FootballitikL'actu

Interdiction du maillot du PSG à Marseille : retour sur un imbroglio

Jeudi 20 août 2020, sur les coups de 19h. La préfecture des Bouches-du-Rhône prend un arrêté interdisant le port du maillot du PSG dans le centre-ville de Marseille. L’arrêté interdit aussi le fait de se prévaloir de la qualité de supporter ou de se comporter comme tel. Face aux débats suscités, vendredi à 12h, la préfecture revient sur son arrêté et l’abroge. Retour sur un imbroglio.


Le maillot de la discorde

Trois jours après l’élimination de Lyon face au Bayern, l’Europe entière a les yeux rivés sur la finale de dimanche entre le PSG et les Munichois. Quand les uns sont encore ivres de leurs émotions, les autres se désolent du format pour le moins inédit et différencié de cette édition de la Ligue des Champions.

Pourtant, à quelques heures de la finale, il n’est plus question que d’une chose : l’encadrement des supporters parisiens dans la cité phocéenne. L’animosité entre les deux clubs n’est plus à présenter, le contexte sportif non plus, mais un élément vient s’ajouter : Marseille a pris des airs de station balnéaire cet été. Le coronavirus a forcé nombre de Français, et donc de Parisiens, à rester dans l’Hexagone pour les vacances. Et Marseille, par les publicités et la politique de la mairie précédente, s’affiche de plus en plus comme une destination prisée, au même titre que sa voisine la Côte d’Azur.

Les réseaux sociaux et la course permanente à s’afficher fièrement chez le rival n’ont pas aidé à faire descendre la pression. Ni même la tendance évidente de faire du maillot non plus un soutien à son équipe favorite, mais un vêtement au gré de la mode.

Face à l’Atalanta en quart de finale, puis Leipzig en demi-finale, des mouvements de foules ont donc éclaté. Et ce alors que des supporters parisiens fêtaient leur qualification dans les bars longeant le Vieux-Port, lieu où se rassemblent souvent les supporters marseillais, ces derniers jugeant que certaines présences valent provocation.

Les matchs s’enchaînant rapidement, format oblige, le débat fut très animé ces derniers jours dans l’opinion comme pour les autorités publiques. Il fut d’abord question de créer des fan-zones, comme lors des compétitions internationales, les autorités arguant qu’il était plus facile de mettre en sécurité une foule dans un territoire déterminé plutôt qu’une foule mouvante et dispersée. Mais en retour, non sans humour, on rétorqua qu’une telle disposition facilitait l’opposition frontale en situant précisément les supporters parisiens.

La Préfecture des Bouches-du-Rhône a donc tranché ce jeudi soir, pensait-on. L’arrêté, considérant le risque d’attentat et la mobilisation des forces de l’ordre, l’animosité entre les deux clubs, les retransmissions dans les bars et l’usage d’engins pyrotechniques pouvant porter atteinte à l’intégrité physique de la foule, devait prendre effet le jour du match à 15h et jusqu’à 3 h du matin dans les 1er, 2ème, 6ème et 7ème arrondissements de Marseille.

Un arrêté qui, outre le fond, pose déjà de nombreux problèmes. D’abord juridiquement, sur la question de la proportionnalité. L’administration, par cet arrêté, apporte-t-elle une réponse proportionnelle et efficace aux troubles à l’ordre public que pourrait causer une telle rencontre ? Là était la question.

Or, l’arrêté est fondé sur le désormais très utilisé article L-332-16-2 du code du sport. Mieux, celui-ci n’est applicable que “sur les lieux d’une manifestation sportive”. Il n’aura échappé à personne que les bars du Vieux-Port et le centre-ville marseillais ne donnent pas lieu ce dimanche à une manifestation sportive. A moins de considérer que se rendre au bar pour un match soit une pratique sportive, ce qui dans d’autres contextes peut s’entendre et faire rire.

Et pourtant l’arrêté lui-même mentionne, en son sein, ce seul motif applicable. Il va de soi que si l’arrêté avait été appliqué, nous aurions assisté à une substitution des motifs lors de l’instruction, ce qui aurait permis au dit arrêté de se doter d’un fondement légal et d’occasionner un débat sur la proportionnalité. Mais tout de même, il est intéressant une nouvelle fois de noter les largesses que s’autorisent les préfectures. Ces largesses qui font que les supporters bénéficient d’une législation particulière faisant d’eux des citoyens éminemment de seconde zone.

Comme un air de déjà vu…

L’idéalisme allemand hégélien, devenu marxiste, veut que l’histoire ait un sens et une forme structurelle. Il faut croire que la philosophie hégélienne trouve preneur avec le football et le droit des supporters puisque la situation ubuesque présente est l’expérience la plus quotidienne des ultras.

Cet arrêté au fondement juridique discutable pose en plus problème sur le fond puisqu’il invoque premièrement la sur-mobilisation des forces de l’ordre sur le territoire national. Or, s’il faut des forces de l’ordre pour encadrer des supporters, il en faut pour faire respecter un arrêté. Cet argument souffre de sa contradiction propre.

On l’oublie, le débat s’étant déplacé sur le fameux maillot de la discorde, mais l’arrêté interdit aussi le stationnement, la circulation des personnes se prévalant de la qualité de supporter du PSG. Par la même occasion donc, il porte atteinte à la liberté fondamentale à valeur constitutionnelle d’aller et venir. Une liberté qui vaut autant que celle de s’exprimer, se réunir ou manifester. Des dispositions équivalentes contre ces libertés susciteraient, à juste titre, l’effroi. Mais pas pour le football et ses supporters.

Plus fondamentalement, l’article L-332-16-2 du code du sport, qui a déclenché “une grande émotion” dans les rédactions parisiennes et le monde politique, n’est pas un nouveau venu. Depuis 2011, tournant dans l’encadrement des supporters en France, il a été utilisé plus de 600 fois.

Le 18 octobre 2014, les Bastiais de Jean-Louis Leca se déplacent à Nice dans le cadre de la 10ème journée de championnat. Le Ministère de l’Intérieur, alors de plus en plus présent sur ces questions, avec la complicité de la préfecture des Alpes-Maritimes, avait interdit “le port, la détention ou l’utilisation de tout objet ou vêtement aux couleurs du club du SC Bastia”. Le gardien, alors remplaçant, pénètre sur la pelouse avec un drapeau corse, déclenchant la furie de ses adversaires et de supporters niçois qui envahissent le terrain.

Drapeau corse et supporteurs sur le terrain : une quinzaine de ...
Le 18 octobre 2014, Jean-Louis Leca brave l’interdit de la préfecture et arbore un drapeau corse qui lui vaudra d’être lourdement critiqué.

Le 15 octobre 2017 c’est un jeune supporter de l’OM qui, se rendant à Strasbourg pour la 9ème journée de championnat, dut entrer dans le stade torse nu et en caleçon ! La raison ? “Des mesures de dernières minutes” dûes à des échauffourées observées juste avant le match. Pas sûr que l’intéressé, qui s’est couvert comme il a pu avec son pull, soit satisfait de la réponse…

Dans des circonstances semblables, en 2016, de jeunes supporters lyonnais se sont retrouvés maillots retournés et entourés de gendarmes pour faire leur entrée au stade lors d’un déplacement à Nancy. Les photos de ces enfants, victimes eux aussi d’une situation qui s’avère inefficace, avaient fait scandale.

La mesure n’est pas “Anti-PSG” comme on a pu l’entendre ou le lire, elle n’est pas propre aux Parisiens, elle est la réalité la plus fondamentale et quotidienne des supporters. Il n’est pas question de défendre tel ou tel arrêté, mais de faire remarquer que la mesure est banale et que c’est sa banalisation qui doit susciter l’indignation systématiquement. L’indignation à géométrie variable n’est pas audible parce qu’elle ne repose sur aucun fondement logique mais seulement sur des intérêts individuels dépravés.

De même qu’il n’y a aucun sens à s’indigner d’être interdit de déplacement et souhaiter à ses rivaux pareil sort, il n’y a pas de sens dans le fait de s’attacher à la liberté vestimentaire, fut-elle importante, et fermer les yeux pour la liberté d’aller et venir. La Ligue 2 reprend en effet à peine ses droits que le premier arrêté est tombé : les Sochaliens ne pourront se déplacer à Auxerre. La raison ? L’Etat français n’est pas en capacité d’accueillir les trois J9 qui verront déferler précisément pas moins de 20 Sochaliens à Auxerre !

Arrêté abrogé, fin de la polémique ?

C’est donc avec cet exemple parfait des limites des outils à disposition de la police administrative que l’arrêté a été abrogé sur le motif de l’incompréhension qu’il a suscitée. S’il a mis en lumière des pratiques excessives devenues la norme, que dénoncent les supporters depuis des décennies, rien ne dit au contraire que la polémique va désenfler et la situation s’améliorer.

Pourtant, récemment, les députés Sacha Houlié et Marie-George Buffet, tous deux très au fait de ces questions, dénonçaient ces pratiques dans un rapport parlementaire d’excellente facture. Mieux, ils y apportaient des solutions et des pistes de sorties.


Il faut maintenant espérer, face au ridicule indéniable de la situation, que l’émotion n’ait pas été celle d’une fois, mais une émotion qui se répétera dans le temps et pour tous, pour que tout cela n’ait pas été vain…

0