EuroTactique

Grèce 2004 – L’exploit d’une décennie ?

Hors course pour la Coupe du Monde 2002, à la déroute aussi bien en termes de résultats que de jeu, la sélection nationale grecque est perdue à l’été 2001. Arrive alors un homme à sa tête, un certain Otto Rehhagel. L’ancien technicien du Bayern relève son premier défi à l’international et se rend à Athènes pour remobiliser un effectif qui part en lambeaux. En deux ans, il façonne une équipe entièrement nouvelle, à sa manière, et lui confère son savoir tactique pour en faire un outsider à l’aube de l’Euro 2004. Si les analystes considèrent relativement peu la formation grecque à l’aube de la compétition, le coach allemand croit en un groupe qu’il a entièrement façonné et joue sur le levier psychologique pour fonder une équipe insensible aux critiques. Par un tour de magie relevant autant de l’irrationnel que de l’impensable, la Grèce l’emporte en finale face au Portugal et met l’Europe à ses genoux, avant que la Commission européenne ne la remette à sa place une dizaine d’années plus tard. Une analyse méthodique du génie d’Otto Rehhagel s’impose donc…

La rigueur et l’adaptabilité, maîtres mots d’un innovant bloc défensif

“Le courage est la première des qualités humaines car elle garantit toutes les autres”. Aristote avait vu juste : le collectif prime sur l’individu et l’intelligence d’une équipe se mesure à sa faculté de se transcender dans les grands rendez-vous. Et cet Euro 2004 est un enchaînement de grands rendez-vous pour des Grecs qui font office d’invité surprise. Conscient du déficit technique structurel auquel il doit faire face lorsqu’il prend en main la sélection hellène, Otto Rehhagel concentre son travail tactique sur l’avènement d’une animation défensive tout-terrain que nul ne saurait déjouer. Un mur infranchissable, que personne ne pourra déstabiliser au cours de la compétition. C’est la naissance du “bloc défensif Rehhagelien”.

Une animation défensive efficace ne saurait être assurée sans un dispositif tactique qui convient à la perfection. Ainsi, dans l’optique de maintenir une pression constante sur le porteur adverse, Rehhagel opte pour une dernière ligne à 4 avec Dellas positionné en libero, dont le rôle de second filet évitera bien des déconvenues à ses partenaires. Un cran au-dessus, les déplacements des milieux sont relativement moins soumis à la rigidité imposée par l’impératif de distance amenuisée à outrance entre les défenseurs. On retrouve alors un trio Basinas-Zagorakis-Katsouranis en soutien de l’étincelant Karagounis dont la touche technique apporte un supplément non négligeable dans la création offensive et en particulier dans les phases de contre-attaque. Enfin, le duo Charisteas-Nikolaidis est chargé de donner un sens au “football total” dessiné par Rinus Michels, de sorte à ce que les attaquants soient les premiers défenseurs d’un système adapté aux forces collectives de l’équipe. Le pressing, bien que quasiment absent au-delà de la ligne médiane, permet aux Grecs de se projeter à la récupération et de s’offrir par la même occasion des rares situations aboutissant sur des occasions de marquer.

Grèce-France 2004
Les 11 de départ lors de France-Grèce (0-1, score final)

A l’instar de Marcelo Bielsa, le technicien allemand souhaite favoriser la proximité entre ses joueurs lors des différentes phases de jeu. Le fameux “proche et prêt” est parfaitement appliqué aussi bien lorsque l’équipe se replie que durant les phases de possession basse où l’anticipation permet aux Grecs de se protéger du contre-pressing adverse. La prévention par le marquage à la perte souligne une rigueur inhabituelle au sein du football sud-européen, symbole d’une équipe métamorphosée par un tacticien aux idées à la hauteur de ses ambitions. Rehhagel impose ainsi un marquage de zone, couplé à un resserrement paroxystique des lignes défensives et une condamnation des lignes de passes verticales adverses. Stériliser pour anéantir à petit feu. L’équipe de France subit le courroux d’une formation grecque qui ne libère aucun espace dans sa moitié de terrain et se tient à l’affût de toute transmission hasardeuse pour pousser les milieux reculés à la perte de balle qui exposerait la charnière Gallas-Silvestre. Le piège se referme, les Français n’ont pas d’issue. Tactiquement dominés, ils n’ont aucune option pour se sortir de cette mauvaise passe, et devront se focaliser sur la Coupe du Monde 2006 une fois rentrés dans l’Hexagone.

Sur l’image ci-dessous, l’adaptabilité du bloc défensif est illustrée par un repli en 4-2-1-3, sécurisant à la fois la zone de possession et la zone où le danger est le plus fort, l’entrée de la surface de réparation. Rigoureusement appliquées, les consignes de Rehhagel liées à la distance avec le vis-à-vis permettent aux Grecs de priver le porteur de solution et contraignent ce dernier à se tourner vers ses partenaires en soutien. Les milieux peuvent alors se projeter et presser sur la ligne médiane pour forcer l’équipe adverse à jouer sur la largeur et mettre à contribution ses latéraux. Arrigo Sacchi souhaitait déporter l’adversaire sur les ailes et y contenir le porteur. Otto Rehhagel veut pousser ses opposants à repartir de l’arrière et orienter leur jeu vers une conservation de balle aussi stérile que problématique dans la construction des offensives. C’est la mort de la verticalité.

L’ingénieux système hybride de la Grèce (en blanc) face à la France (en bleu) en phase de récupération

Et cette quête de pression constante sur le créateur ne s’arrête pas aux longues phases de possession adverse que Rehhagel chérit tant. Désireux de maintenir une supériorité numérique en toute circonstance, le technicien allemand exige de ses hommes une sortie immédiate par groupe de quatre sur les joueurs en mesure de recevoir le cuir autour du meneur de jeu. Une fois la zone quadrillée, le bloc défensif se resserre et force la transversale. Parallèlement, les adversaires pouvant réceptionner cette tentative désespérée de conservation par le renversement de jeu sont tenus à distance des trente derniers mètres par le biais d’une utilisation optimale du hors-jeu. Il ne s’agit donc pas de récupérer le saint Graal ; simplement de le maintenir dans une zone dénuée de tout danger. Difficile dans ces conditions de trouver un partenaire dans la profondeur. Un comble pour une formation qui base son jeu offensif sur la percussion de ses attaquants et la qualité de passe de ses milieux créateurs…

Le bloc défensif comme arme pour épuiser psychologiquement l’adversaire

“N’ayez pas peur si Thierry Henry apparaît dans vos rêves la nuit” clame fièrement Rehhagel à ses joueurs quelques jours avant le quart de finale. Victorieux 1-0 au terme d’une rencontre plus que terne pour les amateurs de transitions rapides et de verticalité, les Grecs incarnent la dévotion la plus totale et inconditionnelle à une cause et à une figure charismatique au sens Wébérien. Défendant en 3-5-2 en phase sans ballon, avec Dellas qui couvre dans le dos de la dernière ligne, la nation hellène donne une leçon de tactique appliquée à toute l’Europe, symbole d’un collectif aussi courageux qu’irrésistible.

Le collectif est mort, vive le collectif

Tout effacer, tout reprendre à zéro, tout repenser pour mieux instiller sa philosophie et sa soif de vaincre. David, à l’aube de cet Euro 2004, se prépare contentieusement à faire déjouer Goliath, pour mieux l’anéantir. Pas de Zinedine Zidane, de Luis Figo ou encore de David Beckham, “la star, c’est l’équipe”. « Otto donne les ordres et nous les suivons » déclare ainsi le milieu Stelios Giannakopoulos, dans The Guardian. L’individu se perd dans la masse, le collectif surplombe ceux qui le composent, le groupe fonde l’équipe, et l’équipe s’appuie sur le collectif pour dépasser les limites du possible.

« La discipline, la rigueur, le sens tactique : tout cela est essentiel pour faire des résultats » Otto Rehhagel

Toute la stratégie sans ballon se base alors sur un principe fondamental : préserver une supériorité numérique défensive vitale pour assurer la pérennisation du bloc bas et compact, qui s’oppose à la possession haute et stérile de l’adversaire. On attire l’ennemi dans une zone que le collectif domine par le nombre, puis le pressing s’enclenche et contraint soit à la perte, soit à une nouvelle phase de création basse pour l’équipe adverse. Le déficit de talent individuel est ainsi compensé par le surnombre dans les zones susceptibles d’accueillir le cuir dans les pieds de l’opposant.

Efficacité, organisation et solidité portent la sélection hellène à la deuxième place du groupe A, derrière un Portugal intouchable. Antonios Nikopolidis, iconique portier Grec, louera par la suite l’adaptabilité tactique de sa formation, dont l’adoption de “systèmes miroirs” contre des équipes jugées plus talentueuses est la source de l’application quasi parfaite de la doctrine du containment. Pour la rédaction de France Football, la Grèce d’Otto Rehhagel était « une sélection devenue équipe à faire déjouer, à rendre fou, un peu comme l’Irlande des années 1990 ». La situation ci-dessous illustre ainsi parfaitement cette doctrine du containment, avec une rigoureuse prévention défensive, soulignée par les courses de soutien des milieux qui anticipent la perte de balle et le pressing qui doit impérativement s’en suivre.

Le pressing français contraint l’entrejeu Grec à anticiper la perte de balle et ainsi reformer une animation défensive rigoureuse qui passe par des courses de prévention sur les possibles receveurs

Demi-finaliste surprise, la Grèce tombe sur une République Tchèque à la confiance inébranlée. Mais David a plus d’un tour dans son sac. Goliath a beau persister, rien n’y fait. « La passion et la volonté étaient de notre côté » se réjouit Otto Rehhagel au sortir d’un match que ses hommes ont su maîtriser de fond en comble. L’impensable a pris forme, l’impossible est devenu réel : la nation hellène atteint la finale de l’Euro 2004 et affrontera le Portugal en clôture. Une rencontre que les protégés du technicien allemand joueront avec leurs principes, leurs valeurs et leur sens du collectif qui surpasse toute logique. « Leur victoire a été celle de la cohérence d’un collectif » analyse ainsi Didier Braun, journaliste à l’Equipe, émerveillé par la magie d’un succès aussi imprévisible. Mais cette victoire d’un football courageux qui porte l’essentialisation du collectif à son paroxysme annonce-t-elle pour autant l’avènement d’une philosophie footballistique prudente et d’un fond de jeu défensif sur la scène européenne ?

Lacombe ou Bielsa ?

Bien plus que du triomphe d’un bloc défensif innovant, ou d’un collectif attachant, ce succès grec témoigne d’une adaptabilité tactique à toute épreuve, qui permet au technicien de compenser un déficit technique par des supériorités numériques en zone. En somme, défendre n’a jamais été aussi sexy que sous Otto Rehhagel. Mais la clef de compréhension, dissimulée derrière les variables psychologiques, techniques ou physiques, provient de la notion de déséquilibre volontaire. Au même titre que Marcelo Bielsa et Guy Lacombe, le technicien allemand est un fervent adepte du déséquilibre structurel volontaire, lié à une approche de la rencontre préalablement définie par l’entraîneur, et provoquant une ambivalence dans le système de jeu, pouvant varier selon les phases de possession ou de repli.

Face à Dortmund en Ligue des Champions, Guy Lacombe nous décrit cette adaptation numérique défensive : “J’ai préparé un 3-4-3 qui devenait un 5-4-1 défensivement pour être à trois contre deux derrière. […] Comme ils étaient extrêmement forts et puissants devant, on mettait un joueur de plus.”. Inspiré par Rehhagel, le technicien français reproduit le modèle de flexibilité tactique privilégié par les formations qui se réclament plus de “David” que de “Goliath”. D’ailleurs, si l’on reprend le match France-Grèce pour mieux comprendre cette adaptation du bloc, la supériorité numérique se forme ici grâce à un passage d’une ligne de quatre à une ligne de cinq en coulissant vers la zone où le cuir réside. Dans l’image ci-dessous, une fois le porteur déporté sur la ligne de touche, le bloc grec compense son glissement latéral par le retour de l’un de ses offensifs en position de piston gauche, et le repli des milieux vers un entre-jeu plus reculé afin de maintenir une supériorité numérique en toute circonstance.

Le déplacement en bloc de la ligne défensive grecque permet de fixer le porteur et de le contraindre à renverser le jeu ou à trouver une solution vers l’arrière

Mais Monsieur Rehhagel n’a pas seulement influencé l’entraîneur Sochalien. Marcelo Bielsa, coach de tous les fantasmes et de tous les exploits, est également un amateur des “David”, dont les succès résultent plus d’une mise à profit du collectif que d’une sublimation des individualités. Lors de son passage à l’OM, le technicien argentin oscille ainsi entre 4-2-3-1 et 3-3-1-3 (ou 3-1-3-3) et conceptualise une adaptation structurelle permanente au schéma de jeu de l’adversaire, peu importe le statut de celui-ci. L’objectif reste donc, en toute circonstance, de maintenir une constante supériorité numérique défensive, en phase de repli comme en phase de possession. « En 3-3-1-3, j’établis une série de mouvements pour structurer l’équipe chaque fois qu’un des dix joueurs est éliminé. En fonction du joueur éliminé, une structure se crée. Si le latéral gauche est éliminé, il y a adaptation défensive pour la perte de ce joueur. Je dis toujours aux joueurs qu’il faut être proche et prêt. Parce que s’il y en a un qui est loin, même s’il a envie, il n’arrivera pas à temps. Tandis que s’il est proche, même s’il n’a pas envie, il sera là. Proche et prêt. » résume ainsi l’intéressé.

Un homme, un sélectionneur, un trophée historique, une légende hellène : le Roi Otto

“Cet été au Portugal c’était notre moment. C’était une aventure unique et extraordinaire. On a pris notre chance et on avait l’impression que rien ne pouvait nous arrêter. Il est peu probable que cela arrive à nouveau.” savoure le tacticien allemand. Et, comme prévu, cela ne s’est pas produit de nouveau. Mais qu’importe ; la légende s’est forgée sur un succès historique aux conséquences immenses sur le plan du rayonnement national, mais surtout sur le plan du jeu et du football européen. L’avènement d’une philosophie alternative, fondée sur une vision décalée du rapport de force et une conception plus ouverte du lien qui unit un coach à ses joueurs n’est pas sans rappeler les louanges que Jürgen Klopp adresse sans cesse à son groupe depuis sa nomination à la tête de Liverpool. Le collectif comme fin en soi, le football comme lien social qui unit des individus dans la quête d’un sacre tant convoité, et le courage comme principal motif de croire en une lutte pour la suprématie, voilà autant de raisons d’aimer Otto Rehhagel, et de considérer sa réussite comme une bénédiction pour notre sport.

Jules Grange-Gastinel

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