Footballitik

Gazprom, du foot dans les tuyaux

Avec la pizza toute chaude sur les genoux, la bière dégoupillée sur la table basse, il faut encore attendre quelques secondes avant de pouvoir gueuler « CHAAAAMPIOONS » pour un nouveau « Mardi Fou » de Ligue des Champions, bien loin de l’habituelle Ligue 2 de Domino’s. Avant de profiter du « football circus » cher à Stéphane Guy, il faut se taper le spot de 15 secondes qui promet que Gazprom « éclaire le football » (« We light up the football »). Mais quel rapport entre le ballon rond et le gaz ?

Avant la Ligue des Champions c’est GazProm et Tchaikovsky : incontournable

Gazporn et Etat russe

Avec ses 170 000 kilomètres de gazoducs, Gazprom est le leader mondial de l’extraction et de l’exportation de gaz naturel. Fondée en 1989, début de la fin pour l’URSS, cette société russe avait pour objectif d’assurer l’après-Union soviétique. À travers ses tuyaux circulent 25 % du gaz européen. L’État russe, actionnaire majoritaire du groupe (50 % + 1 action), peut ainsi exercer son pouvoir chez ses voisins occidentaux, et Vladimir Poutine toquer un peu partout en salopette de plombier pour demander s’il n’y a pas des « problèmes de tuyauterie quelque part »… Gazprom est donc un outil ultra puissant de politique intérieure et extérieure pour la Mère Patrie.

Au sein de ses frontières, en plus d’embaucher 401 000 personnes, Gazprom a la mainmise sur de nombreux médias, compagnies pétrolières ou banques et représente pas moins de 20 % du budget annuel russe (8 % du PIB). De quoi se permettre d’aller voir ailleurs pour se faire plaisir. Gazprom est l’outil géopolitique préféré de Vladimir Poutine qui, de par son monopole sur le gaz, tient au creux de sa main de nombreux pays qui dépendent de ses exportations.

A la vu de la dernière réunion entre Putin et Alexeï Miller, PDG du géant gazier, le mardi 27 mars 2020, l’orgie n’est pas prête de se terminer. Gazprom bat des records chaque année et extrait toujours plus de gaz sur son territoire. Ajoutez à cela un rejet du nucléaire et du charbon de la part de l’Europe et Gazprom devient chaque année plus puissante. Avec la volonté de s’implanter en Chine, Gazprom risque de s’étendre encore plus.

Soft Powerovitch

Avec sa domination incontestable dans le domaine de l’énergie, l’Empire l’État russe saupoudre ses conquêtes économiques de campagnes culturelles. Et pour s’imposer sur le Vieux Continent, la Russie l’a bien compris, il faut conquérir le ballon rond.

Dès 2003, Alexeï Miller, patron du géant gazier, devient propriétaire du Zénith Saint-Pétersbourg. Un choix pas anodin pour la firme qui gère son business depuis la « Venise du nord » : le club évolue sous les mêmes couleurs que la marque. Rapidement, le Zénith se fait un nom dans un championnat russe déséquilibré. À la lutte avec les cadors moscovites (CSKA, Spartak et Lokomotiv), le club saint-pétersbourgeois s’impose comme figure régulière de haut de tableau, notamment grâce à un budget rehaussé par l’investissement de Gazprom. Une solide base de supporters se forme et fait entrer dans leur tête que Gazprom (donc l’État russe) leur offre du spectacle et des joueurs reconnus internationalement (Hulk, Garay…). Le club bleu et blanc va même triompher en Coupe UEFA en 2008, pour un premier titre intercontinental après avoir infligé un cinglant 4-0 au Bayern Munich d’Oliver Khan en demi-finale. Le Zénith prend de l’ampleur et Gazprom suit.

La génération “dorée” du Zénith

Grâce à cette aura, Gazprom va s’inscrire ailleurs en Europe, sur fond de conflit Ukraine-Russie. En 2006, Gazprom ne s’entend pas avec son voisin ukrainien sur le prix de vente de son gaz. Après diverses menaces de couper l’approvisionnement, un accord est trouvé, mais oblige la Russie à penser différemment son réseau de gazoducs. Gazprom accélère alors le projet Nord Stream, un long tuyau qui passe sous la mer baltique jusqu’en Allemagne afin de contourner l’Ukraine lors de ses exportations. Dans sa volonté de sortir du nucléaire et du charbon, l’Allemagne a de plus en plus besoin de gaz et va permettre à Gazprom de s’imposer sur son territoire. Mais à côté de ces négociations, le géant russe va jeter son dévolu sur le FC Schalke 04, autre club bleu et blanc.

Mal en point économiquement, le club industriel et populaire de Gelsenkirchen l’accueille à bras ouverts le 9 octobre 2006 pour un contrat de 125 millions d’euros sur 5 ans. Un coup marketing pour Gazprom qui s’achète une image auprès de ses nouveaux clients. Le club de la Ruhr retrouve la C1 dès la fin de la saison en terminant 2e en 2006-2007. L’opération Gazprom est un succès. On voit leur nom partout, sur les maillots, sur les panneaux publicitaires et même sur les tifos… Gazprom s’installe sur un fauteuil dans le football européen.

Clairement pas le même traitement de faveur pour le RB Leipzig

La machine russe est en marche. Entre contrats économiques et coup de pouce dans le football, personne ne remet en cause l’industrie gazière, malgré son monopole asphyxiant et sa direction décrite par certains comme mafieuse. S’en suit une flopée d’investissement de Gazprom. Des contrats sont établis avec l’Étoile Rouge de Belgrade sur fond de reprise de la compagnie pétrolière serbe (NIS). Roman Abramovitch, propriétaire russe de Chelsea, autre club bleu et blanc, scelle également un accord avec le gazier. De quoi maintenir des relations importantes dans les affaires russes avec ses pays clients.

Au-delà de ses investissements dans des clubs stratégiques, Gazprom a également mis au point en 2013 le programme « Football pour l’Amitié » dans le but de « promouvoir des valeurs fondamentales » grâce au terrain. « L’amitié, l’égalité, la justice, la santé, la paix, la fidélité, la victoire, les traditions et l’honneur » sont mis en avant par la société russe, contrôlée à 50,2 % par l’État, entre Londres, Berlin, Milan, Saint-Pétersbourg… Le F4F (« Football for Friendship ») est adoubé par 211 pays et de nombreuses personnalités célèbres ainsi que par le CIO, les fédérations de football ou par les diverses fondations de l’enfance… Gazprom permet à la Russie de s’offrir une image dorée en termes de protection de l’enfance et de défenseur de valeurs comme la paix ou la justice. De quoi nous faire oublier l’annexion de la Crimée en 2014 ou le soutien inconditionnel de Poutine, homme fort derrière Gazprom, à Bachar Al-Assad en Syrie…

Mais ce sont surtout les contrats que passe Gazprom avec l’UEFA et la FIFA qui viennent inscrire la firme russe comme acteur incontournable. Ses accords permettent à la Russie d’avoir un poids important dans les prises de décisions du football mondial.

“Gazprom n’est pas seulement la plus grande compagnie gazière du monde, mais aussi la plus passionnée de football

Alexeï Miller, CEO de Gazprom au moment de signer le contrat avec l’UEFA

Point culminant de cette prise de pouvoir : l’attribution du Mondial 2018 à la Russie. Le G qui lui sert de logo apparaît partout, sur tous les terrains. Que ce soit lorsque Griezmann célèbre le premier but de l’équipe de France face à la Croatie en 2018, où avant un match de Ligue des champions sur fond de musique russe, Gazprom est là et étale sa domination économique.

“….AVEC L’OUVERTURE DU SCOOORE ! ENCORE UNE FOIS SUR COUPE DE PIED ARRÊTÉ ! QUI A TOUCHE CE BALLON ? CA NE FAIT RIEEEN !!!”

Bien des pays européens ont fait pression sur Bruxelles pour limiter les agissements de Gazprom dans leurs économies et dénoncer les écarts du gouvernement russe dans des conflits armés en Syrie ou en Ukraine. Mais face à leur monopole et à leur participation dans le monde du football, impossible de voir le géant gazier faire ses valises. Il s’est installé dans notre passion et a offert à de nombreux supporters de l’espoir et de la joie. La Russie, avant le Qatar ou les Émirats arabes unis avait déjà misé sur le foot pour faire valoir ses intérêts et s’offrir une image sympathique devant ses clients…

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