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Julian Nagelsmann, wondercoach au service du beau jeu

Vivre ou mourir avec ses principes, c’est le credo de Julian Nagelsmann. Le technicien allemand du RasenBallsport Leipzig bat des records de précocité. Propulsé à seulement 28 ans comme entraineur d’Hoffenheim, il explose cette saison sur le banc du RB Leipzig. Une belle revanche pour celui qui était prédestiné à cadenasser les attaques de Bundesliga en tant que défenseur central. Surtout, la suite logique d’une carrière au goût d’inachevé pour cet amoureux d’un football débridé et raffiné. Encensé par tous les coachs de la planète, il se révèle être un tacticien de premier plan mais également un meneur d’hommes, le tout à seulement 32 ans.
Portrait d’un entraineur à la progression fulgurante, élevant ses préceptes de jeu au rang de principes impérissables.


Des terrains aux bancs de touche, il n’y a qu’un pas

Le 23 juillet 1987, la pittoresque ville de Landsberg am Lech ne le sait pas encore mais un prodige vient de naitre. Il se prénomme Julian. À une époque où l’Allemagne de l’Ouest ne jure plus que pour Rummenigge et Beckenbauer, le petit Julian grandit avec ses idoles Oliver Kahn et Lothar Matthäus et se lie d’une passion indéfectible pour le football. Une passion qui le mène très vite vers les terrains où il étonne par son aisance balle au pied. 1 mètre 90 de raffinement, de facilité mais aussi de robustesse. Il vit une adolescence tranquille à une heure de Munich dans une famille allemande issue de la classe moyenne. Et puis c’est le choc. Son père décède d’une maladie foudroyante laissant la famille Nagelsmann et le petit dernier sans figure d’autorité. Le jeune Julian devra rapidement prendre ses responsabilités, dans une famille veuve de figure paternelle.

« Tout cela m’a rendu plus mature et plus développé dans ma vie. J’ai peut-être fait des choses qui n’étaient pas normales pour quelqu’un de mon âge ». Julian Nagelsmann, à propos de la mort de son père.

Le football devient alors le refuge d’un adolescent en quête de repères. Un adolescent qui gravit tous les niveaux chez les jeunes jusqu’à atterrir au centre de formation du Munich 1860, club réputé pour sa formation. Il y développe en tant que capitaine des qualités de leadership, de solidarité et devient un véritable leader vocal. Tout semble sourire au jeune Julian à qui on promet une belle carrière de joueur. Mais une fois de plus, un nouveau choc vient réduire à néant ses chances de passer professionnel. Une blessure récurrente au dos l’oblige à arrêter tout effort physique. Le sort s’acharne. Quand ses coéquipiers Lars Bender, Julian Baumgartlinger et Fabian Johnson passent professionnels, Julian Nagelsmann reste bloqué au niveau inférieur. Pire encore, il sait qu’il ne pourra jamais les rattraper. C’est alors que sa carrière va prendre une toute autre tournure. Affirmant être écoeuré par un sport qui se refuse à lui, Julian se reconvertit sur le banc de touche. Disciple de Thomas Tuchel à Augbsourg en 2008, c’est à Hoffenheim qu’il se révèle aux yeux du public en sauvant le club de la relégation puis en le qualifiant pour la Ligue des Champions. Le beau gosse allemand, blond aux yeux bleus, impressionne par sa force de caractère et le charisme qu’il dégage. Petit Julian est devenu grand.

Julian Nagelsmann, le profil idéal

L’arrivée de Julian Nagelsmann correspond à un moment où le projet du club saxon s’essouffle, toute proportion gardée. Leipzig vient de terminer l’exercice 2018-2019 troisième de Bundesliga mais doit essuyer un cuisant échec en coupe d’Europe avec une élimination prématurée en phase de poules de Ligue Europa, dans un groupe pourtant à sa portée. L’entraineur intérimaire et homme à tout faire du club, Ralf Rangnick, quitte ses fonctions pour laisser la place à Julian Nagelsmann qui, quant à lui, est en fin de cycle à Hoffenheim. Il arrive alors avec un pédigrée bien rempli malgré son jeune âge, déjà habitué à jouer le haut de tableau et les compétitions européennes lors de son expérience précédente. Sûr de lui au point de décliner une proposition du Réal de Madrid, Nagelsmann possède le profil rêvé pour les dirigeants du club. Jeune. Ingénieux. Surdoué. Autant de qualificatifs qui font de lui le coach idéal pour relancer le projet de la firme Red Bull.

« Nous sommes convaincus que la collaboration avec Julian Nagelsmann nous permettra de poursuivre notre développement à l’échelle européenne ». Olivier Mintzlaff, directeur général du RB Leipzig, sur les ambitions de son club en Europe.

Changement de club et donc changement de stature pour Nagelsmann qui n’en oublie pas pour autant sa philosophie de jeu. Cette philosophie sur laquelle il a fondé ses succès et qu’il tire de son apprentissage des plus grands de ce sport. C’est auprès de Thomas Tuchel qu’il forge ses premières convictions tactiques. Mais il avoue également s’inspirer de Pep Guardiola et Jurgen Klopp dont les principes de jeu influencent l’organisation du RB Leipzig cette saison. Nagelsmann est également connu pour son originalité. Chose assez rare pour être soulignée, il ne donne la composition d’équipe qu’une fois arrivé au stade et avant l’échauffement pour s’assurer de l’implication de la totalité de son groupe. Il s’appuie très souvent sur les nouvelles technologies pour chasser les moindres défauts de son équipe. Entraineur en adéquation avec son temps donc mais non moins adepte de principes qui ont fait le football d’hier et qu’il adapte pour en faire le football de demain. Freinés dans leur saison, les joueurs de Leipzig pointent à la troisième place du classement de Bundesliga à cinq points du Bayern de Munich et une unité du Borussia Dortmund. Dernier gros coup en date, une qualification en quart de finale de la Ligue des Champions après avoir infligé une leçon de football au Tottenham de José Mourinho, Julian Nagelsmann devenant ainsi l’entraineur le plus jeune à atteindre ce stade de la compétition. Des résultats permis par un système efficace articulé autour d’un jeu de transition supersonique, d’un travail défensif à haute intensité et d’un collectif tirant le meilleur de chacune des individualités et ce quelle que soit la formation retenue. 

Sitôt perdu, sitôt récupéré : le pressing, principe incontournable du schéma défensif de Nagelsmann.

Si l’équipe de Leipzig fait souvent parler d’elle pour son jeu débridé et tourné vers l’avant, elle n’en reste pas moins une défense solide et imperméable. Meilleure défense du championnat, Nagelsmann a très rapidement fait comprendre à ses joueurs que pour bien attaquer, il fallait avant tout bien défendre. Les effets se sont faits sentir avec onze clean sheets, toutes compétitions confondues cette saison, dont un dès le premier match de championnat contre l’Union Berlin (victoire 4-0). Et comme Nagelsmann préfère toujours l’activité à la passivité, défendre ce n’est pas attendre. Bien au contraire, défendre c’est harceler, agresser, étouffer. Défendre c’est donc presser. Le pressing est la marque de fabrique du jeu défensif de Nagelsmann. Qu’il aligne une défense une défense à trois, quatre ou à cinq défenseurs, l’animation défensive de l’équipe reste inchangée. D’ailleurs, il faut le noter, le tacticien allemand a utilisé cette saison dix systèmes de jeu différents, sans qu’aucun ne soit utilisé plus de 25% du temps. Alors si les formations utilisées varient constamment, les principes eux ne changent pas.
À la perte du ballon, Nagelsmann aime que son équipe se réorganise pour récupérer la possession le plus rapidement possible. Cela implique que le porteur de balle adverse n’ait jamais le temps de respirer. Aucun joueur n’est donc épargné par le travail défensif demandé, même pas les attaquants. C’est d’ailleurs eux qui jouent un rôle clé puisqu’ils déclenchent le pressing. 
Sur cette phase arrêtée, on voit bien le rôle de Werner qui est le premier « harceleur », bien accompagné par ses coéquipiers. Les relanceurs adverses sont obligés de dégager le ballon dans la panique face à la pression exercée par le bloc défensif du RB Leipzig.


L’autre idée directrice de Nagelsmann est de défendre toujours en bloc compact afin de ne laisser que très peu de libertés aux joueurs adverses entre les lignes. Un bloc défensif composé de trois lignes qui coulissent à merveille sur le terrain pour gêner en permanence le porteur de balle et diminuer ses solutions. En voici l’illustration:

Les 3 joueurs du milieu saxon sont regroupés dans l’axe mais les deux excentrés doivent être mobiles pour coulisser dans le demi-espace et gêner la progression des deux latéraux, en l’occurrence ceux du Bayern Munich pour cet exemple. Une fois encore, l’importance du système de jeu n’est que moindre puisque le 3-5-2 de départ se transforme en 5-3-2 en phase défensive avec des latéraux reculés qui ont pour rôle de défendre sur les ailiers bavarois.

Toujours contre le Bayern Munich, on peut observer le travail défensif du 3-5-2 sous un autre angle. Alors que Timo Werner, rampe de lancement du pressing de son équipe, se met sur la ligne de passe entre le central et le latéral adverse, Emil Forsberg vient presser le latéral droit pour l’empêcher de progresser et de trouver une possibilité. Dans le même temps, Willi Orban n’hésite pas à sortir de sa ligne de défense pour harceler le milieu de terrain du Bayern Munich et ainsi l’empêcher de pouvoir se retourner aisément. 
Ce travail collectif permet une récupération rapide du ballon et plutôt sur le terrain. Mais Nagelsmann n’est pas contre un bloc équipe positionné bas sur le terrain lorsque la situation le demande. Lors de ses deux confrontations contre le Bayern Munich, les Taureaux ailés ont affiché une possession de balle n’excédant pas les 30% et une position très basse sur le terrain. C’est une équipe qui n’a pas peur d’être regroupée et de subir quand elle est surpassée.

Dernière particularité du système défensif de Nagelsmann, l’homogénéité de l’équipe sur coups de pied arrêtés défensifs. Les onze joueurs sont présents dans la surface de réparation pour apporter sa contribution. Cinq joueurs pratiquent un marquage individuel tandis que les cinq autres défendent en zone devant la cage.

Et comme un collectif ne fonctionne pas sans ses individualités, il faut rendre hommage au joueurs qui se distinguent défensivement. Des joueurs inamovibles qui guident l’équipe et lui apportent leurs qualités. Dans les cages, le gardien hongrois Peter Gulacsi réalise une saison solide et est une valeur sûre. Au rang des progressions, les deux Français Nordi Mukiele et Dayot Upamecano s’épanouissent pleinement. Le premier, polyvalent et défenseur central de formation, a énormément progressé et s’illustre sous les ordres de Nagelsmann, replacé en tant que piston droit. Le second est un pur produit de la formation Red Bull, passé par le RB Salzbourg, et fait partie des petits papiers des grands clubs européens. Rapide, physique et intelligent, il a tout du défenseur moderne. Il sera dur pour Leipzig de le conserver la saison prochaine.

Utilisation des côtés, projection totale, transition éclair et surnombre : un potentiel offensif illimité.

Le football prôné par Nagelsmann est donc avant tout tourné vers l’attaque. Cela se voit clairement dans les statistiques. Leipzig a marqué 62 buts en 25 matchs, soit 2.5 buts par match. Une moyenne en nette augmentation par rapport à la saison dernière qui était environ de 1.9 buts. Les Taureaux ailés nous ont d’ailleurs habitué aux festivals offensifs comme en attestent les victoires 8-0 contre Mayence, 6-1 contre Wolfsburg ou 5-0 contre Schalke. Une fois encore, il est intéressant de se pencher sur les circuits de jeu qui permettent aux joueurs de Leipzig de se créer des situations de but.
Tout d’abord sur les sorties de balle sous pression, les actions sont initiées par le gardien de but Peter Gulacsi. Le Hongrois dispose de deux options. Celles-ci sont permises dans un système à 5 défenseurs par le positionnement de Dayot Upamecano. La première qu’il privilégie le plus souvent est le jeu court. Lors du match de Ligue des Champions contre Tottenham, le défenseur français montait d’un cran pour éliminer la première ligne offensive adverse et se positionnait à la place de Sabitzer qui lui aussi remontait d’un cran pour faire reculer la ligne du milieu adverse et ainsi ouvrir l’espace (zone verte image 1) pour une passe facile de Gulacsi vers Laimer ou Upamecano. La deuxième option est le jeu long pour Gulacsi. Si la ligne du milieu adverse décidait de ne pas reculer, l’option jeu long était privilégiée et le grand attaquant Schick était très précieux car il était recherchée (zone verte image 2) pour jouer en déviation sur Sabitzer qui venait apporter le surnombre. Dans les deux cas Upamecano est le lanceur offensif qui permet de créer le premier décalage.

Un autre principe de jeu inamovible chez Nagelsmann est l’utilisation des couloirs. Pour cela, son système à 3 défenseurs est très intéressant et les pistons sont des éléments centraux de l’animation offensive. Le technicien allemand aime que son équipe joue avec de l’amplitude. Pour cela, il demande à ses pistons que sont Mukiele et Angeliño de mordre la ligne de touche et d’être très mobiles dans leurs couloirs. Ce ne sont d’ailleurs que les deux joueurs de côté de l’équipe et leur travail est essentiel pour apporter de la largeur aux offensives, notamment par des centres. L’idée de Nagelsmann est d’apporter du surnombre dans l’axe avec une densité de joueurs importante et d’élargir le jeu en utilisant les deux pistons dans la profondeur.

Un élément qui est frappant lorsqu’on regarde cette équipe de Leipzig, c’est sa capacité à se projeter en nombre vers l’avant et avec rapidité. Un autre principe qui est employé pour faire progresser l’équipe dans la moitié de terrain adverse, c’est le fameux principe du troisième homme cher à Pep Guardiola. Celui-ci est une action au cours de laquelle un passeur va rechercher avec une passe verticale un coéquipier qui va jouer en retrait pour un troisième homme plus reculé que le destinataire initial mais bénéficiant du luxe d’être face au jeu. Ce principe est très efficace et permet à des joueurs comme Sabitzer, Nkunku ou Werner de s’exprimer pleinement et de combiner à la perfection.

Sur cette palette, on voit l’excellente exécution du principe du troisième homme combinée à un faux appel de Poulsen (cercle rouge) qui permet de libérer un espace (zone verte) au piston droit Klostermann pour se procurer une occasion de tir.

Les joueurs de Leipzig impressionnent par leur omniprésence sur le terrain, à croire parfois qu’ils disposent du don d’ubiquité. Ils passent d’une phase défensive à une phase offensive à une vitesse impressionnante et en surnombre ce qui leur permet d’investir le camp adverse sur de longues séquences. Lors de la rencontre contre Tottenham, ils ont donné l’impression qu’il était impossible de les faire reculer et de leur voler le ballon. C’est d’ailleurs sur une phase offensive arrêtée dans le camp de Tottenham que Leipzig a ouvert le score par le biais de Marcel Sabitzer.

Au delà du charme procuré par l’équipe de Julian Nagelsmann lorsqu’elle attaque, on sent que les joueurs ont beaucoup de plaisir à évoluer dans ce système. Certains se démarquent particulièrement cette saison, notamment les anciens de cette équipe que sont Timo Werner et Marcel Sabitzer mais aussi les jeunes recrues Angeliño et Christopher Nkunku. Comme un symbole, ce sont deux joueurs qui ne rentraient pas dans les plans des idoles de Nagelsmann, respectivement Guardiola à Manchester City et Tuchel au Paris Saint-Germain, qui montrent tout l’étendu de leur talent sous les ordres du jeune entraineur allemand.


Alors si la saison est pour le moment au point mort, Leipzig a montré qu’il avait la carrure d’un grand d’Europe, mené par un entraineur plein d’ingéniosité. Le technicien allemand se distingue par son sens tactique ainsi que son charisme. Deux qualités parmi tant d’autres pour Julian Nagelsmann à qui il n’aura fallu que très peu de temps pour se faire adopter par le peuple saxon. Avec un effectif aussi jeune que prometteur, le club de Leipzig a de beaux jours devant lui en championnat comme en Ligue des Champions. Le projet phare de la firme Red Bull est donc loin d’avoir du plomb dans l’aile…

Hugo Forques.
Illustration: Romane Beaudouin

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