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Le tour d’Europe des idées de jeu : Sheffield United (2/5)

C’est l’une des plus belles histoires de la saison 2019-2020, le renouveau d’un club historique, basé dans le nord de l’Angleterre. L’analyse tactique du Cav’ se porte aujourd’hui sur le séduisant Sheffield United,.


Un entraîneur atypique à tous les niveaux

Le manager du Sheffield United, Chris Wilder.

Le premier artisan de la septième place de Sheffield en Premier League est incontestablement le manager du club, Chris Wilder. Après une expérience modeste en tant que joueur (400 matchs disputés, essentiellement dans les divisions inférieures anglaises), il débute en 2001 une carrière sur les bancs de touches qui mettra du temps à décoller. Entre des passages dans les divisions régionales (Alfreton, Halifax), le rôle d’adjoint à Bury et les bas-fonds des divisions nationales (Oxford et Northampton), il atteint son graal le 12 mai 2016 en devenant l’entraîneur principal de son club de cœur, Sheffield.

Wilder reprend l’équipe du Yorkshire en League One (équivalent du N1 en France) et obtient dès sa première saison le titre de champion ainsi qu’une accession en Championship. Si 2017-2018 voit la stabilisation du club en deuxième division (avec une 10e place à la clef), 2018-2019 est beaucoup plus probant avec une promotion directe (en terminant 2e) pour la Premier League.

Et c’est à ce moment que Wilder commence à marquer les esprits outre-Manche, puisqu’il tape dans l’oeil d’un certain Marcelo Bielsa : « Si j’étais assis avec des amis à la terrasse d’un café, je leur dirais que l’entraîneur de notre prochain adversaire, Chris Wilder, est une personne qui propose une innovation que j’avais rarement vue auparavant. En tant qu’entraîneurs, nous parvenons à nous améliorer en observant le travail de nos homologues. Et ce que nous voulons apprendre réside souvent dans ce qui est inhabituel. Je peux vous dire que les méthodes de notre prochain adversaire méritent d’être observées. » Des propos pour le moins élogieux, tenus en conférence de presse en décembre 2018 avant la rencontre Sheffield-Leeds. Car le succès de Chris Wilder repose sur ses innovations tactiques (l’exemple des déplacements offensifs de ses centraux étant le plus célèbre), assez pertinentes pour être soulignées par un homme du calibre de Bielsa.

Mais aussi sur une forme de modestie, qui caractérise son parcours et qui rend sa réussite encore plus touchante : « J’ai eu des bonnes expériences, des moins bonnes, mais je suis fier d’avoir réussi à m’en sortir. Désormais, je suis impatient de relever des nouveaux défis. Mon objectif n’a jamais été d’être en Premier League. Moi, je veux simplement bien faire mon travail et j’étais curieux de savoir où ça me mènerait. ».

L’animation défensive : pressing agressif, densité axiale, maîtrise de la largeur et flexibilité dans l’occupation de l’espace

Deuxième meilleure défense de Premier League avec 25 buts encaissés en 28 matchs, la très bonne saison de Sheffield s’explique principalement par un système défensif élaboré. Organisée en 5-3-2 en phase défensive, l’équipe de Chris Wilder forme un bloc compact et flexible dans sa manière d’occuper l’espace. Car les Blades adaptent leur positionnement en fonction de l’adversaire rencontré. Face à des équipes de bas ou de milieu de tableau, ils n’hésitent pas à évoluer très haut sur le terrain, lorsque face à des formations jugées supérieures (le Big Six par exemple), Sheffield peut alterner entre bloc médian et bloc bas. 

Sur cette image, issue de la défaite contre Liverpool (1-0) en octobre 2019, on observe clairement le 5-3-2 cher à Wilder. On note aussi le bloc bas adopté par Sheffield, ce jour-là, comme le montre la position des deux buteurs Robison et McBurnie qui se placent derrière leur rond central. Face à la meilleure équipe d’Europe, l’organisation est limpide avec un système qui a pour but de fermer les espaces entre les lignes pour empêcher les attaques rapides de Liverpool et forcer les Reds à se contenter d’une possession stérile.

Mais, derrière cette souplesse en matière d’occupation de l’espace, certaines priorités demeurent intangibles. Notamment le fait de presser de manière très agressive l’adversaire en bloquant les solutions courtes afin de provoquer du jeu long et aérien (domaine où les Blades excellent avec 700 duels aériens gagnés cette saison, soit la deuxième équipe du championnat). Il est donc nécessaire de mettre de la densité côté ballon et d’assurer une bonne coordination dans les déplacements des joueurs.

Sur cette image, extraite de la victoire de Sheffield contre Bournemouth cette saison (2-1), on remarque très bien l’activité des rouges et blancs pour récupérer le ballon. Avec quatre joueurs actifs dans la zone de jeu pour presser, toutes les solutions de passes courtes sont bloquées pour Bournemouth. Seuls le gardien Ramsdale et le central Francis sont libres, mais tous les joueurs se situant devant le ballon et pouvant représenter une option intéressante sont sous la pression adverse.

Autre point essentiel dans la coordination et l’organisation du pressing de Sheffield : la volonté d’orienter le jeu adverse vers les côtés. Il convient donc de bien maîtriser la largeur, et le 3-5-2 de Wilder est très pertinent dans ce cas de figure.

Car il permet de fermer les demi-espaces et l’axe via le coulissement de la ligne des trois milieux axiaux. En effet, un des trois relayeurs est chargé de sécuriser le côté du terrain avec le soutien du latéral, voire de l’avant-centre. Pendant ce temps, un autre milieu bloque le demi-espace et ferme l’intérieur du jeu.

Ici, on voit que Sheffield réussit à enfermer Salah sur le côté grâce à son pressing. On note également que les solutions de passes (en bleu) vers le cœur du jeu pour l’Egyptien sont bloquées car Norwood et McBurnie (les flèches rouges) l’empêchent de combiner avec Fabinho, voire de passer en retrait vers Van Dijk. Et il ne peut jouer avec Henderson et Alexander-Arnold (cercle noir) qui sont victimes du pressing et du marquage des Blades.


Enfin, l’animation défensive de Sheffield se base sur une forte densité axiale. On constate une volonté claire de la part de Wilder de concentrer un grand nombre de joueurs dans l’axe afin de contrer les circuits de balles adverses. Cette approche se complète parfaitement avec l’idée d’enfermer l’adversaire sur les côtés.

Là encore, on aperçoit l’occupation axiale des Blades. Avec une forte densité dans le cœur du jeu (un 4 contre 3) qui assure une supériorité numérique sur Liverpool. De plus, la ligne des trois milieux centraux coulisse sur le côté droit avec Lundstram qui presse Robertson (flèche noire), ce dernier est donc forcé de passer en retrait vers ses défenseurs axiaux.

Au niveau des acteurs, le gardien formé à Manchester United, Dean Henderson, réalise une bonne saison (2,6 arrêts réalisés par match en moyenne). Tout comme les deux centraux Chris Basham (2,2 interceptions et tacles réussis par match, ainsi que 64% de duels remportés) et Jack O’Connel qui, malgré des statistiques défensives moins impressionnante que son compère, compense par son apport offensif (0,5 passe clé par match et 6 occasions crées). Sur les côtés, le piston George Baldock se révèle assez complet, défensivement (1,8 tacle et 1 interception par match en moyenne) et offensivement (0,9 centre tenté par match pour 26% de réussites et 3 passes décisives délivrées).

Enfin, au milieu Olivier Norwood s’impose comme le meilleur joueur de l’équipe avec un énorme travail de compensation et une véritable intelligence tactique. Et cela se ressent dans les chiffres : 1,5 passes clés, 1,6 centres, 1,4 interceptions, 2 tacles et 2 dribbles réussis en moyenne par match.

L’animation offensive : jeu direct, innovation tactique et multiplications des centres

Offensivement, Sheffield United propose à la fois une forme de « kick and rush » et des circuits de balles très originaux qui reposent sur les montées d’un des trois défenseurs centraux. Un alliage entre classicisme et innovation dans le jeu avec ballon proposé par Chris Wilder.

On retrouve donc un jeu direct (44% de possession moyenne et 74% de passes réussies en PL) qui se base sur des ballons longs à destination de l’attaquant écossais McBurnie, qui excelle dans les remises (5,3 duels aériens gagnés par match en moyenne) à destination d’un buteur plus technique comme Scharp ou Mousset.

Il y aussi dans l’animation offensive des Blades l’idée de renversement du jeu, en mettant de la densité d’un côté pour ensuite changer l’orientation du ballon vers l’opposé du terrain dans le but de créer un déséquilibre.

Sur cette image extraite de la victoire de Sheffield 2-1 contre Bournemouth cette saison, on peut apercevoir cette volonté de créer du déséquilibre. Ici, Sheffield a 4 joueurs présents dans l’axe et dans le demi-espace gauche du terrain. Après avoir mis de la densité sur cette zone, Sander Berge (le porteur du ballon) décide de renverser le jeu et de décaler sur George Baldock, le piston de droit de l’équipe. Celui-ci fait face à un côté droit libre et peut aisément prendre l’espace.

Néanmoins, le réel atout et le circuit de balle le plus notable de Sheffield est sans conteste le rôle offensif joué par les défenseurs centraux. Ces derniers n’hésitent pas à monter et à se projeter afin de créer du déséquilibre. Cette forte mobilité leur permet notamment de s’insérer dans les demi-espaces pour favoriser le surnombre. Ils peuvent alors faire valoir leurs qualités de la tête ou bien centrer pour leurs coéquipiers.

Cette photo illustre parfaitement l’apport offensif des centraux de Sheffield : ici, Chris Basham (entouré en noir) prend le demi-espace dans le dos des défenseurs de Bournemouth. Etant donné qu’il déclenche sa projection plus bas, cela lui permet d’être plus mobile que ses adversaires et ainsi proposer une solution intéressante à ses partenaires.
Là encore le même schéma se reproduit avec le positionnement du défenseur central John Egan (entouré en bleu), ce dernier se positionne entre le latéral gauche adverse Diego Rico et le défenseur axial gauche Nathan Aké. Placé ainsi, il crée de la surprise et de l’incertitude chez l’adversaire, des éléments permettant un déséquilibre du bloc de Bournemouth. Entouré en noir, on peut voir Chris Norwood qui effectue un travail de compensation défensive. Plutôt que de se porter à l’attaque, il reste en retrait et occupe l’espace laissé libre par Egan, ce qui assure un équilibre dans le jeu de Sheffield.

Ces circuits de balles ont pour but de favoriser un jeu sur les côtés, Sheffield étant l’équipe qui attaque le plus par les ailes (81% de ses attaques), pour assurer des possibilités de centre et ainsi profiter de leurs atouts dans le jeu aérien.

Au niveau des acteurs offensifs, on remarque la bonne année du relayeur John Fleck avec 5 buts (meilleur total de l’équipe), 2 passes décisives et 1,4 passe clé par match. Devant, l’Ecossais Olivier McBurnie marque peu (4 buts en 26 matchs) mais se révèle essentiel par ses remises aériennes. Il est associé le plus souvent à Billy Sharp (2 buts), capitaine et vieux briscard de l’équipe âgé de 34 ans. Enfin, le Français Lys Mousset, dans un rôle de supersub (25 matchs joués pour seulement 10 débutés), s’affirme comme l’élément offensif le plus performant avec 5 buts et 4 passes décisives.

Le positif et l’améliorable

Sheffield United, c’est une des belles histoires de la Premier League, avec un effectif au talent limité mais compensant par une envie et un don de soi incroyable. L’équipe est aussi composée majoritairement de joueurs nationaux, chose de plus en plus rare dans un football anglais largement mondialisé. Le club du Yorkshire est une des dernières formations de Premier League à pouvoir se targuer d’incarner un football populaire.

Sur le plan tactique, les Blades de Chris Wilder forment une équipe très solide défensivement, avec un pressing performant et ambitieux (ils n’hésitent pas à presser les centraux adverses), ainsi qu’une organisation favorisant la densité axiale afin de limiter les combinaisons entre les lignes. Tout cela pour des résultats concrets dans ce domaine : 25 buts encaissés en 28 matchs, soit le deuxième meilleur total du championnat derrière Liverpool. Offensivement, l’innovation tactique que représente la mobilité des défenseurs centraux représente une belle surprise. Et elle déstabilise assez souvent les adversaires, qui se retrouvent désarçonnés face aux déplacements et aux projections des défenseurs axiaux. De plus, ce circuit de balle est largement permis par le schéma en 3-5-2 qui garantit un équilibre au bloc.

Pour ce qui est de l’améliorable, le manque de talent brut se fait cruellement ressentir à Sheffield – ce qui est relativement compréhensible chez un promu. Mais si le club ambitionne de s’installer durablement dans le top 10, voire le top 7 de Premier League, il devra recruter des joueurs plus talentueux. S’inspirer des recrutements de Maximilian Meyer (Crystal Palace), Harry Wilson (Bournemouth), Jack Grealish (Aston Villa) ou encore Gerard Deulofeu (Watford), par exemple.

Sur le plan tactique, l’animation offensive de Sheffield abuse des longs ballons au détriment du jeu court. Progresser dans la conservation de balle apparaît important afin de développer un jeu de transition ou de compléter le jeu d’attaques placées déjà en place. Il n’en reste pas moins que Sheffield demeure une des plus belles surprises de la saison de football en Europe.


Le tour d’Europe des idées de jeu : Borussia Mönchengladbach (1/5)

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