Tactique

Le Slavia, Petit Poucet aux ambitions démesurées

C’est LA bonne surprise de cette édition 2019-2020 de la Champions League. Reversé dans le groupe de la mort, en compagnie des cadors européens que sont le FC Barcelone, l’Inter et le Borussia Dortmund, personne ne donnait cher de sa peau à l’aube d’une phase de poule qui s’annonçait particulièrement tumultueuse. Pourtant, le champion en titre de République Tchèque et mythique club de Prague nous a ébloui en éclaboussant de son audace les 5 premières rencontres qu’il a disputé. Déjà mathématiquement éliminée, la formation entraînée par Jindřich Trpišovský pratique un football aussi innovant que courageux, symbole d’un renouveau prometteur pour le Slavia, toujours soutenu par un public à la ferveur difficilement descriptible. Une analyse approfondie du fond de jeu du Slavia s’impose donc…


Slavia Prague et maux de tête tactiques

Qui n’a pas souvenir du fou rire mythique des dirigeants Praguois lors du tirage de cette édition de la Ligue des Champions ? Leur compatriote Petr Cech leur a gentiment attribué le groupe F, également constitué de l’Inter d’Antonio Conte, dans une forme exceptionnelle cette saison et sérieux concurrent de la Juve pour le Scudetto, du Dortmund de Favre, aux transitions aussi rapides que tranchantes et dangereuses dans les 30 derniers mètres, et du Barça de Leo Messi, ce qui se passe évidemment de commentaire. Pourtant, Jindřich Trpišovský, technicien du Slavia, affichait dès sa première conférence de presse une ambition dans le jeu relativement surprenante. Face aux trois anciens vainqueurs de la C1, l’entraineur tchèque souhaitait en effet que son équipe soit le principal protagoniste de ses rencontres, sans toutefois avoir le ballon. Audacieux pour certains, arrogant pour d’autres, paradoxal pour l’immense majorité, mais surtout incontestablement innovant.

« Mieux vaut perdre la tête haute que défendre tout au long de la rencontre. Il faut toujours s’efforcer de marquer car jouer pour arracher un 0-0 c’est comme jouer à la roulette »

Jindřich Trpišovský

Convié seulement à deux reprises aux prestigieuses phases de poule de la Champions, le Slavia fut clairement l’équipe la plus charmante dans le jeu que l’on ait eu la chance de voir. Opposée à des effectifs que d’aucuns préfèrent [à raison parfois] attendre et contrer, les Tchèques ont choisi de comprendre le problème autrement et de répondre à l’offensive par l’offensive. La prise en compte du style de l’adversaire ne doit donc pas influencer la philosophie de l’équipe et de son coach. L’organisation défensive s’ajuste certes, mais la volonté de jouer à tout prix demeure, bien que le cumul des valeurs marchandes soit nettement inférieur du côté praguois.

Ne pas subir le jeu, très bien mais comment ? En premier lieu, l’organisation collective relève d’un système caméléon. En changeant 5 fois sur 6 de formation tactique lors des poules, Jindřich Trpišovský modifie aisément son animation défensive et adapte son marquage de zone à l’adversaire du soir. Adepte du bloc haut et du pressing intense en championnat (non, nous n’avons pas la télé tchèque mais cet article fut réalisé en partie lors d’un voyage à Prague et un passage au stade un soir de match s’impose dans la capitale Tchèque…), le Slavia aime dominer et ne supporte pas de devoir reculer en phase sans ballon. Avancer, maintenir la ligne du milieu et défendre l’axe sans dégarnir la largeur, tels sont les maîtres mots du coaching made in Czech Republic. A cela se mêle une philosophie similaire avec ballon, basée sur des sorties de balle propres et intelligemment pensées, notamment permises par le déplacement de Tomáš Souček, pointe basse de 24 ans et pépite de cette formation. Entre 4-1-3-2, 4-3-1-2, 4-2-3-1, 4-4-2 ou encore 4-2-2-2, le Slavia harmonise son organisation tactique tout au long de la rencontre avec une flexibilité optimale.

Compo Slavia
L’une des formations possibles du Slavia, composée des 11 joueurs les plus utilisés cette saison par Jindřich Trpišovský

Au regard des changements incessants de dispositif tout au long de la rencontre, Trpišovský souligne le caractère crucial de l’équilibre global de son bloc équipe. “Nous voulons jouer avec les meilleurs joueurs mis dans les meilleurs dispositions afin de prospérer sur le plan du jeu. Le système n’a pas d’importance au coup d’envoi ; ce qui compte c’est que nous adaptions notre formation de jeu aux besoins du collectif et en fonction de l’adversaire.” déclare-t-il à la presse tchèque. Une philosophie flexible qui s’avère payante lors du 0-0 face à Barcelone, témoin direct de la faculté des praguois à transformer leur entrejeu en une multitude de zones de supériorité numérique visant à réduire considérablement les lignes de passes verticales adverses.

Le pari est risqué : promouvoir le jeu en C1 alors que les points sont cruciaux pour la qualification peut parfois relever d’une tendance suicidaire. Mais l’objectif du Slavia n’est pas nécessairement de se qualifier. Trpišovský veut avant tout montrer à toute l’Europe que l’on peut produire du beau jeu même face à des écuries réputées imprenables. Il se fait le défenseur d’un football total bien trop laissé de côté depuis les disparitions de la légende Rinus Michels et de son éternel protégé Johan Cruyff. C’est une tribune en faveur d’une philosophie audacieuse, offensive, amatrice d’art footballistique et de jeu tactiquement presque indéchiffrable. A la manière de Guardiola avec le Bayern, le technicien Tchèque a bâti une équipe dont l’animation offensive oscille entre une préparation minutieuse des matches et une liberté toujours plus grande laissée aux attaquants. Quant à l’organisation défensive, elle s’appuie sur une volonté constante de contrôler le match, sans toutefois avoir besoin du ballon. Et c’est là un tournant majeur dans le football moderne. Jindřich Trpišovský vient de théoriser la domination sans ballon, le contrôle du match en tant que protagoniste qui attaque sans disposer du cuir. Laissant de côté cette obsession des entraineurs pour la récupération, il s’offre un champ de possibilités tactiques encore inexploré. De quoi donner des idées à certains techniciens français en manque de créativité…

Dominer sans le ballon

Qui a dit que rigueur et inventivité étaient incompatibles ? Jindřich Trpišovský n’est pas un idéaliste ; au contraire il promène une parfaite allure de pragmatique, conscient des réalités du carré vert. En réponse au danger que constituent les lignes offensives de ses adversaires, il décide ainsi de favoriser la mise en place d’une organisation défensive rigoureuse, adaptée aux qualités des attaquants qu’elle devra museler. Face à un Inter virevoltant et particulièrement dangereux contre les blocs hauts (les transitions rapides vers la paire Lukaku-Lautaro étant la base du jeu offensif des Nerazzuri), le Slavia opte pour un marquage individuel dès la première relance et un pressing extrêmement agressif visant à priver les milieux de ballons exploitables. Relativement risquée, cette tactique transforme chaque phase de relance intériste en un quitte ou double : si les hommes d’Antonio Conte passent au travers du pressing et déjouent le marquage individuel du Slavia, ils auront alors le champ libre pour contrer un bloc aspiré, tandis que s’ils perdent le cuir dans une transition hasardeuse, les praguois disposeront d’une occasion de but quasi inespérée au coup d’envoi.

Slavia pressing
Le pressing haut et agressif du Slavia, couplé à un marquage individuel visant à couper les lignes de passes traditionnelles à la relance

Disposés en 4-3-3 lors de l’avant match, se muant logiquement en 4-1-4-1 en phase sans ballon, les hommes de Trpišovský modifient l’organisation tactique au terme du traditionnel round d’observation. On assiste alors à un passage au 4-2-3-1, calqué sur le 3-5-2 de Conte et parfaitement en mesure de gérer les relances des italiens. Masopust, Olayinka et Hušbauer ont alors l’opportunité de presser les centraux nerazzurri jusque dans leur propre surface, au point de faire trembler le trio Skriniar-De Vrij-D’Ambrosio. Un cran en dessous, Stanciu suit quant à lui les décrochages incessants du milieu défensif Marcelo Brozovic, afin de bloquer toute relance axiale. En somme, un pressing aussi agressif que dissuasif, orientant inévitablement l’arrière-garde intériste vers un jeu long qu’elle n’affectionne que très peu. Un schéma que les praguois répéteront d’ailleurs quelques semaines plus tard contre le Dortmund de Favre, également adepte d’un système de relances courtes.

Pourtant, malgré la réussite indéniable de cette organisation défensive que Favre et Conte ont maudite tour à tour, il serait bien trop facile de rééditer le même plan de jeu à chaque rencontre. Un technicien comme Jindřich Trpišovský est avant tout un stratège, qui étudie minutieusement le jeu avec ballon de son adversaire pour mieux en percevoir les failles. Face au Barça du très controversé Ernesto Valverde, le Slavia choisit de se passer de son pressing tout terrain et opte pour une formation en 4-2-1-2-1, qui devient rapidement un 6-1-2-1 dans les faits, adapté au 3-1-5-1 ou 3-1-6 des catalans en phase offensive. Positionnés relativement haut sur le terrain, l’arrière-garde fleurtant avec la ligne médiane, les praguois font déjouer les Blaugranas en empêchant le surnombre sur les ailes que Valverde souhaite classiquement voir apparaître, et en misant sur une exploitation quasi parfaite de la largeur de jeu. Opposés à une formation qui progresse ligne par ligne pour s’installer dans le camp adverse et presser à la perte du cuir à la manière des équipes d’un certain Johan Cruyff, les hommes de Trpišovský imposent un marquage individuel devenu légion en terre tchèque à la sortie de balle du portier allemand Ter Stegen.

Par ailleurs, le rôle de Tomáš Souček est primordial dans le dispositif du Slavia. Positionné en surnombre derrière les lignes de l’entrejeu, le milieu Tchèque est en mesure de rendre stérile les décrochages de la Pulga tout en coulissant sur les ailes pour fermer les angles de passes des pistons adverses vers le cœur du jeu, à l’origine de la majeure partie des occasions du Barça sous l’ère Valverde. D’autre part, le technicien praguois considère comme exploitables les pertes de balle à répétions des catalans, dont le déchet est induit dans les prises de risque constantes que demande le coach espagnol. Le Slavia s’organise alors en phase de contre-attaque pour trouver de la vitesse à la récupération, et se projeter rapidement dans le dos du bloc blaugrana. On retrouve ainsi cette faculté à presser intelligemment et à gérer les phases sans ballon pour mieux attaquer une fois le cuir perdu par l’équipe adverse. En supériorité numérique, les praguois capitalisent d’ailleurs sur l’action ci-dessous, modèle de contre à montrer dans toutes les écoles de football.

Dominateur, attrayant sur le plan du jeu, efficace défensivement et dangereux offensivement, le Slavia jouit d’une confiance démesurée face à des cadors européens que toute autre formation aurait redoutés à raison. Mais cette volonté de ne pas porter atteinte aux principes de jeu qui fondent le caractère atypique de cette formation a incontestablement permis à Jindřich Trpišovský de créer une dynamique positive autour de son groupe, portant au premier plan une approche nouvelle et décomplexée de notre sport. L’analyse du football moderne étant toutefois indissociable de la notion de résultat, il convient tout de même de s’interroger sur l’efficacité de cette méthode…

Quelques regrets ?

2 points en 6 matches, arrachés contre l’Inter et le Barça respectivement 1-1 et 0-0, et une élimination de toute compétition européenne en guise de récompense. Un bien maigre lot de consolation pour une formation qui méritait mieux… De quoi remettre en question notre analyse pour autant ? Que nenni. Le Slavia a brillé, par son audace et par sa témérité, par la beauté de son jeu et par l’intelligence de son approche tactique. Et le Slavia ne serait pas à 5 points de l’Inter (3e) s’il avait jouit d’une plus grande efficacité dans les deux surfaces. Ultra dominateur dans son jeu de possession en championnat, il a pris le parti de délaisser le cuir au profit d’un contrôle inattendu des évènements, et d’une maîtrise totale de ses rencontres. Mais lorsque le réalisme fait défaut, les résultats ne suivent pas le jeu…

Les hommes de Trpišovský tirent énormément au but : 28 contre l’Inter sur les deux matches, pour 29 contre le Barça et 34 contre Dortmund. Des chiffres colossaux qui contrastent avec les 4 maigres buts inscrits dans la compétition, bien insuffisants pour prétendre à une qualification européenne. Sur la situation ci-dessous, malgré la présence de 6 offensifs à l’entrée de la surface catalane, le Slavia échoue dans le duel avec Ter Stegen et manque une opportunité cruciale de recoller au score. Pourtant qualitativement armée sur le front de l’attaque, la formation praguoise endosse l’entière responsabilité de ce manque de pragmatisme dans les 25 derniers mètres. Dominer sans marquer, tout le paradoxe d’un football qui manque cruellement de réalisme.

Sur cette situation, malgré l’égalité numérique et les espaces laissés par la défense catalane, le Slavia manque l’occasion de recoller au score

Caractérisé par une utilisation remarquable des récupérations de balle, le jeu du Slavia pâtît également d’une mauvaise exploitation des transmissions qui précèdent traditionnellement les occasions de but. Dotée d’un entrejeu capable de casser les lignes défensives adverses en mettant à profit des angles de passe particulièrement difficiles à trouver, la formation de Prague ne bénéficie pas d’une expérience suffisante dans la compétition pour faire preuve d’efficacité à l’approche de la surface. Sur le contre ci-dessous, la moitié des hommes de Lucien Favre est éliminée par la passe cachée, symbole des transitions verticales si chères à Jindřich Trpišovský. Malgré un déplacement relativement intéressant des offensifs qui ouvrent notamment les possibilités grâce à des appels sur la largeur visant à étirer le bloc défensif adverse, la concrétisation n’arrive finalement jamais et Dortmund s’impose 2-0 au terme d’un match dominé par le Slavia.

Malgré la qualité du contre, le Slavia ne transforme pas l’occasion en but et est défait 0-2 sur sa pelouse par la formation allemande

Qu’apportent les transitions rapides dans le jeu d’une formation qui se refuse à la possession ? Une interrogation partagée par un certain nombre d’analystes après la débâcle des deux premières rencontres disputées par l’Atalanta Bergame en C1. A l’instar des bergamasques, les hommes de Trpišovský disposent d’une faculté à presser sur tout le terrain, couplée à une excellente gestion du marquage de zone et une exploitation optimale de la profondeur offensive. Les appels incessants des ailiers permettent de déstabiliser les lignes adverses car la couverture défensive imposée aux pistons provoque une distorsion du bloc équipe, rapidement coupé en deux lorsque le Slavia récupère le cuir. Aisément servis dans la profondeur, les éléments composant l’entrejeu praguois se délectent alors de ces ballons verticaux et rapides qui provoquent une incompréhension dans le milieu adverse. L’objectif devient alors simplement de trouver un partenaire lancé à pleine vitesse pour étirer la défense adverse sur toute la largeur et rendre caduque le repli des offensifs.


Alors le jeu en vaut-il la chandelle ? Le Slavia a-t-il vraiment été récompensé pour le football qu’il a pratiqué ? Ce parcours des praguois est-il réellement un plaidoyer en faveur d’une philosophie de jeu ambitieuse et audacieuse ? Jindřich Trpišovský peut-il se satisfaire de cette élimination loin d’être illogique lorsque l’on s’attarde sur le rapport de force global dans le groupe F ? Finalement, le Slavia a créé l’exploit. L’exploit de se faire remarquer en étant l’équipe la plus intéressante à suivre lors de cette phase de poules de la Ligue des Champions 2019-2020, de par son style de jeu atypique et sa volonté d’agresser en permanence son adversaire sans jamais relâcher la pression qui pèse sur les 22 acteurs. Cette faculté qu’a eu le Slavia Prague à hausser le niveau d’intensité en pressant haut et à la perte et récupérant un nombre incalculable de ballons dans la moitié de terrain adverse avec une identité immuable, a nivelé les oppositions par le haut, techniquement et tactiquement. Trpišovský a démontré que l’ambition diffère de l’arrogance, que le football pensé en termes de résultat est une anomalie de la modernité, et que la mise en exergue la beauté de ce sport par l’exhibition de jeu collectif est possible même contre les plus grands d’Europe. Alors comment ne pas saluer le travail accompli par un technicien aux valeurs qui se font de plus en plus rares parmi les bancs des principales écuries mondiales…

Jules Grange-Gastinel

0