L'humeur de la rédac'

Karim, un titre, le football

Avant-hier soir, le Real Madrid de Zinédine Zidane a été sacré champion d’Espagne. Un nouveau titre au palmarès de l’entraineur français Zinédine Zidane ; il aura été l’un des meilleurs du monde en tant que joueur, et aujourd’hui il démontre encore une fois qu’il maîtrise le football comme (presque) personne.


Ce sacre de la Casa Blanca est l’occasion de parler (une fois n’est pas coutume…) d’un des artisans de ce couronnement : Karim Benzema. Certains à la rédac’ ont déjà subi l’amour que je porte pour ce joueur mais je sais rester objectif. L’envie en est grandie aussi par un documentaire réalisé par RMC Sport en septembre dernier et disponible en intégralité sur Youtube depuis une semaine environ (Transversale : Benzema, combat 4 étoiles) qui retrace avec l’intéressé son parcours en Ligue des Champions depuis ses débuts avec l’Olympique Lyonnais. Et puis hier, un jeune vidéaste, « Tall my Football » a posté une vidéo, toujours sur la même plateforme, qui a pour titre Pourquoi le Real Madrid manque de vrais buteurs cette saison. Ces deux documents-vidéos m’amènent aujourd’hui à parler, à mon tour, de Karim Benzema. Et ce n’est pas tant Karim qui m’intéresse ici, mais les discours qu’il suscite. Ces discours, à mon sens, trahissent la visions du football qu’ont ceux qui les font, un football de la statistique, purement arithmétique et qui semble quelque peu réducteur.

Il n’est cependant pas question de tirer sur qui que ce soit, au contraire. Talk my Football a produit une réflexion plus que construite. Le but sera donc de proposer un autre point de vue, une autre pensée sur le rôle de l’attaquant et sa place dans le football.

« T’es 9, tu marques et c’est marre »

Karim Benzema a commencé sa carrière professionnelle à Lyon, son club formateur. De nature assez timide, il est tout de même présenté comme extrêmement précoce, aussi bien sur le terrain qu’en dehors. Patient, déterminé, connaisseur de ses capacités comme de ses limites, voilà les termes employés par ses premiers co-équipiers, entraineurs et même son ancien président Jean-Michel Aulas. C’est donc assez rapidement qu’il s’impose comme le buteur à Gerland. Après quatre années brillantes, on lui propose de réaliser son rêve : jouer pour le Real Madrid. Il aurait eu des propositions d’autres clubs qui, en 2009, étaient considérées à juste titre comme supérieurs à l’institution madrilène. Mais qu’importe, c’est un rêve, on ne change pas de rêve comme on change de crampons. A l’été 2009 donc, il est présenté au stade de Santiago-Bernabéu où il clame dans un espagnol hésitant être fier de jouer dans le même club que ces idoles, Zidane et Ronaldo.

Mais dans la maison de Perez, on est dans un autre monde, le très très haut niveau. Chaque match est l’occasion, l’obligation même, de gagner sa place pour le week-end d’après. Karim n’est plus aussi buteur que sous le maillot rhodanien. En équipe de France aussi, il peine à remplir son rôle de « buteur » : il porte le numéro 9, il ne marque pas, la presse s’en donne à cœur joie, à tort ou à raison, qui sait ? 

Pourtant, des buts, il en marque. En septembre 2019, Karim Benzema est le quatrième meilleur buteur de la Ligue des Champions avec 64 réalisations, derrière Raúl et ses 71 buts en 16 années. Quand les journalistes de RMC lui font remarquer le petit écart qui le sépare de la troisième place, il répond avec le sourire gourmand « Pourquoi pas, ce serait bien… Après c’est impossible d’aller plus haut, avec les deux extra-terrestres ». Il les connaît très bien, ces deux extra-terrestres.

Dans l’ombre, j’opère. Ma réussite sera silencieuse…

…et lorsque que je me pencherai au bord de la rivière, mes ennemis trembleront de peur car, à me voir boire, ils sauront que je suis de retour. Ces mots pourraient être ceux de Karim Benzema. Force est de constater qu’il n’est pas en-dessous du niveau qu’on attend d’un attaquant du Real Madrid. 438 matchs et pas moins de 450 buts, ces chiffres complétement fous sont ceux de l’extra-terrestre Cristiano Ronaldo qui est lui aussi arrivé en 2009 à Madrid. A cette époque, la stratégie est simple : Cristiano Ronaldo sera la machine à but et les talents techniques et la vision de jeu de Karim Benzema seront ses meilleurs alliés. Effacé par la superstar portugaise, le français originaire de Lyon sera pour autant tout aussi efficace. Malgré des statistiques dignes des plus grands joueurs, la presse n’hésite pas à douter et faire douter le public de l’attaquant. Lui reprochant de ne pas être assez décisif, efficace ou simplement de ne pas assez peser sur le jeu, Benzema n’est pas la coqueluche du monde du football. 

Mais faisons un exercice pratique et prenons une autre superstar du football, Kylian Mbappé. Si l’on compare les deux attaquants, l’un vu comme un tueur, un prodige, l’autre, comme un numéro 9 simplement bon, on peut se rendre compte qu’il n’y a pas de très grande différence. Au PSG, Mbappé c’est une moyenne de 24 buts et 10 passes décisives par saison. Karim Benzema, c’est une moyenne de 21 buts et 10 passes décisives par saison. Pour moi, l’un n’est pas plus prolifique que l’autre. Simplement, l’un est au service de son équipe, là où l’autre a une équipe à son service. Je ne me risquerai pas à comparer, en plus, les deux championnats dans lesquels ils évoluent respectivement. Et puis Karim Benzema, c’est maintenant onze années à porter le maillot blanc royal. Il a vu défiler entraineurs et “concurrents”, les gens passent, Karim reste. Ce n’est pas annodin.

C’est d’ailleurs son altruisme qui ressort de son jeu. “Son point fort, c’est justement de ne pas être égoïste, on est dans une génération qui l’est, lui, il “l’est pas” disait Zidane alors qu’il était simplement entraineur adjoint. Cet altruisme est d’autant plus une force qu’elle rappelle à chaque enjambé, chaque passe, que le football est et restera un sport collectif. Une autre comparaison peut être faite. Combien de petits scandales, petites embrouilles ont pollué le vestiaire du Paris Saint-Germain parce qu’untel ne voulait pas laisser untel tirer les pénaltys. Cet égoïsme-là est de plus en plus présent. Certains attaquant d’ailleurs, sous la pression de journalistes ou supporters, jouent parfois, la peur au ventre, pensant qu’il leur est indispensable de marquer mais passe à côté d’une passe décisive bien plus intéressante. Marquer c’est bien, faire marquer, c’est mieux.

A la recherche du buteur perdu

Talk my football dans sa vidéo, fait un constat : le Real Madrid manque (depuis le départ de son Portugais) d’un butteur. Pour lui, Karim Benzema ne marque pas assez et surtout, aucun autre co-équipier ne marque suffisamment pour combler « ce manque ». Pourtant, le nombre 21 devient ici important. C’est le nombre de joueur du Real Madrid ayant inscrit au moins un but cette saison. Cette statistique me semble intéressante et devrait être retenue. Ensuite, Talk my Football conclut sa démonstration en proposant des solutions, des recrutements à faire en attaque pour que le Real Madrid ait un « vrai butteur ». Repris dans les commentaires de la vidéo, on voit apparaître plusieurs noms : Mbappé (évidemment) mais aussi Mohammed Salah ou encore Paul Pogba. Mettons de côté la Pioche. En revanche, Mohammed Salah, que beaucoup voient comme un très grand joueur, a pourtant été aussi voire moins prolifique face au but que notre Karim national (si l’on met les pénaltys de côté, les deux sont à égalité). De manière plus générale, je vous invite à jeter un œil au classement des meilleurs buteurs de cette saison et surtout à soustraire le nombre de buts marqués sur pénaltys, ça vous donnera une idée globale des choses et peut-être que certains changeront d’avis sur l’apport de l’attaquant madrilène. 

Une autre vision de l’attaquant

Ce qui apparaît en réalité le plus intéressant ici, ce n’est pas tant de savoir si Benzema marque assez ou non, si le Real manque d’un « vrai buteur » digne de ce nom. Ce qui paraîtrait pertinent c’est davantage de se demander. Pourquoi nous demandons-nous tout cela ? Et est-ce pertinent ?

A mon sens, sans surprise, non. Certes, on attend d’un attaquant qu’il marque, mais pas que, « et quand il marque, il ferme un peu des bouches » comme dirait ZZ. En réalité, je ne trouve pas que le Real Madrid manque de buteurs, par ailleurs, le nombre de buts marqués devrait se voir au niveau de l’équipe, et être comparé à celui de l’équipe d’en face, sur quatre-vingt-dix minutes, et c’est tout. Ainsi, peut-être regarderions-nous le football comme le voient les plus grands entraineurs : il ne faut pas recruter les meilleurs à tel ou tel poste. Le réel travail d’un entraineur est avant tout de faire jouer ensemble les joueurs dont il dispose et ce, de la manière la plus efficace possible de sorte à prendre les victoires les unes après les autres. Que ce soit au Real Madrid ou dans d’autres clubs comme Liverpool, les entraineurs font avec les joueurs qu’ils ont et essaient sans cesse d’utiliser leur force. Liverpool est un très bon exemple : les nombreux recrutements qui ont été effectués avec l’arrivée de Klopp ont été fait, non pas pour avoir le meilleur buteur, le meilleur ailier ou que sais-je encore, mais pour former un groupe, une équipe qui, à terme, deviendra un réel rouleau compresseur. 

Sur ce sujet, un autre vidéaste, Elias Beillif, a posté une vidéo dans laquelle il prend le temps d’expliquer le recrutement qui a été fait à Liverpool. Il nous apprend que les recrutements sont faits grâce à l’appui d’algorithmes. Ceux-ci analysent et recoupent des dizaines et des dizaines de matchs et enregistrent pour le coup, toutes les statistiques. Ils s’intéressent davantage au type de courses, d’appels, la manière de défendre en avançant ou en reculant qu’au nombre de buts, passes décisives et autres “clean sheets”. Ces logiciels ont fait ainsi venir Klopp, Salah et compair chez les Reds. Nous connaissons le résultat.

Benzema nous ramène à ce football d’équipe. Il a passé dix années à contribuer au rayonnement galactique de Cristiano Ronaldo. Cette année il est sans conteste le premier héros de la conquête de la Liga et à titre personnel, je le considère comme le meilleur attaquant au monde actuellement.


Ainsi, cessons de regarder le football à travers quelques statistiques que l’on peut retourner et trafiquer dans tous les sens pour se donner raison. Essayons plutôt d’analyser le fonctionnement d’une équipe en tant qu’équipe et non comme l’addition de joueurs plus ou moins bons. La réalité semble se dessiner sous nos yeux ces derniers temps, ce ne sont pas les équipes avec les meilleurs buteurs qui remportent leur championnat à tous les coups !

Évidemment, je vous invite à regarder les documentaires mentionnés dans l’article et à vous faire votre propre avis. L’idée n’est pas d’enfoncer telle ou telle personne, d’autant qu’elle est comme nous, un grand fan de football. 

Paul Laurens.

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