La SignaturePasse en profondeur

Kosovo : de l’indépendance aux portes de l’Euro

Dernier Etat ayant obtenu son indépendance, le Kosovo, enclavé entre ses voisins d’Ex-Yougoslavie, divise la communauté internationale. Entre problèmes de reconnaissance et d’émancipation sur fond de conflit géopolitique, l’ancienne province serbe peine à s’affirmer. Toutefois, les récentes performances XXL de la sélection kosovare ont fait miroiter à tout un peuple une qualification qui serait historique pour l’Euro 2021. CAVIAR se penche sur la situation de ce pays, ou comment le football est un vecteur de reconnaissance internationale.


L’indépendance et les difficultés d’intégration

Le 17 février 2008 a sonné le glas de siècles passés sous pavillon serbe pour la communauté kosovare. Un vent de liberté soufflant sur le néo-Etat, balayant toutes attaches restantes à la Serbie.

Il s’agit de bien comprendre le contexte très particulier qui entoure le pays. Au XXème siècle, le Kosovo est une province serbe peuplée en majorité d’Albanais. En 2008, la province s’émancipe et les relations avec la Serbie (entre autres) s’enveniment. Le Kosovo compte le soutien de l’Albanie, la Macédoine, la Croatie et le Monténégro qui ont reconnu son existence en tant qu’Etat indépendant. Toutefois, la communauté internationale est divisée sur la reconnaissance ou non de ce nouvel Etat. Deux clans se forment entre les pays reconnaissant son indépendance (France, Etats-Unis, Allemagne…) et ceux la rejetant (Russie, Chine, Serbie…). En mars 2020, sur les 193 membres des Nations Unies, 92 ont reconnu l’indépendance du Kosovo, 96 se sont prononcés contre et 5 se sont abstenus.

Odile Perrot, spécialiste et consule honoraire du Kosovo, analyse la situation pour CAVIAR :

« Le problème c’est le Conseil de sécurité et le blocage par les membres permanents notamment la Russie et la Chine. C’est quelque chose de relativement indépassable en l’état. A court terme, la priorité pour le Kosovo c’est d’arriver à un consensus au sein de l’Union Européenne afin de l’intégrer».

Odile Perrot, spécialiste et consule honoraire du Kosovo

Si aujourd’hui l’avenir à court terme du Kosovo ne semble s’inscrire ni par une reconnaissance de l’ONU ni par une entrée dans l’Union Européenne, le pays utilise des voies différentes.

« Il est important pour le Kosovo de ne pas rejoindre uniquement les Nations Unies mais également d’autres organisations comme l’Organisation Internationale pour la Francophonie et les organisations sportives. Le système mondial ce n’est pas seulement l’ONU mais également d’autres organisations régionales ou sectorielles. »

Odile Perrot, spécialiste et consule honoraire du Kosovo

Le sport est un formidable vecteur de développement et de reconnaissance internationale. Toutefois, le Kosovo a tardé à en rejoindre les organisations majeures. C’est en 2016, huit ans après son indépendance que le petit pays des Balkans a été reconnu par la FIFA, l’UEFA et le CIO. Une libération pour le pays et sa sélection forcée jusque-là à se contenter de matchs amicaux.

Football & politique : indissociables au Kosovo

Au Kosovo plus qu’ailleurs : le football a une dimension politique majeure.

Le Kosovo joue ses premiers matchs en 1993, l’année suivant l’éclatement de la Yougoslavie. Des rencontres amicales non-reconnues par la FIFA et uniquement contre des alliés politiques. Au total, la néo-sélection kosovare jouera sept matchs avant d’être interdite en 2010 à cause de l’opposition de la Serbie. Un désert footballistique s’instaure jusqu’en 2014 et le revirement de la FIFA qui autorise le pays à disputer des match amicaux reconnus.

L’admission par la FIFA et l’UEFA en 2016 change la donne et le Kosovo peut participer aux éliminatoires de la Coupe du Monde 2018. Pour sa première la sélection affiche un bilan comptable assommant : 10 matchs, un seul point remporté et trois buts marqués. Apprentissage difficile pour les Kosovars. Pourtant c’est une première victoire géopolitique : dans le football, le Kosovo est sur un pied d’égalité avec les autres Etats.

Pourtant, si la sélection kosovare n’a joué son premier match officiel qu’en 2016, il a fait parler de lui bien avant. En 2014, le match opposant la Serbie à l’Albanie dans le cadre des qualifications à l’Euro 2016 a viré à l’incident diplomatique. L’étincelle est partie d’un drone survolant la pelouse avec un drapeau à l’effigie de la “Grande Albanie”, un projet nationaliste visant à réunir les communautés albanaises disséminées dans les Balkans en une seule entité. Lorsque le buteur serbe de Fulham Aleksandar Mitrovic a tenté d’attraper le drapeau, le stade s’est embrasé et une grande bagarre a éclaté. Au delà du symbole représenté par le drapeau, c’est également le Kosovo qui est au centre des tensions entre les deux pays. Alors que l’Albanie soutient l’indépendance, les Serbes la rejettent. Le triste spectacle affiché par les deux camps témoigne des relations diplomatiques de plus en plus tendues dans les Balkans, mises en exergue par la situation kosovare. Odile Perrot décrit ce projet de la “Grande Albanie” comme “peu concret, allant à l’encontre de la volonté de l’Union européenne et bénéficiant d’un faible soutien populaire”.

Mitrovic, joueur serbe, décrochant le drapeau de la “Grande Albanie” : l’étincelle qui a mis le feu aux poudres.

Les gouvernements serbe et kosovar entretiennent aujourd’hui des relations glaciales et il suffit de peu de choses pour que la situation dégénère. En février, Ilija Ivic, un jeune footballeur serbe de 16 ans, a embrasé Belgrade en annonçant son souhait de jouer pour le Kosovo. Une première qui a provoqué un véritable tollé en Serbie. Sa mère, employée dans un centre de la culture à Gracanica, une enclave serbe sur le territoire kosovar, a été immédiatement licenciée. “Ivic est soumis à une ségrégation par les structures qui sont sous l’influence de Belgrade, parce qu’il veut jouer avec des Albanais”, a réagi le nouveau Premier ministre kosovar Albin Kurti.

Malgré ces tensions, Odile Perrot ajoute que “le football est vu par les Kosovars comme un tremplin pour arriver à une reconnaissance et pour favoriser la coopération, créer des amitiés et arriver à des relations plus apaisées avec ses voisins. Le sport et le milieu artistique permettent cela.” Elle met l’accent sur le rôle occupé par Fadil Vokrri, ancien joueur professionnel et président de la Fédération de football du Kosovo, décédé en 2018. Très reconnu dans les Balkans, il voyait le ballon rond comme un levier politique mais également une façon de sortir des rivalités et créer des échanges pacifiés. L’actuel vice-président de la fédération, Predrag Jovic, déclarait ainsi : “Fadil Vokrri s’est battu pendant des années. Il arguait que notre pays aimait le football, que nos supporters étaient exemplaires et qu’il n’y avait aucune raison pour empêcher des milliers de Kosovars de vivre leur passion pour le football.” Une vision partagée par la population. Les Kosovars ont d’ailleurs fait la démonstration de leur volonté de créer des relations avec d’autres peuples lors de la récente réception de l’Angleterre. L’ensemble du stade de Pristina avait alors brandi des drapeaux anglais durant le God Save The Queen pour remercier les Britanniques de leur implication dans l’indépendance du pays.

Le football a explosé au Kosovo : les adhésions aux club se multiplient, la Fédération a investi pour construire une douzaine de nouveaux terrains synthétiques, les entraîneurs sont mieux formés et un projet de stade de 30 000 places a été validé. Le ballon rond est devenu une religion, le moyen d’exister pour un peuple qui souffre de son manque de reconnaissance. La sélection jouit d’un fort soutien populaire et les Rising Eagles, privés de leur hymne et de leurs drapeaux entre 2014 et 2016, arborent aujourd’hui fièrement les couleurs de leur pays. Le football, un moyen pour les Kosovars de faire entendre leur voix et d’enfin être remarqués par la communauté internationale, pour s’affirmer et se développer.

« Les événements sportifs, à l’image de la Coupe du Monde en Russie servent de tremplin sur le champ politique, en particulier pour les Etats émergents qui souhaitent s’affirmer. C’est une appropriation plus qu’une instrumentalisation»

Odile Perrot au sujet des événements sportifs dans les Balkans.

Une sélection atypique en route pour l’Euro 2021

En remportant son groupe de Ligue des Nations, le Kosovo entrevoit l’Euro 2021.

Après une campagne de qualification pour la Coupe du Monde ratée, la sélection kosovare s’est relancée et a surpris les observateurs. Lors de la première édition de la Ligue des Nations, le Kosovo a remporté aisément son groupe de Ligue D composé de l’Azerbaïdjan, de Malte et des Îles Féroé. La sélection emmenée par le Suisse Bernard Challandes accrochant ainsi une promotion en Ligue C pour la prochaine édition mais surtout une opportunité de disputer l’Euro 2021 en se qualifiant pour les barrages.

Si les Kosovars ont brillé c’est en grande partie grâce à leurs nouvelles stars. Alors que le règlement interdit un joueur de disputer un match officiel avec deux sélections différentes, une dérogation a été émise pour le Kosovo. Ainsi, bon nombre de binationaux ont décidé de rejoindre l’ex-territoire yougoslave. Le plus grand contingent a débarqué de Suisse : les deux pays ont une relation particulière depuis des décennies. L’histoire a débuté en 1964, lorsque l’Union suisse des paysans, à la recherche de main d’oeuvre, a attiré un grand nombre de paysans yougoslaves, majoritairement des Albanais du Kosovo. Ils ne sont jamais repartis et forment aujourd’hui une diaspora importante chez les Helvètes. La relation fraternelle entre les pays est si profondément ancrée que le Kosovo est régulièrement surnommé “le 27ème canton suisse”.

Xherdan Shaqiri affichant avec fierté les couleurs de ses deux pays.

Shaqiri, Xhaka, Behrami… Tant de beaux noms qui auraient pu poursuivre leurs carrières sous les couleurs du pays de leurs ancêtres mais qui sont restés fidèles à la Suisse. Sans eux, le Kosovo compte tout de même sur un effectif talentueux mené par l’ailier du Werder Brême Milot Rashica. Auteur de 10 buts et 5 passes décisives avec le club allemand, le droitier est la coqueluche de son pays. Son association en attaque avec le buteur du Fenerbahce Vedat Muriqi (15 buts et 6 passes décisives) fait des ravages. Enfin, le roc de l’Hellas Vérone Amir Rrahmani, qui rejoindra Naples cet été, verrouille la défense kosovare avec le brassard de capitaine fièrement accroché autour du bras.

Un effectif qui, sans être le plus talentueux du Vieux Continent, a du coeur – et du talent. Pour sa première participation aux qualifications pour l’Euro, le Kosovo s’est mesuré à l’Angleterre, la République Tchèque, la Bulgarie et le Monténégro. Un groupe relevé mais où les Kosovars ont pu jouer libérés, leur précieux sésame pour les barrages déjà en poche. Cette insouciance s’est transcrite sur le terrain, les hommes de Bernard Challandes terminant troisième derrière l’ogre Anglais et les Tchèques. En battant la Bulgarie, le Monténégro et la République Tchèque, le Kosovo a montré qu’il était plus qu’un faire-valoir et était capable de tutoyer les places directement qualificatives. Le match le plus marquant de la campagne restera le déplacement en terre anglaise. Alors que la fête était totale après le premier acte et les cinq pions inscrits par les locaux, l’ambiance du St Mary’s Stadium de Southampton a été rafraîchie en seconde mi-temps: les Kosovars, piqués, étant revenus à 5-3 en transperçant l’arrière-garde britannique. Une défaite, certes, mais de belles promesses pour les Rising Eagles.

C’est donc une séduisante équipe du Kosovo qui s’apprête à affronter la Macédoine du Nord en barrage. L’opportunité pour le pays de jouer sa place à l’Euro 2021 contre le vainqueur de Géorgie-Biélorussie. Si la date de ces joutes n’est pas encore connue, nul doute que tout un pays sera derrière les coéquipiers de Milot Rashica. L’Histoire est en marche.


Douze années se sont écoulées depuis l’indépendance kosovare. Une décennie durant laquelle le pays a cherché sa place dans l’échiquier géopolitique mondial. Sur fond de tensions balkaniques et de jeu des alliances, le Kosovo éprouve des difficultés à s’affirmer sur la scène internationale. Sans être reconnu par les Nations Unis, l’ex-province serbe se dirige aujourd’hui vers d’autres voies pour se développer. La reconnaissance par la FIFA, l’UEFA et le CIO en 2016 est un grand pas avant pour le million de Kosovars. La sélection nationale représente aujourd’hui, à travers ses performances convaincantes, une réelle opportunité de braquer la lumière des projecteurs sur le pays. Le football démontre ici son influence géopolitique et réaffirme qu’il représente bien plus qu’un sport, une chance de reconnaissance internationale pour le Kosovo.

Cyprien Juilhard

0