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Le derby de Jordanie, deux clubs pour deux “communautés” ?

Le cœur des Jordaniens bat au rythme des rebonds du ballon rond. Le football est de très loin le sport le plus populaire du pays dont la capitale, Amman, concentre toute la passion qui lui est dédiée. Bien qu’il existe de nombreux clubs dans la “ville aux sept collines”, ce sont les deux plus prestigieux d’entre eux qui se disputent, sans conteste, le trône du royaume hachémite. Faisaly – Wehdat, une rivalité profonde, anciennement violente, et à l’image de la Jordanie, complexe.


La domination des deux clubs phares du pays sur la scène nationale ne souffre d’aucune contestation. Amman, centre névralgique de la Jordanie, est également son cœur footballistique dans la mesure où elle accueille pas moins de 6 clubs sur les 12 évoluant en première division, la Jordanian Pro League. Cependant, Shabab al Ordon, al-Jazeera, al-Ahli et al-Buqaa peinent à exister face aux deux grands clubs historiques de l’antique Philadelphie : al-Faisaly (الفيصلي) et al-Wehdat (الوحدات). Ces derniers se partagent la suprématie du royaume depuis plusieurs décennies et totalisent à eux deux pas moins de 75% des titres nationaux depuis la création du championnat de Jordanie en 1944. Mais au-delà de l’aspect purement sportif, cette concurrence revêt une dimension historique et sociologique particulière qui s’inscrit dans les bouleversements démographiques qu’a connus Jordanie à cause du conflit israélo-palestinien.

Le club de football comme marqueur d’identité

La société, de manière générale, s’est habituée à ce que al-Faisaly représente le peuple jordanien, c’est-à-dire ceux de nationalité jordanienne et d’origine jordanienne alors que al-Wehdat représente le peuple jordanien de nationalité palestinienne. Mais la réalité est plus complexe que cela.

Nifin Abu Zaid, docteure en psychologie. Source : https://youtu.be/MN7sktBra8U (documentaire aljazeera)

Bien que le Wehdat ait un plus maigre palmarès que son rival, il concurrence et dépasse largement al-Faisaly en termes de nombres de supporters, avec plus de deux millions de fans à travers le pays. Al-Wehdat fut créé en 1956 par des réfugiés palestiniens dans un des nombreux camps créés pour accueillir les dizaines de milliers de Palestiniens fuyant la Nakba (النكبة lit. “la catastrophe”), c’est-à-dire l’exode d’environ 700 000 Arabes palestiniens suite à la première guerre israélo-arabe consécutive à la création de l’Etat d’Israël en mai 1948. Ce camp du sud de la capitale s’appelait “Amman New Camp” ou plus communément “al-Wehdat” (signifiant “les unités” en arabe), d’où le nom du club. Depuis son accession à la première division en 1975, il remporta 16 championnats, 10 coupes nationales et 13 super-coupes de Jordanie, ce qui en fait le deuxième club le plus couronné de succès en Jordanie.

Logo du Wehdat

Avec ce vieil héritage palestinien, le Wehdat représente naturellement dans l’imaginaire collectif les citoyens jordaniens d’origine palestinienne. Ses joueurs arborent, depuis sa création, un maillot vert au-dessus d’un short rouge, rappelant les couleurs du drapeau palestinien. Cette filiation se retrouve jusqu’au sommet du logo du club (ci-dessus), orné du dôme doré de la mosquée dite du “Dôme du rocher” qui fait la beauté de l’esplanade des mosquées (en arabe : الأقسى “al-Aqsa”) de Jérusalem.

Là où al-Wehdat incarnerait les Palestiniens, al-Faisaly serait plutôt le club des “vrais” Jordaniens. C’est-à-dire les “autochtones” déjà présents sur le territoire jordanien avant les grandes migrations en provenance de la Terre Sainte, souvent membres des grandes familles dominantes du pays très représentées dans le gouvernement, l’armée ou encore la police. Néanmoins, cette stricte séparation ne se vérifie pas au sein des clubs, aussi bien au niveau des joueurs qu’à celui des dirigeants. Le premier président du Wehdat n’était autre que ‘Akif al-Fayez (عاكف الفايز), ancien ministre et président du parlement jordanien, membre de l’une des plus familles jordaniennes les plus influentes, alors que le grand patron du Faisaly se nommait Taher al-Masri (طاهر المصري), ancien Premier ministre du gouvernement jordanien, et était originaire de la ville de Naplouse (نبلوس), en Palestine…

Logo du Faisaly

Al-Faisaly est le plus vieux club de Jordanie. Fondé en 1932 sous le nom d’al-Ashbal, il prit sa véritable identité dans les dernières années du mandat britannique en 1941, année de création de sa section football. Il est le club avec le plus grand palmarès du pays (34 championnats, 19 coupes nationales ainsi que 16 super-coupes de Jordanie) ainsi que le meilleur représentant jordanien sur la scène asiatique en ayant glané deux AFC Cup, l’équivalent de la Ligue Europa en Asie, en 2005 et 2006. Comme le laisse deviner le logo, ses joueurs se font surnommés les “aigles bleus” et portent un maillot bleu ciel et est donc considéré comme le club des “vrais” Jordaniens. Bien que l’équipe soit quasi-intégralement composée de joueurs de nationalité jordanienne, les deux plus grandes gloires du Faisali sont bel et bien des Palestiniens : Hassouna al-Cheikh (حسونة الشيخ) et surtout Jamal Abu Abed (جمال أبو عابد). Ce dernier est le meilleur buteur de l’histoire du Faisaly et avait entre autres offert le titre de vainqueur de la coupe de Jordanie 1998 aux “Aigles Bleus”, aux dépends du Wehdat, sur cette retournée devenue légendaire.

Une distinction forgée par les supporters

Je pense que cette rivalité nous a aidé pour développer le football sur la plan national. Il y a tellement d’émotions derrière un match Wehdat-Faisali.

Le Prince Ali, frère du roi actuel, Abdallah II, et ministre des sports.

Si cette différenciation entre les deux clubs, où l’un représenterait les réfugiés palestiniens et l’autre les Jordaniens “autochtones”, s’est faite sa place dans l’imaginaire collectif, c’est avant tout parce qu’elle est une invention de ces mêmes supporters. Afin de forger une véritable rivalité, il est nécessaire de se distinguer de l’autre en créant deux identités antagonistes. Les vagues migratoires successives qu’a connu le royaume hachémite rendent une séparation stricte entre deux “communautés”, l’une jordanienne, l’autre palestinienne, peu évidente à mettre en lumière, même si on ne peut la nier totalement.

En effet, la Jordanie était une terre très peu peuplée avant l’émigration massive des Palestiniens outre-Jourdain ayant augmenté la population du pays de près de 50% en 1948. Sur ses 6,5 millions d’habitants, la Jordanie est composée de 3,6 millions de réfugiés palestiniens et de leurs descendants, soit environ 65% de la population totale en excluant le million de réfugiés irakiens, selon les estimations de l’UNRWA datant de 2009. Une tendance à la hausse sur la dernière décennie que les autorités ne souhaitent divulguer publiquement par peur de ses répercussions politiques.

Diagramme schématisant la démographie jordanienne en 2009 et dressant le comparatif entre les Jordaniens dits “natifs” et ceux d’origine palestinienne. Source : Fanack.com

Même si les Jordaniens ont conscience de l’écrasante composante palestinienne, ils aiment jouer de cette soi-disante distinction car elle donne à cette rivalité une dimension sociologique voire politique bénéfique pour un pays en cruel manque de culture sportive nationale. Les supporters du Faisaly chambrent régulièrement ceux du Wehdat en leur rappelant qu’ils sont un “peuple sans terre”. Quant aux fans des “géants verts”, surnom communément attribué aux joueurs du Wehdat, ils n’hésitent pas à manifester depuis leur virage, un ferme nationalisme palestinien. Ce nationalisme n’est pas forcément visible ou audible au quotidien dans les rues jordaniennes (hormis ces derniers temps où des manifestations de masse contre “l’accord de la honte”, marché gazier conclu avec Israël, ont secoué les rues de la capitale depuis janvier dernier). Or, une fois mis les pieds dans les tribunes du stade Roi Abdallah II, qui accueille les matchs d’al-Wehdat à domicile, les jeunes jordaniens qui garnissent ses gradins n’hésitent pas à s’en servir de tribune politique .

Lors d’une rencontre contre une autre équipe ammanite, Shabab al-Ordon, (à laquelle j’ai eu la chance d’assister en accompagnant Ahmad, un ami vendeur de falafels), qui n’avait pourtant rien de particulier sur le plan sportif, le nombre de militaires mobilisés à l’extérieur et à l’intérieur du stade, laissait présager que le contexte qui l’entourait n’était pas banal. Ce match avait lieu le lendemain de l’une des nombreuses « marches du retour » organisées chaque vendredi à Gaza depuis mars 2018 pour exiger la levée du blocus israélien contre la ville, et le retour chez eux des Palestiniens chassés de leurs terres. Ces manifestations d’ampleur font, de façon quasi-systématique, l’objet d’affrontements entre manifestants palestiniens et soldats israéliens aux abords de la frontière. Selon un bilan de l’agence humanitaire de l’ONU, 270 manifestants palestiniens ont été tués et 29000 ont été blessés par balle entre mars 2018 et 2019 en marge de ces mobilisations frontalières.

La Liberté guidant le peuple palestinien. Aed Abu Amro, un Palestinien de 20 ans, manifeste à Gaza contre le blocus imposé par Israël, le 22 octobre 2018. Photo prise par Mustafa Hassona / Anadolu Agency.

La marche du retour qui précédait la rencontre fut particulièrement violente. Plusieurs blessés graves étaient à déplorer parmi les manifestants gazaouis. Mon niveau en arabe de l’époque ne me permettait pas de comprendre la plupart des chants entonnés par les membres de la Curva Green, le principal groupe de supporters du club, mais vu le nombre de fois où les mots « فلسطين » (« Palestine ») et « شهيد » (« martyr ») furent prononcés, il n’y avait pas vraiment de doute possible quant au sujet abordé. Puis, lorsque ces derniers décidèrent d’entonner l’un de leurs chants emblématiques, il n’y avait, là encore, nul besoin d’être bilingue pour comprendre le message. « ! الله وحدات والقدس عربية» [« Allah Wehdat Wa Al Quds Arabia ! »] (« Dieu Wehdat Et Jérusalem est arabe »). Ambiance…

Ce qui est clair, c’est que porter un maillot du Wehdat ne laisse pas indifférent dans les rues d’Amman. Que ce soit en Jordanie voire en Palestine, il n’est pas rare de faire l’objet de remarques ou de regards insistants ayant pour but de faire comprendre que l’on a choisi le bon camp ou pas. Des clins d’œil, des pouces levés, des klaxons, tous les moyens sont bons pour faire passer le message, mais toujours avec bienveillance. Car s’il existe une grande rivalité, elle ne pousse pas à la violence systématique envers le supporter de l’équipe rivale, du moins aujourd’hui.

Un passé parsemé de violence

Les relations entre supporters du Wehdat et du Faisali sont loin d’être un long fleuve tranquille. Bien que le derby ammanien ne soit pas “le plus chaud” du monde, les groupes de supporters des deux clubs se sont affrontés à de nombreuses reprises dans l’histoire. S’il serait réducteur de les lier, ces violences rappellent le passé tourmenté du pays, dont le paroxysme eut lieu en 1970 lors des événements du “Septembre noir”. La tentative de coup d’Etat à l’encontre de la monarchie hachémite, menée par les groupes de “fedayin” palestiniens, majoritairement membres du Fatah de Yasser Arafat et du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) de Georges Abache, constitue la période la plus traumatique de l’histoire de la Jordanie. Cette insurrection, aux allures de guerre civile, fut violemment réprimée par le roi Hussein de Jordanie, cible d’un attentat auquel il échappa de peu au matin du 1er septembre. Soucieux de préserver la souveraineté de sa dynastie sur un royaume encore fragile, il décrète la loi martiale et mobilise son armée pour chasser les combattants palestiniens hors de son territoire. Ce sera chose faite au prix de 3500 morts et 10 000 blessés.

Par la suite, toute forme d’expression du nationalisme palestinien fut formellement interdite ainsi que toute manifestation politique dans les enceintes sportives. Dans la mesure où al-Wehdat fut rapidement identifié comme le club de la Palestine, surtout depuis que Yasser Arafat, président de l’OLP, avait reconnu al-Wehdat comme “l’équipe des Palestiniens” (avant que la FIFA ne reconnaisse la sélection nationale palestinienne en 1998) cette politique répressive à l’encontre du nationalisme palestinien rendait le fait d’être supporter du Wehdat quelque peu dangereux.

Il y a 10 ans encore, il arrivait que des supporters d’al-Wehdat se fassent frapper dans la rue. Mais maintenant, ça n’arrive plus du tout, pas à ma connaissance du moins.

Ahmad, mon pote vendeur de falafels.

L’incident du Quwaysimah

Au cours des années 2000, de multiples incidents ont vu des supporters d’al-Wehdat se faire passés à tabac par ceux du clan adverse ou des forces de l’ordre. Parmi les plus graves, on peut citer celui de la dernière journée du championnat 2008 alors qu’al-Wehdat venait d’être sacré champion sur la pelouse d’al-Faisaly en remportant le derby (0-1), ou bien l’incident dit du “Quwaysimah” en décembre 2010.

Le match était particulièrement tendu, en tribunes comme sur le terrain. Nous, dans notre virage, on entonnait nos chants pour la libération de la Palestine, de Jérusalem etc. Mais cette fois, les gars du Faisaly étaient chauds (et nous aussi il faut le dire). Ils nous insultaient et je me rappelle qu’ils avaient même composé une chanson sur les origines palestiniennes de la Reine. A la fin, on a gagné le match 1-0 sur un but dans les dernières minutes et après ça… je ne me souviens pas de tout mais avec mon frère on a senti que ça allait dégénérer.”

Photo prise lors de l’incident du “Quwaysimah” en 2010

Ahmad ne croyait pas si bien dire. Cuisiner à longueur de journées du houmous et des falafels doit aider à développer le flair. Les “Verts de Jordanie” et leurs supporters essuient dès le coup de sifflet final, des jets de bouteilles en verre et de pierre qui viennent abréger les effusions de joie. Mais étrangement, les policiers se mirent à charger, non pas ceux qui lançaient ces projectiles, mais ceux qui les recevaient. Le bilan fut très lourd, 243 blessés dont 50 dans un état grave, et tous parmi les supporters “Wehdati”.

Malgré ces tragiques événements, la situation est revenue à la normale suite aux “printemps arabes”. Les derniers derbys se sont passés sans aucun incident et la compétition entre les deux rivaux peut s’exprimer sereinement sur le rectangle vert.

J’ai des clients supporters d’al-Wehdat et d’autres supporters du Faisaly. Il n’y a jamais aucun problème. Ils peuvent très bien discuter ensemble de football ou d’autres choses, prendre un thé ensemble dans un café, travailler dans le même endroit… Nous sommes tous des frères. Ces choses-là n’ont pas d’influence dans nos relations personnelles”.


Même si cette rivalité que nous venons de déconstruire demeure aujourd’hui pacifique et raisonnée, certains signes que la conflictualité ne s’en va jamais bien loin. Suite au changement d’uniforme des employés de nettoyage de la ville d’Amman, passant du orange (jugé trop ressemblant aux tenues portées par les prisonniers de Daesh dans leurs vidéos de propagande) au bleu ciel, les habitants ont estimé que ce nouvel habit était trop identique aux couleurs du maillot du Faisaly. Il a finalement fallu adopter le jaune fluo pour mettre fin au litige. Comme dans tous les plus grands derbys du monde, la rivalité entre les frères ennemis se manifeste jusqu’aux endroits les plus inattendus.

PS : Merci à Romane Beaudoin pour la miniature de l’article.

Gabriel Blondel

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