’Etat avec la Ligue du Nord (devenue Ligue tout court) de Matteo Salvini. Dans la foulée, l’ex-stewart est désigné ministre du développement économique, du travail et des politiques sociales et devient ministre des affaires étrangères en septembre 2019. Drôle de parcours pour un homme qui ne cesse de surprendre, “arrivé au sommet du gouvernement italien avec une poignée de likes et un tas de flocons de grammaire” comme on le rappelle régulièrement de l’autre côté des Alpes.

Réputé calme et posé, des qualités diamétralement opposées à celles de son père spirituel Grillo, aurait-il conservé ce flegme de sa période de stadier au San Paolo ? Il n’en reste pas moins que son attachement pour le Napoli demeure intact.

Esprit contestataire, esprit controversé

Comment, dans de telles conditions, ne pas imaginer un retour en terre natale ? Pour y faire campagne, tout d’abord, et séduire un électorat acquis à la cause des partis qui se refusent au populisme tout en flirtant avec la démagogie. En 2015, fièrement auréolé de ses nouvelles fonctions au sein du parti, “il bibitaro” adresse une pique à des “politiciens corrompus” que le M5S s’est missionné de déloger à proprement parler du Palazzo Chigi (siège de la présidence du Conseil des ministres italien depuis 1961). Cette fois-ci, ce sont les locaux qui en prennent pour leur grade. “Depuis que nous sommes gouvernés par la classe politique actuelle, il y aussi eu le cas de Caldoro, qui utilise 24 millions d’euros pour de la propagande. J’appelle De Laurentiis à se regarder dans un miroir, à lâcher l’argent et à le destiner aux forêts de l’Etat.” Diviser pour mieux régner. Rien de plus admirable. Une manoeuvre qui lui coûtera certainement sa tendre et touchante amitié avec le président napolitain, et un accès aux cinémas de Campanie, mais qui garantira au mouvement non moins de 23 sièges au Parlement, aux élections de 2018. “La fin justifie les moyens”.

Et l’idylle napolitaine ne s’arrête pas là. Au printemps dernier, Aurelio De Laurentiis annonce un retour fracassant au San Paolo. A défaut de rénover ce qui a plus l’allure d’une ruine que d’un stade de football, le richissime producteur aime embellir la formule. “Di Maio, al bar del San Paolo”, ou plus couramment “Di Maio, au bar du San Paolo”. La fureur des tifosi se déchaîne, l’excitation que provoque le retour du vendeur de boissons est palpable. Twitter est en effusion. Que vient faire le ministre du Développement économique, du travail et des Politiques sociales dans l’antre de Diego Maradona ? Est-il lassé de sa présidence du Conseil des ministres ? Que nenni ! Comme pour marquer l’apogée du gouvernement Conte I, épopée romantique qui se solde sur un divorce entre Lega et M5S aussi inévitable que prévisible, le jeune partenopeo annonce la fermeture définitive de l’historique enseigne d’articles de sport Mercatone Uno. Une faillite qui présage le début d’une crise politique inédite depuis l’instauration de la République en Italie. Des mois d’incertitude, de maux de tête pour le Président Mattarella, avant l’impensable accord entre le Partito Democratico (PD) et le M5S, qui place le petit Di Maio à la tête d’un ministère qui va faire sa réputation : les affaires étrangères. Si son incompétence en matière de politiques économiques et sociales fait sourire des italiens désabusés quant à la qualification de leurs représentants, sa nouvelle position, elle, inquiète en plus haut lieu. Car Augusto Pinochet au Vénézuela, c’est plus grave que quelques subjonctifs manqués.


Moqué, parodié, chahuté, et parfois même tourné en ridicule (souvent à raison), “Giggino” a le mérite de son ambition. Il est la preuve vivante de la futilité d’un diplôme, en particulier lorsque l’on a les bons amis et un sourire charmeur. Finalement, à quoi bon maîtriser la langue de Dante quand on tutoie à la fois Aurelio De Laurentiis, Angela Merkel et Jean-Yves Le Drian ?

Louis Fabre & Jules Grange Gastinel

0