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L’épineuse conquête du football féminin argentin

Entre Coupe du monde historique et législation sur les prémices d’une professionnalisation, le football féminin argentin a connu douze derniers mois historiques. Mais si la société s’ouvre de plus en plus à la pratique, il reste des disparités territoriales importantes et les joueuses ont encore du mal à trouver leur place.


Un escalier en colimaçon dont on ne discernerait pas la fin, l’essoufflement de longues années de lutte pour l’égalité mais le désir toujours vivace d’avaler les étages pour qu’enfin se dessinent des jours meilleurs. Voilà comment l’on pourrait allégoriser le football féminin en Argentine. Et pourtant, 2019 a permis aux joueuses de gravir un nombre de marches inédit. Une Coupe du monde vitrine en France, une loi visant à promouvoir la pratique mais aussi et surtout la signature des premiers contrats professionnels (minimum 8 par club), près de 100 ans après le premier match de football féminin recensé sur le territoire. Mais que l’on ne s’y trompe pas, la haute valeur symbolique de cette date ne doit pas annihiler les grandes dissemblances qui perdurent. Laura Ghiglione, joueuse aux Defensores de Belgrano et avocate la journée, soupire : « C’est difficile sans contrat mais c’est aussi compliqué avec. J’ai beaucoup d’amies dans d’autres clubs et je sais que le salaire ne suffit pas pour vivre décemment. Il faut toujours compter sur un apport financier autre que celui que te donne le club. » Avec un salaire moyen de 20250 pesos (l’équivalent de 770 euros), on se rapproche plus des standards masculins de la troisième division que du haut niveau. Un premier palier atteint, encore bien trop peu pour pouvoir parler de professionnalisation et faire fructifier la lutte des pionnières pour le football féminin, qui a débuté plus de cinquante ans en arrière. « Avec la pandémie, c’est un moment propice à la réflexion, il faut que l’on s’assoit pour mieux s’organiser, mieux planifier, penser un football féminin avec de vrais fondements, lâche Guillermina Lazzari, ancienne coach de Boca et désormais au Secrétariat d’État aux sports. Nous avons besoin, comme pays et comme société, d’une réparation historique en ce qui concerne les droits sportifs des femmes. »

« Nous avons besoin d’une réparation historique en ce qui concerne les droits sportifs des femmes »

Guillermina Lazzari, membre du Secrétariat d’État aux sports

Le foot comme construction masculine

Non pas que la société argentine se serait lancée dans une chasse aux sorcières pour interdire la pratique du football aux femmes. Mais presque aussi impactant, elle a tout à la fois nourri une curiosité moqueuse et distillé son antipathie goguenarde au bord des terrains et dans les colonnes des journaux, au service d’un sexisme décomplexé qui voudrait que la femme ne soit pas apte à taper dans un ballon. En Argentine, le football est une religion poussée jusqu’à l’intégrisme, avec son lot d’arguments loufoques, comme celui-ci que l’on entend encore aujourd’hui pour diverses raisons : quand on n’a pas joué au football, on ne peut pas en parler. Un discours particulièrement redondant au siècle dernier pour expliquer aux femmes qu’elles n’avaient rien à faire sur la “cancha”. Et une façon d’ériger la valeur du corps comme la seule qui prévale, reléguant de fait la passion et l’esprit loin derrière. « Le football a joué un rôle important dans la construction d’une masculinité hégémonique en Argentine et, en plus, d’une identité nationale, éclaire Gabriella Garton, internationale argentine, sociologue et auteur de “Minas, machos y fóbal: un análisis de género en la narrativa futbolística argentina”. Les arguments biologiques ont été largement utilisés pour justifier l’exclusion des femmes, en disant que le sport était une activité grossière, agressive et que les femmes risquaient de se blesser. »

Tout y est passé pour ramener ces dernières à leur seule condition corporelle, notamment via l’argument de la reproduction dans la première partie du 20e siècle, alors que le taux de natalité en Argentine avait drastiquement baissé, ou l’éternel sous-entendu sur l’orientation sexuelle des joueuses de foot. Seul l’aspect pécuniaire a progressivement justifié l’intérêt d’une partie de la société, comme la flopée d’hommes d’affaires qui, dans les années 60-70, organisaient des matches et récoltaient la recette de la billetterie. « Le foot féminin, et de manière plus général le foot tout entier, a toujours été un milieu assez trouble en Argentine, expose Laura Ghiglione. Celui qui s’en sort est le plus malin, celui qui a le plus de capacités à négocier, et le sport importe peu. L’argent importe beaucoup plus. » 

Malgré une misogynie toujours solidement ancrée dans la société, les dernières années ont permis une certaine ouverture. Et encore plus ces douze derniers mois grâce à l’impact de la Coupe du monde. « Il y aura un avant et un après 2019 pour le football féminin en Argentine, soutient Guillermina Lazzari. Il y a eu une meilleure communication et une plus grande couverture du football féminin. La compétition s’est retrouvée sur toutes les chaînes de télé et malgré les moqueries qu’on a pu entendre de la part du public masculin, ils étaient bien contents de pouvoir regarder la compétition. » L’audience de la finale était d’ailleurs supérieure de 20% à celle du Mondial masculin un an plus tôt selon Fox Sports. La preuve d’un intérêt grandissant, qui plus est dissociable du supportérisme puisque l’Argentine ne parvint pas à passer la phase de poules. Et c’est ô combien important selon Guillermina Lazzari : « Je pense que c’est avec la reconnaissance de la société qu’on va pouvoir avancer sur la voie de la professionnalisation. Mais ça prendra du temps. » Pour cela, le football féminin a besoin de l’intervention de l’État, qui a adopté une loi en mars 2019 pour promouvoir la pratique, notamment dans les écoles et les collègues. Avec, en filigrane, un enjeu territorial particulièrement important.

L’Interior en manque de moyens

« Aujourd’hui, la réalité des joueuses est assez variable selon si elles vivent dans l’Interior (entendez les milieux ruraux) ou dans les villes, détaille Gabriela Garton. Dans le premier cas, une footballeuse devra peut-être jouer avec des hommes. Il y a sûrement moins de joueuses là-bas qui rêvent de devenir professionnelles. » C’est dans ces régions, où la culture est plus traditionnelle et où le football reste un sport d’hommes, que tout se joue pour l’État et la Fédération. Avec la volonté d’abolir dès l’école les stéréotypes de genre. « Pour donner de la valeur au football féminin, il faut encourager à le juger sur l’aspect uniquement sportif, et ne plus entendre ces remarques si souvent entendues sur la beauté ou non de telle ou telle joueuse », poursuit Guillermina Lazzari. Problème majeur, les clubs de l’Interior sont quasi-inexistants sur la scène nationale. Sur les quatorze équipes qui composent la D1 féminine, treize sont de la région de Buenos Aires et la dernière de Rosario, troisième plus grande ville du pays. Dans sa conquête des territoires reclus, la Fédération argentine de football a créé il y a quelques semaines la Coupe d’Argentine, incluant des clubs plus modestes de l’Interior. Mais la pandémie du Covid-19 a coupé l’herbe sous le pied de la AFA.

L’Albiceleste au Mondial 2019. « Pouvoir regarder jouer l’équipe nationale est important pour les jeunes joueuses pour avoir des idoles et s’imaginer à leur place », dixit Gaby Garton (photo : AFA)

Pire encore, les clubs les plus modestes ne bénéficient souvent pas des infrastructures adéquats pour un véritable développement. Ce qui laisse Laura Ghiglione penser que les institutions ont peut-être pris les choses à l’envers : « L’argent aurait peut-être dû être d’abord investi de façon à ce que les clubs n’aient pas à s’entraîner sur des places – ce qui arrive souvent -, de façon à ce que les joueuses n’aient pas à sortir de l’argent de leurs poches pour payer le staff technique, de façon à avoir des installations adéquates. Dans mon club, on n’a pas de gymnase par exemple, mais il y a des clubs qui n’ont même pas de terrain pour s’entraîner. La professionnalisation s’est faite très vite comme ça, du jour au lendemain, et je crois qu’on va finir par en voir les conséquences négatives. Car en vrai, tout est resté pareil, je dirais même que la différence entre les petits et les gros clubs s’est accentuée. » Certains d’entre eux utiliseraient même l’enveloppe dédiée aux salaires des joueuses pour financer les frais annexes comme la location du terrain.

« Dans mon club, on n’a pas de gymnase par exemple. Mais il y a des clubs qui n’ont même pas de terrain pour s’entraîner »

Laura Ghiglione, joueuse aux Defensores de Belgrano.

Et si quelques écoles de foot ont pu ouvrir ici et là, les équipes de l’Interior n’ont pas les moyens de prospecter pour trouver les talents de demain. Si bien que tout se centralise à Buenos Aires, que les joueuses sont contraintes de rallier si elles nourrissent l’espoir de vivre du football. L’encadrement fait aussi défaut bien qu’un article de la loi adoptée l’an dernier souligne le besoin d’une formation pour les membres du staff technique et devrait progressivement faire grimper le niveau d’exigence. Car pour le moment, celui-ci n’a rien à voir avec ce que la plupart des joueuses espère. Laura Ghiglione encore : « Des filles hyper professionnelles gâchent leur potentiel en étant dans des clubs où la priorité n’est pas le foot. La question des entraîneurs est fondamentale parce que n’importe qui peut l’être, il n’y a même pas besoin d’y être un minimum préparé. Si ma mère arrive et veut être directrice technique, elle nous entraînera. » Preuve que le chemin de croix du football féminin argentin sera encore long, peut-être même davantage avec la crise sanitaire qui secoue le monde. Ce n’est pas Estefania Banini, l’une des stars de la sélection, qui dira le contraire. Il y a quelques semaines, celle-ci déclarait à MendoVoz que le football féminin argentin était « loin d’être professionnel. » Et pour rattraper tout le retard accumulé, c’est d’un ascenseur dont les “Conquistadoras” aurait besoin. Un ascenseur qui ne fasse que monter.

Antonin Deslandes
Illustration : Pauline Girard

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