Tactique

Libero, une extinction programmée

1946. A quelques lieues de Naples, dans une Campanie qui se remet des séquelles du fascisme et de l’opération “Avalanche” menée par les Alliés, le port de Salerne reprend lentement de son activité. Évasif, Giuseppe Viani se promène le long du rivage, en quête d’inspiration pour relancer son équipe à la dérive défensivement. Depuis la reprise du championnat, l’US Salernitana fleurte avec l’élite, sans toutefois réussir à atteindre les plus hautes sphères du Calcio.

Subito, en posant son regard sur un bateau de pêcheurs, l’entraîneur italien a une révélation qui va bouleverser l’histoire de son sport. Ces derniers, conscients de la porosité de leur filet de pêche, ont constitué un ingénieux système de “double-filet”, permettant à la deuxième lame de s’emparer des poissons qui échappent à la première. Le tacticien y voit immédiatement le moyen de neutraliser les attaquants qui se joueraient de la vigilance de sa ligne défensive. G.Viani décide ainsi de positionner un joueur en retrait, à la manière d’un “second filet”, capable de couvrir les inévitables manquements de ses partenaires de charnière centrale. C’est la naissance du “libero”.

L’ère du football romantique

« Jouer avec la tête plutôt qu’avec les muscles » ou lorsque l’intelligence de jeu permet de dépasser l’asservissement du joueur à la préparation tactique de son entraîneur. C’est précisément ce que le génie de Giuseppe Viani va permettre. Beckenbauer, Baresi, Blanc ou encore Matthäus, voilà autant de joueurs à la carrière inscrite dans l’histoire de notre sport, dont le talent n’est pourtant pas le seul responsable de la brillante trajectoire professionnelle. Libres de se placer devant ou derrière la défense centrale, en fonction de ce que commande l’action, ces joueurs élégants, qui comprennent le jeu mieux que personne, sont l’incarnation d’un football romantique, à l’opposé de l’image rigide et rustre des défenseurs traditionnels. Le libero, signifiant “libre” en italien, naît ainsi en terre transalpine sous la plume du journaliste Giovanni Brera, directeur de La Gazzetta dello Sport, pour qualifier l’invention de Viani. Invention qui, selon un certain nombre d’historiens du football, n’en serait d’ailleurs pas une, car Karl Rappan, sélectionneur de la Suisse à la fin des années 1930, amorçait déjà avec sa défense les prémisses du travail tactique conduisant à l’apparition du libero.

Lorsque le miracle prend forme, lorsque la vision d’un homme change le destin d’un club, et lorsque l’impensable se réalise au terme d’une fin de saison aussi épique que propice au suspens, tous les regards sont braqués sur le responsable de ce succès pourtant collectif. Mais comment Giuseppe Viani a-t-il réussi à porter l’Unione Sportiva Salernitana jusqu’en Serie A à l’aube de l’exercice 1947-1948 ? En optant pour un système hybride, oscillant entre 1-4-2-3 et 1-2-4-3, le technicien italien révolutionne la conception du jeu dans un pays où l’innovation tactique n’était pas la bienvenue. Il solidifie son arrière-garde, tout en maintenant une volonté historique de se projeter vers l’avant à chaque récupération haute, couplée à un pressing tout-terrain, couvert par la présence de son libero. Un nouvel atout qui devient rapidement sa “carte maîtresse”, et commence à inspirer les plus grands…

La popularité nouvelle de ce joueur au positionnement hybride atteint rapidement les techniciens aux yeux rivés sur les sommets européens. Toute la péninsule italienne est en ébullition ; l’innovation tactique est à son apogée. Au milieu de cette agitation propice à l’avènement de nouveaux modèles, un entraîneur va se distinguer par son pragmatisme et sa vision du jeu plus affinée. Helenio Herrera, à la tête d’une formation intériste en quête de sacres et de gloire, s’apprête en effet à briser les rêves de ses concurrents, en instaurant le règne du célébrissime Catenaccio. Bien que fervent amoureux d’un football soigné et amateur de verticalité, mais surtout récalcitrant à l’utilisation de ce terme “catenaccio”, le technicien nerazzuro installe une défense à 5 en 1-4-3-2, 1-4-2-3 ou encore 1-4-2-2-1 qui devient aussitôt le cauchemar des attaquants. Exploitant toute la largeur en phase sans ballon comme en situation de relance, H.Herrera fige son animation défensive sur un marquage individuel dans lequel ses centraux sortent de manière agressive sur le porteur, tout en étant constamment couverts par les déplacements du libero. La colonne vertébrale du système repose ainsi sur une utilisation optimale de la profondeur, axée sur une verticalité à outrance en contre-attaque, faite de longs ballons et d’appels tranchants.

5-4-1
Le 5-2-2-1 avec libero, entre système figé et animation hybride

« En voyant Giancinto Facchetti jouer ainsi, je me suis dit que je pouvais avoir sur le terrain un rôle beaucoup plus offensif, qui correspondait davantage à mes qualités naturelles. » résume le “Kaizer” Franz Beckenbauer dans les colonnes de France Football. Matthias Sammer, ballon d’or en 1996, ajoute quant à lui  : « Je suis toujours attiré vers l’avant. A Dresde, j’ai débuté comme avant-centre ou ailier gauche et je ne revenais pas un mètre en arrière pour défendre. Je considérais que seules les tâches offensives étaient nobles. ». Seuls “libero” à avoir décroché le Graal des récompenses individuelles, et seuls joueurs à vocation défensive à pouvoir se targuer de compter un ballon d’or sur leur étagère avec Fabio Cannavaro et Lev Yashin, Beckenbauer et Sammer sont l’incarnation parfaite d’un football qui a marqué une époque. L’époque d’un football romantique, favorisant l’intelligence de jeu et la vision des protagonistes. Mais c’est pourtant le couronnement d’un autre technicien milanais qui causera la perte de ce modèle, au détriment d’un libero orphelin de son éternel allié : le marquage individuel.

L’épouvantail de la défense en zone : les premières sueurs froides du libero

Comme souvent en Italie, “meno male che Silvio c’è” (“heureusement que Silvio est là”, slogan politique, ndlr). Berlusconi, au tournant de la fin des années 1980, nomme un jeune technicien inexpérimenté à la tête de son Milan AC, à la surprise générale. Un coup de théâtre plutôt pertinent au regard des résultats de ce monsieur. Arrigo Sacchi, père du football moderne, forge ainsi la destinée de son “Grand Milan”, en remportant notamment un Scudetto (1988) et deux Coupes d’Europe des clubs Champions (1989 et 1990). Son avènement marque, entre autres, l’apogée de la défense à 4, l’éclipse brutale du catenaccio dans l’élite, et la disparition progressive du libero dans les équipes italiennes. Le marquage individuel, pratiqué par les “stoppeurs” sur les avant-centres adverses, disparaît car la liberté totale laissée au défenseur en retrait n’est plus en adéquation avec l’organisation scientifique du marquage de zone. Cette dernière, axée sur la maximisation de l’occupation de l’espace, et la réduction exubérante de celui-ci pour entériner les lignes de passe adverses, contraint le joueur à être en activité constante. Le marquage individuel, qui peut rendre superflu un défenseur dans certaines phases de construction, entre ainsi en totale désuétude.

L’occupation de l’espace par le Milan de Sacchi : l’apologie du marquage de zone

« En défense, face à Maradona et Careca (attaquants du SSC Napoli, ndlr), nous jouions à deux contre deux. Si l’un venait à jouer le duel, suivi par le défenseur, l’autre occuperait immédiatement une position intermédiaire. Le latéral chercherait alors à resserrer l’espace au possible. Tous les mouvements étaient synchronisés. Certes difficile, cela nous permettait de ne pas perdre un joueur comme la majorité des équipes italiennes qui, face à Maradona et Careca, évoluaient avec 3 joueurs fixes en défense. » explique le “Mage de Fusignano”. Plutôt que de charger un de ses protégés d’assurer ce rôle de “seconde lame” derrière sa ligne défensive, le technicien milanais privilégie donc une utilisation plus rationnelle de l’espace mis à sa disposition. En phase sans ballon, son équipe forme une diagonale défensive (visible ci-dessous) qui, couplée à une gestion du déséquilibre inverse et au principe de “zone-prédéfinie”, permet de réduire au maximum les options pour le porteur de balle. Dans cette optique, la présence d’un libero en soutien de la charnière n’est ni bénéfique, ni souhaitable, car il n’apporte ni sécurité, ni solidité. Pire encore, il entache le jeu du hors-jeu voulu par le tacticien italien, qui ordonne à ses équipes de jouer haut sur le rectangle vert.

La formation de la diagonale défensive par le Milan de Sacchi : un modèle de marquage en zone

« Ma seule base, c’est la défense à quatre parce que c’est plus rationnel » acquiesce Didier Deschamps. « Jouer à quatre défenseurs, c’est pour moi la meilleure façon de quadriller le terrain » surenchérit Roberto Mancini, actuel sélectionneur de la Nazionale d’Italia. L’occupation rationnelle de l’espace alloué à l’adversaire et la complémentarité entre les deux centraux deviennent ainsi les priorités des techniciens au tournant des années 1990-2000. Le dispositif “l’un sort, l’autre couvre” se popularise, maillant un alliage intelligent entre marquage et couverture, selon la situation et la zone d’action, permettant également la faute tactique en phase de repli. Le système défensif moderne doit donc compenser les lacunes individuelles, à l’image de l’Atletico Madrid de Diego Simeone. Godin, aux côtés de Miranda puis Gimenez, guide une charnière protégée par le reste de l’équipe et en particulier par les milieux travailleurs, chargés d’exercer un gros pressing collectif sur le porteur adverse et les potentiels receveurs. Le travail d’anticipation est alors essentiel autant pour compenser une vitesse problématique face aux attaquants, que pour rendre les éventuelles erreurs individuelles moins préjudiciables.

D’ailleurs, les dernières formations qui optent pour une défense à 3 centraux préfèrent les placer sur la même ligne, achevant définitivement la disparition du joueur en retrait. Les défenseurs deviennent de meilleurs relanceurs, à l’aise balle au pied, et les latéraux sont positionnés plus hauts, munis de consignes plus offensives, ce qui rend possible la constitution de circuits de relance compatible avec un jeu de possession haute. Le libero se meurt. Le relanceur moderne, lui, est né.

Le libero est mort, vive le relanceur moderne

« Le sport va chercher la peur pour la dominer, la fatigue pour en triompher, la difficulté pour la vaincre » pour Pierre de Coubertin. Et la difficulté, pour les techniciens italiens, fut de repenser leur héritage pour transformer chaque libero de formation en un relanceur polyvalent, aux qualités adaptées au style de jeu de l’équipe. Car le défenseur central a une importance cruciale dans la construction des actions. Il est la pierre angulaire du premier circuit de passes, du “jeu à la rémoise” d’Albert Batteux au “tiki-taka” de Guardiola, qui oriente le jeu et dicte le tempo.

“Dans cette position, il est crucial d’avoir des joueurs avec un niveau technique élevé. Et cela s’analyse selon trois paramètres : contrôle du ballon, conduite de balle et qualité de passe. Et nous l’avons fait avec Felipe Santana : entraîner le contrôle, la conduite de balle et la passe.” détaille l’ancien technicien du Borussia Dortmund, Jürgen Klopp. Sous les couleurs du BVB, le tacticien allemand privilégie ainsi la complémentarité pour constituer sa charnière centrale et lance le jeune Hummels en Bundesliga, futur pilier de la Nationalmannschaft et champion du monde 2014. Formé un cran plus haut, le natif de Bavière incarne cette tendance nouvelle pour la reconversion des numéros 10 en relanceur reculé, qui vient totalement éclipser le libero, au profit d’une meilleure occupation de l’espace devant la défense. Car, dans son 4-4-1-1, Klopp mise sur un jeu de transitions rapides et verticales, résultant inéluctablement sur un surnombre jaune et noir dans l’entre-jeu, afin de progresser ligne par ligne.

La charnière Santana-Hummels, ou l’art de relancer proprement sous Jürgen Klopp

Dans ce schéma nouveau, et dans cette organisation inédite des systèmes de relance, la concentration du défenseur central redevient clef, car il n’est plus couvert par un “second-filet”. L’adaptation à l’adversaire direct, aussi bien tactiquement que techniquement, est essentielle et dépendante du profil de l’attaquant, ce qui explique en partie la formation de plus en plus complète reçue par les relanceurs modernes. “Je défendais sur chaque joueur selon ses caractéristiques. Je laissais celui qui était rapide recevoir le ballon ; celui qui était doué techniquement, je ne le laissais pas contrôler ; face à celui qui était grand je tentais d’anticiper. A chacun son traitement.” nous confie Fernando Hierro, ancien défenseur du Real Madrid, dans l’excellent ouvrage Hagan Juego.

La division du travail presque fordienne du temps du libero ne disparaît pas pour autant. Bien que moins poussée, elle reste ancrée dans la logique d’occupation de l’espace par la paire axiale, qui n’accompagne plus son vis-à-vis partout sur le terrain de peur de laisser une zone dénuée de toute couverture. Certains défenseurs acceptent donc, par moment, de n’avoir aucun attaquant à marquer, lorsque la gloire du libero reposait justement sur ce marquage serré parfaitement inconditionnel. Rio Ferdinand, ancien artiste de Manchester United, nous résume cela dans les colonnes de FourFourTwo avec beaucoup de lyrisme : “Dans l’idéal, il y en aurait un qui aime attaquer le ballon et gagner des duels aériens, pendant que l’autre balaie le terrain et lit le jeu pour arrêter le danger avant qu’il ne devienne sérieux”.

Un onzième joueur de champ comme parole d’évangile ?

“Rien ne se perd, tout se transforme”. Comment un sport qui n’est qu’innovation aurait-il pû faire disparaître, d’un claquement de doigts, l’une de ses plus belles pages d’histoire ? Le libero n’est pas mort, il n’est juste plus le même joueur. Ce n’est plus ce défenseur positionné en retrait de la charnière centrale, ni même ce milieu défensif qui dézone dans le 4-1-4-1. Non, le libero n’est plus un joueur de champ. Dans la continuité de cette optimisation du rôle de chaque acteur, c’est maintenant le gardien qui assume les fonctions du libero, au plus grand bonheur de la formation allemande.

La météo est tumultueuse à Porto Allegre en cette soirée du 30 juin 2014, surtout pour les attaquants algériens. Au terme d’une rencontre peu avare en suspens et en tension, personne ne retient ni la qualification allemande, ni la belle performance des Fennecs, ni même le but décisif de Mesut Özil. Non, un seul nom est sur toutes les bouches, sur toutes les plumes : celui de Manuel Neuer. Le gardien du Bayern de Munich vient de réaliser 120 minutes d’exception, parsemées d’un tacle à 25 mètres de ses buts, d’un autre le long de la ligne de touche et d’une sortie de la tête devant un attaquant adverse. Un match stratosphérique, qui annonce le début d’une nouvelle ère pour les gardiens de but : celle du gardien-libero.

La Heatmap de Manuel Neuer lors d’Allemagne-Algérie (2-1), 30 juin 2014, 8ème de finale de Coupe du monde

Oliver Kahn a beau dénoncer un “hara-kiri”, son homologue dans les cages de la Mannschaft, de par l’étendue de sa zone d’action, constitue presque un véritable défenseur supplémentaire, un onzième joueur de champ. L’époque de Kahn, où le gardien, aussi prestigieux soit-il, devait rester dans la zone qui lui était alloué sous peine d’entraver ses fonctions traditionnelles, est révolue. “J’ai rarement vu un meilleur libero, peut-être même meilleur que Franz Beckenbauer” s’enflamme d’ailleurs Andreas Köpke, entraîneur des gardiens sous la direction de Joachim Löw. “On a gagné avec onze joueurs de champ”. Sur le podium du ballon d’or la même année, l’intéressé déclare : “On n’a pas une équipe avec dix joueurs de champ et un gardien, isolé de son côté. On a une équipe avec onze joueurs, mais celui le plus en retrait peut utiliser ses mains”.

Depuis 1992 et l’interdiction de prendre à la main la passe en retrait de l’un de ses coéquipiers, la transition vers un nouveau type de gardien a suivi son cours. Les portiers participent aujourd’hui pleinement aux circuits de relance, sont impliqués dans la création des déséquilibres dans le bloc adverse, et peuvent même se muter en passeurs décisifs (Marc-André Ter Stegen est un maître en la matière sous la tunique Catalane). Ils sont positionnés proportionnellement à la hauteur du bloc équipe et sont chargés d’anticiper les longues transmissions dans le dos de la ligne défensive, pouvant parfois les conduire à disputer des duels face aux attaquants en dehors de leur zone attitrée. Leur formation a évolué, en même temps que les attentes des recruteurs. Le gardien allemand jouit ainsi d’une popularité inégalée, toute époque confondue. Neuer, Ter Stegen en sont les porte-étendards mais Kévin Trapp lors de son arrivée au PSG ou Bernd Leno à Arsenal incarnent également cette volonté de renforcer son arrière-garde avec un gardien-libero moderne.

Alors, s’il est difficile de prédire l’avenir que le football réserve aux gardiens, et si Manuel Neuer et la formation allemande feront école pendant de nombreuses années encore, la mutation de ce poste révèle une volonté de diversification et de refus de la spécialisation de plus en plus prégnante. Le libero, quant à lui, continuera d’exister, non pas forcément en tant que poste, mais bien dans le rôle qu’il reconnaît à un ou plusieurs protagonistes. Le libero, c’est une page de l’histoire du football italien, du football romantique, qui ne se fermera jamais vraiment. Le libero, c’est la marque de théoriciens inspirés, qui ont pensé le football comme un tout, et le match comme “une guerre tactique” selon les mots de Pablo Correa. Le libero, c’est le football.

Jules Grange-Gastinel

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