La cage et le cuir

« Je ne suis pas une légende »

ON A VU : Diego Maradona, d’Asif Kapadia, 2019, Royaume-Uni, 130 mn, Film4, Lorton Entertainment, On The Corner Films.

Tout a été dit, vu, entendu, ressenti sur Diego Armando Maradona. L’ascension, la légende, la main de Dieu, les excès, l’après carrière. L’Argentine, Barcelone, puis Naples, surtout Naples. L’exercice était alors périlleux pour Asif Kapadia, s’attaquant à bien plus qu’un mythe, à une divinité. Comment nommer l’innommable, comment représenter le divin alors que sa caractéristique précise est de ne pouvoir être représenté ? Les images sont à la fois le pire et le meilleur moyen pour s’atteler à une telle tâche, ne représentant pas le mouvement mais une image du mouvement. Ce documentaire ne nous présente alors pas le mythe, mais bien l’image du mythe que fût Diego Maradona.

Naples, le 5 juillet 1984. Il est évident que l’histoire a commencé ce jour là, dans l’enceinte du San Paolo, lieu du miracle et du calvaire. Une arrivée à la Pink Floyd devant plus de 70 000 supporters. Maradona arrive de Barcelone, où le bilan fût plus que mitigé, pour 12 millions de dollars. Le joueur le plus cher de l’histoire dans la ville la plus pauvre d’Europe. Le joueur le plus fantastique dans la ville la plus bouillonnante. Le scénario tient là, il n’en faut pas plus pour en faire un chef d’œuvre. Le ton est donné dès les premières minutes du film, à travers une question posée à Maradona lors de son intronisation au sujet de la Camorra napolitaine. Réponse immédiate du président Corrado Ferlaino, congédiant le journaliste ; Naples est honnête, elle travaille, la Camorra représente une minorité et la police s’en occupe. Et le club a fait d’énormes sacrifices pour attirer Maradona dans le sud de l’Italie. Car oui, Maradona ne débarque pas dans un top club au sommet de l’Europe. Il arrive dans une institution ayant terminée à une modeste 11eplace de Serie A lors de l’exercice 1983-1984. Même si le championnat italien est à cette époque le plus réputé au monde, le SSC Napoli ne fait pas partie de l’élite, n’ayant jamais remporté le Calcio. Il arrive et est attendu comme le sauveur, celui qui mènera Naples vers les sommets. Mais si Diego sait très bien qu’avec lui rien n’est jamais simple, il ne sait pas encore que Naples est encore plus complexe que lui.

À travers des images d’archives, Asif Kapadia nous fait revivre la période napolitaine d’El Pibe de Oro. De l’ascension du club et surtout du joueur, en passant par la Coupe du Monde 1986, la chute progressive, et le tournant que représente la Coupe du Monde 1990 en Italie, puis la drogue, les procès, les suspensions, jusqu’au départ de la terre promise comme un scélérat. Mais qu’est-ce qui est si intéressant dans ce film ? Qu’est-ce qui diffère des multiples documentaires sur la légende Maradona ? Déjà l’exploitation de plus de 500 heures d’archives et de photos appartenant au joueur lui-même, le présentant dans sa plus stricte intimité, avec sa famille. Puis encore le parti que prend Kapadia, celui de ne pas faire intervenir des images et des témoignages d’aujourd’hui, se contentant seulement de commentaires en voix-off d’acteurs de cette époque et de Maradona lui-même. Même si la scène d’ouverture paraît quelque peu kitsch, nous faisant douter de ce à quoi nous allons assister, nous sommes rapidement pris dans cette histoire, dans ce mythe qui nous est raconté à la manière d’une légende orale : le Christ raconté par ses disciples. Rien ne semble omis, et chaque facette du personnage est passée en revue, les moments de grâce comme les épisodes difficiles. La demi-finale de la Coupe du Monde opposant l’Argentine à l’Italie au San Paolo en 1990 reste le point d’orgue du film, et sûrement le tournant définitif de la carrière de Maradona. Cet épisode aux tonalités tragiques est raconté d’une manière époustouflante, parfaitement maîtrisé par le réalisateur. C’est à ce moment là qu’on entrevoit définitivement le statut auquel Maradona avait accédé auparavant. Peu de joueurs peuvent se vanter d’avoir fait se déchirer un pays en deux, et pas n’importe quel pays. Le film de Kapadia rend avec justesse une émotion enveloppant les années 1980, celle de la quasi-religiosité du peuple napolitain envers Diego Armando Maradona, sans compter la fascination qu’il a exercé dans le monde entier. Kapadia montre aussi bien l’état psychologique du joueur à l’époque, perturbé par la fascination qu’il procure aux gens, l’amenant à scinder sa personnalité entre « Diego », et « Maradona », deux entités bien distinctes le menant aux multiples excès dus à sa célébrité, jusqu’au calvaire.

Maradona était bien une figure christique dans une terre ultra religieuse, et son destin semblait quasiment écrit d’avance, de la gloire jusqu’aux bas-fonds. L’Italie lui a tout donné, mais a en retour exigée de nombreux sacrifices de sa part, jusqu’à pervertir et corrompre une âme déjà instable et fragile, non préparée à une telle destinée. Après avoir vu ce documentaire, on pourrait presque croire que Maradona nous susurre quelque chose à l’oreille, à demi-mot, le regard bas : « Je ne suis pas une légende ».  Quoiqu’il en soit, Diego restera Maradona, et cela pour l’éternité, tant qu’il y existera des hommes pour raconter sa légende.


L’AVIS DU CAV’

Diego Maradona est un film à voir et à conserver. Sans tomber dans la facilité de raconter seulement la légende du joueur, il met bien en lumière les parties les plus sombres de sa vie. Se concentrant essentiellement sur la période napolitaine, le choix est judicieux et ne s’apparente pas à une biographie ou à une rétrospective. Nous retiendrons particulièrement de ce film la demi-finale de Coupe du Monde en 1990 au San Paolo, ou plus précisément la manière dont celle-ci est retranscrite par Kapadia, dont les enjeux politiques et sociétaux du match sont présentés. L’image est quant à elle toujours pertinente, dans les choix de montage. Elle ne ment pas, découvre un jeune homme hagard ne sachant pas dans quelle sphère il évolue mais devant pourtant répondre de ses actes devant des millions de personnes. Présenté hors compétition à Cannes en 2019, le film de Kapadia s’inscrit dans un registre différent de celui d’Emir Kusturica, nettement plus neutre et distancié, et remet au centre du terrain l’objet cinématographique que représente Maradona, pas un mythe, mais bien l’image d’un mythe.

Par Etienne Nayral

Diego Maradona vu par Pauline Girard

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