L'humeur de la rédac'

« Intouchables »

Ce n’est pas Sébastien Thoen qui vous dira le contraire, « l’esprit Canal » a pris un sérieux coup ces dernières années. Tout comme son collègue au soutien pourtant subtil, l’humoriste a embrassé avec fougue la nouvelle politique de la chaîne cryptée. Politique qui fleurte avec de nouveaux horizons, aux ambitions parfois présidentielles pour les Marion, Marine et autres Éric, ou bien managériales car, comme chez Alexandre Ruiz, ça file doux chez Canal. « Bolloré style » messieurs dames.

Alors exit les Thoen, Guy, Portolano et autres confrères et sœurs dont la parole n’est plus que poids pour les nouveaux patrons du foot français. On ne critique pas les grands manitous de la Ligue 1, ceux qui, magnanimes, ont volé à la rescousse de notre tendre championnat quand il était au plus mal.

Mais lorsqu’un documentaire encombrant fait son apparition dans le débat public, l’immunité refait surface. Les sièges éjectables des journalistes disparaissent comme par magie et les avocats véreux prennent leur billet pour le plateau de Cyril Hanouna. Les agresseurs n’ont jamais autant béni l’omerta. De 2016. Les séquences datent de 2016 ! Et rien. Personne pour s’insurger, personne pour dénoncer. Il aura fallu presque 5 ans pour que la parole ne puisse enfin se libérer. Et que l’agresseur en question ait l’occasion de nier les faits, puis de finalement les reconnaître, mais d’assurer que « si c’était à refaire, il le referait ». Avant d’aller pleurer sur un plateau acquis à sa cause et de regretter « ne plus pouvoir rien dire » bien évidemment, dans l’émission aux plus fortes audiences en France.

Au-delà de l’indécence du cas Ménès, du dégoût que peut inspirer son personnage et ses actions, tout comme la tyrannie de Ruiz (Bein) ou les menaces de Favard (l’Equipe), c’est la culture du silence, cette notion d’omerta qui coule dans les veines du journalisme français qui est inquiétante. Quel avenir pour un milieu gangréné par ses propres têtes de gondole ? Quel avenir pour un milieu dont la mission initiale est justement de révéler au grand public les divers scandales et affaires qui font partie intégrante de notre société ? Aucun. Les « Guignols » ont peut-être pris du plomb dans l’aile avec l’arrivée de Bolloré, mais chaque semaine ils font de la résistance sur le plateau d’Hervé Mathoux. Et quand les émissions footballistiques de référence emploient, protègent et médiatisent à outrance ces « intouchables », c’est tout le football et le journalisme français qui en pâtit.

Un journalisme qui peut en revanche remercier Marie Portolano et Guillaume Priou pour « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste », une claque dont le milieu avait grand besoin. La parole libérée de ses consœurs sur les violences sexistes qu’elles subissent dans l’exercice de leurs fonctions, dans leur quotidien professionnel, permet à l’ancienne journaliste de Canal de dénoncer les maux d’un système de domination qu’elle subit depuis le début de sa carrière. Une bouffée d’air pour toutes les journalistes françaises, jeunes et moins jeunes, en formation ou en fin de carrière, qui entendent mettre un terme à des siècles de mise sous tutelle masculine. Un espoir également, pour que le débat se recentre sur l’après, sur le comment. Comment mettre fin à ces violences et à ce système. Comment en finir avec ces « intouchables ». Comment repenser le journalisme français.

Jules Grange Gastinel

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