Crédits: Pauline Girard
Nos feuilletons

Il était une fois le supportérisme allemand (1/3) : Gunter A. Pilz, le pionnier

Es war ein Mal”…la gestion des supporters en Allemagne. Souvent vue comme un conte de fées dans l’Hexagone, elle fascine et interroge : comment un pays aux tribunes gangrenées par la violence et le racisme dans les années 1980 sert aujourd’hui de modèle pour nombre de ses voisins européens ? Pourtant, tout ne fut pas rose. Mais l’abnégation de certains chercheurs a forcé une discussion nationale. Et parmi eux, Gunter A. Pilz.


La naissance d’une sociologie du supportérisme 

2010, France. Alors que les morts de Brice Taton à Belgrade (septembre 2009) et de Yann Lorence à Paris (mars 2010) sont encore dans toutes les têtes, le pays tente de trouver des solutions à la recrudescence de violence visible dans les stades mais également en dehors. Au Parc des Princes, le plan Leproux voit le jour. A l’échelle nationale, en octobre, les sociologues Nicolas Hourcade, Ludovic Lestrelin et Patrick Mignon présentent, avec leur groupe de travail, le Livre vert du supportérisme à la secrétaire des Sports, Rama Yade. La France semble prendre au sérieux la question du hooliganisme dans ses stades de football. Une décennie plus tard, force est de constater que cette prise de conscience n’a pas amené de franches mesures préventives, au grand dam des chercheurs travaillant sur ces questions depuis plusieurs années. 

Dans les années 1970, il n’y avait pas encore de recherche sur les fans”.

Gunter A. Pilz

Outre-Rhin, la situation diffère complètement. L’Allemagne possède en réalité de nombreuses années d’avance et une structuration dans sa recherche sur le supportérisme. La ville d’Hanovre et son université Leibniz en sont les épicentres. Il faut remonter à la fin des années 1970 pour rencontrer les prémices d’une sociologie des supporters de football. Le sociologue allemand Gunter A. Pilz fut l’un des pionniers dans ce domaine. “Dans les années 1970, il n’y avait pas encore de recherche sur les fans. Le signal de départ a été une commande du ministère fédéral de l’Intérieur en 1979, pour que je rédige une expertise sur le thème “sport et violence”. Dans ce rapport, publié en 1982, nous avons appelé à la mise en place de projets socio-éducatifs de supporters”, nous dit-il. Politologue allemand, Jonas Gabler rejoint ses propos en les développant. “En général, je dirais aussi que la recherche sur la culture des supporters de football à l’époque se concentrait encore principalement sur les problèmes liés à la culture des supporters (violence, extrémisme de droite). Les travaux visaient souvent à expliquer ces phénomènes ou à montrer comment y faire face. La littérature italienne sur le sujet était, à mon avis, plus ouverte. En Italie, la fan culture est plutôt décrite comme un phénomène culturel. Outre les phénomènes problématiques, le potentiel de la culture des fans a également été décrit”.

“En tout cas, l’Allemagne a été pionnière dans l’apport de réponses alternatives – au-delà du contrôle et de la répression – à la violence dans les stades”, avance le politologue allemand. L’exception allemande se situe ici. Si la répression policière s’est, comme en Angleterre, accrue en réponse au hooliganisme, l’Allemagne parvient à se démarquer à travers les projets socio-éducatifs mentionnés par Gunter A. Pilz. Le premier d’entre eux a lieu à Brême en 1981, après le décès d’un supporter du Werder dans des heurts face au grand rival du Hambourg SV. 

Les Fanprojekte, success story allemande

Ce terme, Fanprojekt, renvoie à une invention bienvenue dans la lutte contre la violence dans et autour des stades de football. Paul Bartolucci est l’auteur d’une thèse intitulée “Sociologie des supporters de football: la persistance du militantisme sportif en France, Allemagne et Italie”. Il définit les Fanprojekte “comme des structures permettant d’allier développement de la culture supporters et prévention de la violence”. Mais malgré celui de Brême et le rapport de 1982, ces projets socio-éducatifs ne fleurissent pas immédiatement, la répression prenant le pas sur la prévention dans les réponses privilégiées par les autorités. Les chercheurs étudiant le supportérisme ne sont pas aidés non plus par une médiatisation intense de ce nouveau phénomène, le hooliganisme, qu’elle tend à amalgamer aux supporters plus traditionnels, masquant leurs bonnes actions. “Bien que les rapports d’experts aient souligné le problème avec beaucoup d’insistance, les autorités ont d’abord refusé de soutenir des mesures préventives telles que les Fanprojekte. À Hanovre, pendant trois ans, entre 1982 et 1985, on a tenté en vain de mettre en place un Fanprojekt. Seuls les 39 décès survenus à Bruxelles lors de la finale de la Coupe d’Europe entre Liverpool et Turin (drame du Heysel du 29 mai 1985, ndlr) ont conduit à la mise en place d’un tel projet par les autorités de Hanovre !”, regrette Gunter A. Pilz. 

“Depuis, nous avons 60 projets de supporters en Allemagne, de manière complète en première, deuxième et troisième divisions, et dans quelques villes de quatrième (ligues régionales) et cinquième ligues”.

Gunter A. Pilz

Aujourd’hui, les Fanprojekte, incontournables dans le paysage du supportérisme allemand, font figure d’autorité. “L’histoire des projets de fans est un succès”, affirme Pilz. “Depuis, nous avons 60 projets de supporters en Allemagne, de manière complète en première, deuxième et troisième divisions, et dans quelques villes de quatrième (ligues régionales) et cinquième ligues. Les projets de supporters sont une partie importante et reconnue du Concept national de sport et de sécurité, qui réglemente et coordonne les mesures de prévention et de sécurité pour les matches de football professionnel de manière uniforme dans toute l’Allemagne depuis 1991”. Paul Bartolucci nuance légèrement, déclarant “qu’un certain nombre de groupes ou d’individus tendent à rejeter tout encadrement institutionnel”, mais il reconnaît le bon fonctionnement des Fanprojekte

Jonas Gabler se montre également enthousiaste par rapport à l’implantation et la structuration de ces dispositifs dans toute l’Allemagne. “Depuis 1992, le financement des projets de supporters est moins précaire : avec l’adoption du Concept national de sport et de sécurité, une base de financement solide a été convenue entre les associations, les États fédéraux et les autorités locales. Depuis lors, les projets de supporters ont été plus explicitement appelés à “résoudre” des problèmes violents et autres et ont été contraints à jouer une sorte de “rôle d’extincteur” pour les problèmes du football, qu’ils ne peuvent et ne veulent pas remplir avec leurs ressources encore limitées. À ce jour, la tâche des projets de supporters – c’est-à-dire le travail social professionnel auprès des supporters de football – consiste à sensibiliser les supporters de football et à leur apporter aide et soutien. À l’avenir, cela devrait contribuer à réduire la violence et la consommation de substances addictives et à prévenir les orientations d’extrême droite”

Le développement des Ultras en Allemagne

A partir du milieu des années 1990, la culture ultra commence à s’importer outre-Rhin. Francfort mène le mouvement et la première Fanszene allemande y voit le jour. Elle s’appuie sur des Groundhoppers (terme anglais désignant des supporters se rendant dans de nombreux stades différents pour y assister à des matchs et observer l’ambiance, ndlr.) revenus d’Espagne ou d’Italie, mais pas seulement d’après Jonas Gabler. “Au milieu des années 1990, l’Italie est devenue plus importante parmi les fans en Allemagne. La Coupe du monde 1990 en Italie y a joué un rôle, tout comme le fait qu’un certain nombre de joueurs nationaux allemands aient joué en Serie A à cette époque (Klinsmann, Matthäus, Brehme, etc.). Dans le même temps, les résumés des matchs de la Serie A étaient diffusés sur la télévision gratuite allemande et les images des tribunes italiennes touchaient ainsi une large masse de fans en Allemagne. Ils étaient fascinés par les moyens d’expression visuelle des Ultras italiens (chorégraphie, drapeaux, pyrotechnie, etc.) et voulaient les transporter dans les stades allemands. Les premiers groupes Ultras ont donc été créés en Allemagne également”.

Le développement de cette culture n’a cessé d’enrichir les ressources des chercheurs. Pour Gunter A. Pilz, “cela n’a fait que faciliter la recherche, grâce aux réseaux sociaux, car les Ultras ont révélé leurs sentiments, leurs exigences, leurs directives comportementales sur leurs réseaux”. Cette observation s’avère d’autant plus véridique que la nouvelle génération d’Ultras a grandi avec ces médias. Il n’y a qu’à se rendre sur Twitter et rechercher le nom d’un club pour voir le nombre de réactions autour de celui-ci, de ses résultats, de son actualité, de ses joueurs et donc de ses supporters. Dans un papier, “Ultras und Supporter”, publié le 5 septembre 2006 et cité par Paul Bartolucci dans sa thèse, Pilz écrivait qu’“être ultra signifie revendiquer un nouveau mode de vie, consistant à faire partie d’une nouvelle culture de supportérisme juvénile et autonome, c’est-à-dire revendiquer une identité à rebours de celle des hooligans – une identité ultra – qui puisse se pratiquer toute la semaine”.  Lorsque nous lui demandons si cette description a évolué, le sociologue allemand répond par l’affirmative, avançant même que cette identité ultra a progressé. “En Allemagne, nous parlons des Ultras comme de la culture de jeunesse la plus grande, la plus importante et la plus vivante de notre pays. Les Ultras sont maintenant si bien organisés qu’ils représentent avec force leurs intérêts dans la politique, les clubs et la police elle-même et sont également représentés dans les comités des associations de football, de la DFL (Deutsche Fußball Liga, la Ligue de football allemande) et de la DFB (Deutscher Fußball-Bund, la Fédération allemande de football)”.

Dans le même temps que les Ultras s’y développent, l’hooliganisme s’essouffle en Allemagne. “Cela était et est encore plus dû au perfectionnisme des mesures préventives et répressives et au fait que les hooligans, en tant que groupes élitistes, ont accordé peu d’attention à leur progéniture et ont ainsi lentement atteint un âge où les confrontations physiques sont devenues trop pénibles et où d’autres intérêts ont prévalu. Néanmoins, il ne faut pas ignorer le fait que certains Ultras sont également violents, ce qui peut expliquer leur mauvaise image de l’autre côté du Rhin. A cela s’ajoute le grand enthousiasme des Ultras pour la pyrotechnie”, nous explique Gunter A. Pilz. 

Une évolution positive de la recherche allemande

Lorsque l’on demande à Paul Bartolucci s’il souhaite une structuration de la recherche sur le supportérisme en France, celui-ci reste dubitatif. “Il me semble que les intellectuels les plus captivants sont le plus souvent des « cani sciolti », c’est-à-dire des électrons libres. La structuration de la recherche peut être souhaitable mais pas forcément indispensable”. On ne peut lui donner tort quand on lit sa thèse très intéressante sur le sujet. 

Outre-Rhin, l’évolution de l’étude des supporters de football procure beaucoup de satisfaction. Selon Jonas Gabler, “les dix dernières années ont vu un essor considérable de l’étude universitaire de la culture des supporters de football. L’intérêt s’est considérablement élargi et diverses disciplines se sont consacrées au phénomène. Nombre des publications qui sont parues sont des mémoires de fin d’études rédigés par des étudiants – à cet égard, l’intérêt de la communauté scientifique est largement porté par ces derniers”. Il rappelle néanmoins que les travaux ont plus de chances d’avoir une influence dans les décisions publiques si les chercheurs sont chargés de conseiller une personnalité politique qu’indépendamment à une échelle nationale. “Dans l’ensemble, je suis satisfait du développement de la recherche au cours des dernières années. Le domaine de la recherche est devenu plus différencié et interdisciplinaire. Cela est principalement dû aux étudiants ou aux doctorants qui ont écrit leur thèse sur des sujets liés à la culture des supporters de football. Je suis heureux de constater que la science est prise au sérieux en tant que ressource par les clubs et les associations et qu’elle est consultée pour obtenir des conseils lorsque cela est nécessaire. Il est certain qu’il y a encore un potentiel d’amélioration dans ce domaine – mais il va dans la bonne direction”, conclut-il. 

“Par la persévérance, nous avons souligné à plusieurs reprises la nécessité de mesures préventives en plus des mesures répressives et nous ne nous sommes pas laissé décourager”.

Gunter A. Pilz

Gunter A. Pilz, celui par qui tout a commencé, offre une réaction plus dithyrambique sur l’évolution de la recherche sur le supportérisme. “La recherche sur les fans en Allemagne est très reconnue et établie dans les universités. Les scientifiques conseillent les hommes politiques, la police, les associations et les clubs de football. Je suis moi-même conseiller auprès de la Fédération allemande de football, notamment pour la culture des supporters, les projets des supporters de football et la prévention de la violence. Les décisions concernant à la fois la répression et la prévention ne sont plus prises sans consulter les chercheurs sur les fans. Je suis très satisfait de cette évolution, d’autant plus qu’au début des années 80, j’étais encore “persona non grata” à la Fédération allemande de football en raison de mes exigences en matière de prévention. Je pense que mes collègues français sont dans la même situation que nous l’étions au début des années 1980. Mais les développements actuels, également et surtout en rapport avec le projet pilote de la Fondation Daniel Nivel (cette fondation a été créée à Bâle en octobre 2000 par la DFB avec le soutien de la FIFA, de l’UEFA et de la Fédération française de football. Elle effectue des recherches sur la violence dans le football et les mesures préventives pouvant y répondre. Son nom renvoie au gendarme Daniel Nivel, attaqué par des hooligans allemands le 21 juin 1998 à Lens pendant la Coupe du Monde. Il garde aujourd’hui des séquelles importantes de cette agression, ndlr.), me rendent très optimiste quant à l’avenir”. Quant à une potentielle influence sur les décisions politiques ? “Par la persévérance, nous avons souligné à plusieurs reprises la nécessité de mesures préventives en plus des mesures répressives et nous ne nous sommes pas laissé décourager”.  

A suivre…

Mudry Nicolas

0