Les joueurs du placard

Howard Gayle ne marchera jamais seul

Comment les opérations de traites négrières du vieux continent entre le XVIe et le XIXe siècle peuvent influer sur la carrière d’un des joueurs les plus prometteurs des années 80 ? Un joueur puissant et rapide peut-il être impacté, à son époque, par la déportation d’esclaves africains vers les colonies européennes plusieurs siècles auparavant ? C’est au Nord-Ouest de l’Angleterre, sur les rives du fleuve Mersey, que se situe alors le plus grand port négrier d’Europe, celui de Liverpool. En pleine expansion de l’Empire britannique, 40% de son commerce passe par le port d’où sont parties 4894 expéditions négrières, déportant plus d’un million quatre-cent-mille actifs africains. L’étroite relation entre la ville anglaise et les Confédérés américains lors de la Guerre de Sécession intrigue également. Ce passé a inscrit un racisme larvé dans les gènes “liverpuldiennes” dont fût victime Howard Gayle, premier joueur noir de l’histoire du célèbre Liverpool FC.


Son histoire avec son club de cœur est tumultueuse : entre hooliganisme et bus à impériale en passant par soixante-et-une minutes à Munich. Elle commence dans le Kop d’Anfield et se termine sur le rectangle vert de cette même enceinte. Pour l’enfant du quartier de Liverpool 8, énormément de choses ont changé durant les sept années passées dans ce club. Une chose est néanmoins restée et une seule est restée gravée, le racisme dont il fût victime. Gloire et déboires du premier noir de l’histoire des Reds.

DE LIVERPOOL 8…

Howard Gayle célébrant devant le Kop d’Anfield

La ville du Nord-Ouest anglais est par nature multiculturelle, avec notamment l’une des plus anciennes communautés africaines et chinoises d’Europe. Malgré cela, il aura fallu attendre la quatre-vingt-huitième saison du club phare de la ville pour voir dans ses rangs un joueur noir. Un pur Liverpuldien né en 1958 dans un quartier au Sud de la Merseyside, plus communément appelé Liverpool 8 en référence à son code postal. Un surnom plus « poli » qui remplace celui de « Toxteth » auquel sont reliées les terribles émeutes de 1981. Un discrict prolétaire et cosmopolite où vit la quasi-totalité de la communauté noire de la ville. Durant l’enfance d’Howard, la famille Gayle part habiter vers Norris Green, quartier plus au Nord et majoritairement blanc. Un déménagement qui ne devait être que temporaire durant des travaux effectués à Liverpool 8, jusqu’à la découverte de leur immeuble complétement détruit. Une table rase synonyme de nouvelle vie pour le jeune garçon, sa sœur et ses parents. Tandis que ses deux frères ainés ont, eux, préféré retourner dans leur quartier natal.

Qui dit nouvelle vie, dit nouvelle école. Encore loin de l’adolescence, Howard Gayle devient le seul enfant noir de son établissement. « Je souffrais de racisme sans bien comprendre pourquoi j’étais ciblé, pourquoi on me considérait comme différent, témoigne-t-il dans son autobiographie, 61 Minutes in Munich. Je suis devenu une brute pour me faire respecter des autres. A dix ans, je me suis retrouvé dans une salle d’interrogatoire de la police après avoir mis un coup de tête ». C’est dans cette école qu’en 1973, un éducateur tente de l’agresser sexuellement. Il garde cela secret durant plusieurs années ayant peur de la réaction de ses frères.

Alors, pour s’échapper de ce quotidien scolaire difficile, Howard joue au foot. Chaque week-end, il dispute deux rencontres différentes, une avec l’école où il est le seul joueur de couleur, l’autre dans un championnat amateur au sein d’une équipe plus mixte. Entre ces deux parties de plaisir, il se rend à Anfield Road pour regarder son équipe de cœur, le Liverpool FC. Les samedis et dimanches enchantés -encore plus si les Reds se sont imposés- ne sont que des parenthèses avant le triste retour à la réalité. Sa tentative d’agression sexuelle, la passivité de son établissement scolaire et le décès de sa mère marquent le point de rupture de sa vie d’enfant. Il expliquera plus tard pourquoi être retourné à Liverpool 8 et ce qui le tourmentait à cette époque : « J’ai considéré l’autorité comme l’ennemi absolu, confesse le Scouser. La sévérité inflexible de mon père, mes relations avec la police et l’absence de réaction de mon école suite aux incidents racistes dont j’ai été l’objet ont contribué à ça ».

La ville abrite en son sein l’un des plus grandes équipes de football du monde. Les yeux d’Howard Gayle brillent à chaque fois qu’il rentre dans l’enceinte d’Anfield pour apercevoir les hommes de Bill Shankly. Son équipe de cœur est rouge et non bleue comme les Toffees d’Everton, l’autre club de la Merseyside. Il en est fan et va en devenir hooligan.

… AU LIVERPOOL FC

“Soixante-et-une minute à Munich”

Tant qu’à suivre les Reds, autant les suivre à travers l’intégralité du pays et pour cela cela quoi de mieux que d’intégrer un crew ? C’est dans le Strand Gang qu’il va se faire une certaine réputation. Comme tous les hooligans de Liverpool, il vole dans les magasins, tire les voitures, se bat, boit mais sans oublier de supporter son équipe. A Anfield, il apprend à appréhender la tribune du Boys’Pen, « le purgatoire avant d’arriver au Paradis du Kop » selon Peter Hooton. Le chanteur de The Farm, poursuit le récit de son expérience de cette tribune du Boys’Pen : « C’était une sorte de jungle agitée […] On rivalisait de courage pour atteindre le Kop, bien plus accueillant pour tous. Certains tentaient d’y accéder, au risque de se casser une jambe, un bras ou de s’empaler sur du métal rouillé, juste parce qu’on se devait d’essayer ». Howard Gayle, lui, arrive à pénétrer dans le Paradis de tous les fans du Liverpool FC mais pour un temps seulement puisqu’en août 1976, il est inculpé pour un vol et une morsure sur le policier l’ayant attrapé. Quatre mois plus tard, il quitte son « travail » de pickpocket pour s’adonner à celui de manutentionnaire dans le cadre de sa liberté conditionnelle.

Malgré ce nouvel emploi qui demande plus de temps que d’errer dans les clubs de nuit de Liverpool 8, Howard continue sa passion : le football. Plus de rencontre avec son école mais toujours celles de Sunday League avec Bedford, formation de son quartier. C’est grâce à celle-ci qu’il a la chance, en 1977, de faire un essai à Meltwood, véritable fabrique de champions du club qui va remporter cette année-là sa première Coupe des Clubs Champions (Liverpool bat le Borussia Mönchengladbach trois buts à un dans un Stadio Olimpico de Rome acquis à sa cause). En novembre, le gamin noir du quartier ouvrier de la ville se voit offrir un contrat stagiaire dans son club de cœur. Sa vie est bouleversée, alors qu’il traine encore dans son district, il ne doit maintenant plus oublier d’aller s’entrainer au Nord-Est de la ville. En quatre saisons, il marque soixante-deux buts avec l’équipe réserve du club, désormais double tenant du plus prestigieux trophée européen (1977 et 1978).

La troisième coupe aux grandes oreilles des Reds est remportée en 1981 et Howard Gayle est sur le bus à impériale pour la fêter. Cette saison-là, il effectue son premier match professionnel avec la mythique tunique rouge à Maine Road, l’enceinte de Manchester City. Vingt minutes suffiront à le faire rentrer dans l’histoire en tant que premier joueur noir du club. Après cette première expérience, il est prêté à Fulham afin d’en engranger davantage. Quatorze petits matchs du côté de Londres et le voilà revenu sur les bords de la Mersey pour vivre la plus grande émotion de sa carrière. En effet, le 22 avril 1981, Howard Gayle va disputer soixante-et-une minutes de la demi-finale retour de C1 face au Bayern Munich. Lors de cette rencontre, il manque d’ailleurs de provoquer un penalty sur décision arbitrale et se voit infliger un carton pour calmer sa frustration. Il nourrit quelques regrets sur ce match : « Munich a été doux et amer. J’aurai aimé contribuer à la qualification concrètement en obtenant le penalty. Cela aurait dû être la plus belle nuit de ma vie, au lieu de quoi je suis revenu en arrière ». Il avait assisté au match aller depuis le Kop d’Anfield et regarde la finale sur le banc du Parc des Princes. Premier joueur noir du club à soulever le trophée européen, après avoir été le premier buteur quelques jours plus tôt face à Tottenham. Le tour de Liverpool à bord du bus à impériale est beau mais Gayle sait déjà que sa chance est passée.

L’EXIL DU LIVERPULDIEN

Les deux plus grandes fiertés de la carrière d’Howard Gayle : la C1 et combattre le racisme

Malgré son enfance dans les quartiers de la ville, son adolescence dans les travées du Kop et son début d’âge adulte dans le centre de Meltwood, Howard Gayle ne sera jamais dans les projets de l’équipe première du Liverpool FC. En 1982, il est de nouveau prêté par les Reds, cette fois à Newcastle. L’année suivante, il quitte définitivement le bateau rouge pour arpenter d’autres mers britanniques bien moins mystiques que celle qu’il a connu à Anfield : Birmingham, Sunderland, Stoke City, Blackburn et Halifax. Hormis sous le maillot des Blackburn Rovers, il ne reste jamais plus de deux saisons dans une même équipe. Une envie de voir ailleurs pour celui qui, en dehors de son Liverpool 8, a été victime de racisme. Tout a commencé dans l’école blanche de Norris Green et a continué au sein de son club de cœur. Les joueurs qu’il adulait enfant perdent de leur aura lorsque Gayle les côtoie enfin. Tommy Smith, capitaine courage de l’ère Bill Shankly, en est l’exemple même. Coupable de nombreuses remarques racistes, ce dernier fît l’amère expérience du tempérament de Gayle, hérité de Liverpool 8. En effet, il l’attend, un jour à la fin de l’entrainement, avec une batte de baseball afin de lui faire comprendre qu’il préférait mettre en péril la chance de s’imposer dans son club plutôt que de laisser passer ces injures.

L’entraineur de l’équipe première, Bob Paisley n’est pas le dernier pour exprimer des sous-entendus déplacés. Il lui suggère d’ailleurs plusieurs fois de quitter Liverpool 8. Howard Gayle toujours remonté de cette anecdote explique que « pour lui, les problèmes sociaux représentaient une distraction potentielle. Je ne l’entendais pas demander aux autres joueurs de quitter l’endroit où ils vivaient ». C’est dans son quartier natal que vont se dérouler des émeutes l’été suivant la finale entre Liverpool et le Real. Si, en 1981, Gayle et ses coéquipiers donnent du baume aux cœurs des prolétaires liverpuldiens avec le succès européen, cela ne fait tout de même pas oublier la misère sociale du quotidien. Le tchatcherisme ne fait pas les affaires du district où 40% de sa population se retrouve au chômage après les fermetures d’usines Ford et des docks de la Mersey. Enfant liverpulden, Howard Gayle en partage les joies comme les colères : « Les gens étaient juste à bout, c’était une poudrière sur le point d’exploser. On les appelle les “Émeutes de Toxteth”, mais les gens sont venus de toute la ville – de Bootle, Speke, Kirkby, de partout. Il y avait des gens qui prenaient le bus pour venir participer au soulèvement social, car un grand nombre n’en pouvait plus de l’État policier et du thatcherisme ». Cinq-cents personnes arrêtées, cent policiers blessés, cent-cinquante bâtiments incendiés et Toxteth devient Liverpool 8.

Le jour des émeutes, Gayle partait en vacances avec son coéquipier et ami Sammy Lee. Si le vol avait été prévu quelques jours plus tard, il aurait sûrement été de la partie. Issu, comme les émeutiers, de la Working Class, il raconte : « Ça a touché tout le monde dans ma famille. C’était une expression si massive de ce que pensait le peuple du pays et de sa gouvernance. Venant des quartiers et vu mes antécédents, je crois bien que j’aurais fini par me battre aussi ». Il n’y a pas que son goût pour les bagarres générales qu’il garde de son enfance mouvementée. En effet, le racisme dont il fût victime tout au long de sa vie le pousse aujourd’hui à agir contre. En tant que premier joueur noir d’un club mythique comme celui du bord de la Mersey, sa voix compte énormément. Entre son militantisme depuis plus de vingt ans pour l’association Show Racism the Red Card (mettre un carton rouge au racisme) ou son rôle d’éducateur de jeunes d’une académie à Liverpool 8 dont il est lui-même le fondateur, ses actions sont diverses et utiles.


Né dans une famille pauvre du quartier le plus prolétaire d’une ville comme Liverpool, Howard Gayle est rentré dans l’histoire du club de sa ville. Seulement quatre matchs professionnels dont soixante-et-une minutes à Munich et un but à White Hart Lane, il n’en reste pas moins le premier joueur noir à porter la tunique rouge. Un hooligan pickpocket à la puissance et la technique impressionnante ne pouvait pas marquer l’histoire d’un autre club que le Liverpool FC. Une carrière sans coups d’éclats, très loin des agitations ayant rythmé les vingt premières années de sa vie. L’important est ailleurs. En 1987, John Barnes devient le second joueur noir de l’histoire du club, avant d’en devenir l’une des plus grandes légendes, alors qu’aujourd’hui Sadio Mané ou Naby Keïta notamment arborent fièrement le maillot des Reds. Le pionnier ne marchera plus jamais seul.

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