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Julien Even : quand les blessures inquiètent plus les médecins que la reprise du championnat (2/2)

Chirurgien orthopédiste et médecin du Paris FC depuis 2015, Julien Even a rejoint l’équipe médicale du club lors de sa première montée en ligue 2. Pour sa dernière saison au club, et en l’attente d’un nouveau médecin, il continue de suivre les joueurs blessés et les mesures anti-Covid-19 discutées pour la reprise du championnat, prévue fin août.


Quelles sont les mesures prises contre la Covid-19 ?

L’association des médecins de club de football professionnel s’est réunie le 25 mai en visio-conférence à l’appel de sa présidente Isabelle Giannetta (médecin du centre de formation de Reims). L’objectif de l’association est de fournir en permanence un protocole qui concilie à la fois la reprise des entraînements, puis de la compétition en s’adaptant à l’épidémie, aux calendriers, aux décisions politiques… Tous ces facteurs évoluant d’un instant à l’autre, nous avons tous conscience que ce qui est acté un jour devra être modifié au fur et à mesure.

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De quoi avez-vous discuté lors de cette réunion ?

Nous avons discuté de notre rôle dans les précautions à mettre en place de lors de la reprise et de la question des tests de dépistage. Faut-il en faire ou non ? Lors de la préparation ? Lors des matches ? Si oui, à quelle fréquence ? Là encore, il s’agit de décisions compliquées où se mêlent des questions de santé publique, de coûts, de disponibilité, de droit du travail… Même selon la situation géographique des équipes, on ressent que les clubs des régions les moins touchées sont plus agacés par les contraintes mises en place par rapport à ceux des foyers d’épidémie. Ensuite, chaque club devra nommer un référent pour la reprise qui sera responsable de la mise en place des distances de sécurité etc. Le médecin agira en tant que conseil mais c’est tout le club qui participe à la mise en place des mesures, sous la responsabilité de la direction de l’équipe. Dans le fond, ce sera bien évidemment l’épidémie qui aura le dernier mot. S’il n’y a plus de nouveaux cas, alors je n’imagine pas qu’on mette en place un protocole très lourd avec des bilans une à deux fois par semaine, ou avant chaque match. À l’inverse, s’il y a une deuxième vague, je pense que le championnat sera arrêté.

Julien Even, médecin du Paris FC à l’affût en période de crise sanitaire (©Julien Even)

Quelles sont les premières conséquences visibles sur les footballeurs du club depuis l’arrêt du championnat mi-mars ?

Au club, l’entraînement n’a pas repris, les joueurs n’ont donc pas encore passé de tests de pré-saison afin de voir leur état de forme. On n’a pas de suivi exact, mais globalement, au bout de 15 jours d’arrêt on perd beaucoup de VO2 max, environ 15 %. Très rapidement, on perd aussi de la masse musculaire et on gagne de la masse grasse. Au niveau des masses musculaires, une étude sur les nageurs montrent qu’en seulement 5 semaines de repos, ils perdent 12 % de leur masse musculaire. C’est difficile de transposer cette étude au football mais il n’y a pas de raison que cela diffère beaucoup. Ce n’est pas dramatique mais cela prendra du temps à récupérer. Il faudra la mesurer, sachant que les joueurs avaient un programme de renforcement physique à faire chez eux, il n’étaient pas au repos complet. Cela doit limiter la perte. Les tests de pré-saison vont vraiment permettre de faire le point et seront encore plus importants que d’habitude.

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Existe-t-il un risque accru de blessures lors de la reprise du championnat après 5 mois d’arrêt ?

C’est évident, même si cela reste difficile à chiffrer car la situation est inédite. Le déconditionnement physique en est une raison évidente. Je n’ai pas trouvé d’études qui permettraient d’avoir une estimation. On connaît le risque accru de lésions à la reprise des joueurs qui reviennent de blessure, mais le cas de joueurs non blessés, qui ne s’entraînent pas, est plus rare. Je suis allé voir du côté du hockey sur glace. Dans les années 1990, il y avait eu un lockout (le volume maximum de consommation d’oxygène représente le débit maximal que peut consommer un organisme lors d’un effort physique) pendant lequel les joueurs avaient arrêté de jouer des matchs durant plusieurs mois, mais il n’y a pas eu d’études de faites sur la reprise.

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Que peuvent faire les clubs pour limiter les risques de blessures lors de la reprise du championnat ?

Une chose est certaine, ils devront mettre en place une préparation bien plus longue que d’habitude. Il ne faut pas qu’ils reprennent l’entraînement 6 semaines avant la reprise du championnat. Ils doivent recommencer l’entraînement en juin, comme d’habitude, même si la saison commencera fin août. Cette question des blessures a été évoquée lors de la réunion de l’association des médecins de club de football professionnel, et elle inquiète tout le monde. Certains médecins sont même plus inquiets par les blessures au redémarrage que par le coronavirus en lui-même.

Solenne BERTRAND et Matthieu DEVEZE

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