Passe en profondeur

Football & écologie : quand le ballon rond détruit le gazon vert

A chaque génération son combat. Alors qu’en mai 68, la jeunesse déferlait sur l’Hexagone en dénonçant le fonctionnement du système, c’est une autre cause qui cinquante ans plus tard pousse de nouveau les étudiants à descendre dans la rue : l’écologie. Devenu une des thématiques sociétales majeures, le spectre du développement durable flotte également au-dessus du football. Pourtant, malgré des efforts notables, le ballon rond pourra-t-il réellement un jour devenir éco-responsable ?  


La progressive évolution des mentalités et les prémices d’un changement 

L’impact environnemental du foot est désastreux : c’est une vérité incontestable. Pourtant, le sport numéro un du monde est aujourd’hui en pénitence et cherche à reverdir son mode de fonctionnement à différentes échelles.

Certains clubs se sont déjà investis, de manière plus ou moins importantes, pour amorcer un changement de système. Outre-Manche, les Gunners d’Arsenal ont signé un partenariat en 2016 avec le leader britannique du panneau solaire : Octopus Energy. Un contrat visant à faire de l’Emirates Stadium le premier stade à énergie 100% renouvelable du royaume. Le club londonien a même accru son engagement environnemental en dotant son enceinte d’une batterie verte en 2018. A défaut de briller sur le terrain, les Gunners récoltent un bon point vert.

L’initiative d’Arsenal a donné pas mal de bonnes idées, y compris à Liverpool. Le champion d’Europe en titre a raflé le trophée “Carbon champion of the year” en 2018 pour avoir réduit ses émissions carbone de 782 tonnes par an. Une distinction venant saluer l’excellent travail réalisé par le club de la Mersey dans la lignée de son projet Reds going Green. Plus au sud, sous le soleil d’Andalousie, le Betis Séville reste fidèle au vert historique de son blason et annonce l’objectif zéro carbone via le recyclage des déchets, l’éclairage du stade par des énergies renouvelables et l’implantation de navettes électriques. Pour conclure cette liste non-exhaustive des clubs à la main verte, il faut souligner le travail réalisé par le LOSC. Les Nordistes ont rejoint le projet Climate Neutral Now porté par l’ONU qui vise un bilan carbone neutre d’ici 2050. Une première pour un club français qui s’aligne donc sur les modalités de l’Accord de Paris.

Nous sommes tous responsables de l’urgence du réchauffement climatique. Au LOSC, nous avons décidé de ne pas attendre et d’agir concrètement en assumant notre rôle dans l’engagement citoyen pour la planète. Au-delà de cette action, nous souhaitons sensibiliser et inviter tous ceux qui aiment l’initiative LOSC à prendre des mesures personnelles qui profitent à l’environnement, car le changement climatique est l’affaire de tous. “

Marc Ingla, directeur sportif du LOSC

Au-delà des principales écuries européennes, d’autres acteurs s’engagent dans la lutte pour le climat. Adidas a notamment lancé en 2016 un nouveau projet pour ses maillots. Le Bayern Munich, le Real Madrid et la Juventus Turin, entre autres, évoluent avec des troisièmes maillots composés uniquement de plastique recyclé récupéré dans les océans. Une démarche construite en partenariat avec Parley, une ONG luttant pour la protection des océans, et qui permet d’empêcher chaque année 2 810 tonnes de plastique de rejoindre l’océan. L’équipementier allemand a depuis accru cet engagement et propose désormais une gamme complète de divers articles à base de plastique recyclé.  

Plus récemment, la LFP et la FFF ont également amorcé leurs engagements en signant des contrats de partenariat avec la WWF (le Fond Mondial pour la Nature). La visée de l’accord est très pédagogique : sensibiliser les joueurs et le grand public à la protection de la biodiversité et accompagner les clubs dans la réduction de leurs empreintes écologiques. Très bien sur le papier, mais les réels apports demeurent assez difficiles à estimer.  

Forest Green Rovers : une ode à l’écologie

Enfin, ce sont certainement les clubs amateurs qui ont le plus fait parler d’eux. Pas la plus connue des équipes du royaume de Sa Majesté, le Forest Green Rovers se distingue davantage pour son engagement écologique que pour ses performances sur le rectangle vert. Végétant actuellement dans le ventre mou de la Sky Bet League Two (quatrième division anglaise), le club du Gloucestershire est reconnu comme “le club le plus écolo du monde”. 

Dale Vince : un millionaire idéologiste.

C’est un homme qui a lancé ce projet en 2010 : Dale Vince, un millionnaire spécialisé dans les énergies renouvelables, rachète le club avec pour ambition d’en faire le pionnier d’un football 100% vert. A peine arrivé, exit les fertilisants pour la pelouse, remplacés par des bouses de vaches. Depuis, ce président pas comme les autres ne cesse de révolutionner son club : tondeuse à énergie solaire, arrosage du stade grâce à la récupération des eaux de pluies, cantine 100% vegan, peinture naturelle, utilisation d’algues pour entretenir la pelouse… Un travail titanesque réalisé par Vince qui ne compte pas s’arrêter en si bon chemin.  

En effet, le club a reçu en décembre dernier l’autorisation de construire son nouveau stade, d’une capacité totale de 5 000 places et entièrement… en bois. Un écrin qui est déjà annoncé comme le stade le plus écologique du monde. C’est le cabinet Zaha Hadid Architects qui est chargé du projet, après avoir réalisé le Centre aquatique des Jeux Olympiques de Londres et un stade prévu pour la Coupe du Monde au Qatar. D’un projet fou raillé à ses prémices, le Forest Green Rovers s’est aujourd’hui transformé en une véritable vitrine d’un football propre. Inspirant. 

Un nouvel écrin quasiment exclusivement en bois : un bijou au service de l’écologie.

Le monde du football dans son ensemble, se tourne aujourd’hui vers un mode de fonctionnement propre. Les clubs, tant professionnels qu’amateurs, et les instances lancent de nombreuses initiatives originales et inspirantes afin de sensibiliser au développement durable. Des démarches dont le bien-fondé n’est pas remis en cause mais qui dans la majorité des cas s’apparentent à du greenwashing. Certains projets semblent vraiment lancés vainement pour cacher l’important impact carbone dégagé.  Entre intérêts économiques et protection de l’environnement, le football se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Quand des projets tel celui du Forest Green Rovers suscitent l’admiration, d’autres font figure de véritables désastres environnementauxl, et ils représentent malheureusement une majorité. 

Le Greenwashing, maître mot du football moderne 

Le greenwashing se développe en même temps que l’essor des valeurs écologistes. Cette stratégie, adoptée par différents décideurs politiques, économiques ou même des ONG, consiste à utiliser l’écologie pour se donner une image faussement éco-responsable. Une pratique de plus en plus courante qui pointe le bout de son nez dans tous les secteurs, le sport n’y dérogeant pas.

C’est, certes, une vision pessimiste : celle qui consiste à douter des réels intérêts des acteurs du football pour l’écologie. Les bonnes actions réalisées supplantent-elles vraiment l’impact causé par le ballon rond ? Bien évidemment, non. Ces engagements sont malheureusement très loin de combler le gouffre écologique au fond duquel le football se trouve. Les mentalités changent, certes, ou du moins nous aimons le croire, car finalement il suffit juste de creuser un peu pour se rendre compte de la gravité de la situation.

Un des premiers sérieux problèmes provoqués par le fonctionnement du football réside dans les transports. Joueurs, staffs, organisateurs et surtout supporters : l’acheminement de tant d’individus lors d’évènements provoque de grandes répercussions écologiques. Lors de la Coupe du Monde 2018, c’est plus de la moitié du bilan carbone final qui a été causé par les transports. Alors que le foot européen cherche à se développer sur de nouveaux marchés (Etats-Unis, Moyen-Orient, Asie) en délocalisant certaines rencontres comme le Trophée des Champions ou la Supercoupe d’Espagne, la question se pose sur l’utilité (autre que financière) de telles opérations marketing. Il faut en effet relever le caractère contradictoire des engagements écologiques pris par les instances et les clubs et de ce genre d’opérations. Les déplacements en avion, inévitables dans certains cas, sont malheureusement sur-utilisés même pour des courts trajets.  

Le “China Tour” du PSG : opération marketing réussie mais à quel prix ?

Très récemment, le PSG et l’OL ont été la cible des réseaux sociaux pour des déplacements en avion jugés inutiles. Alors que les joueurs parisiens se sont rendus à Dijon en Boeing 735, leur car a fait l’aller-retour à vide pour les attendre sur le tarmac. Un choix contestable de la part d’un club qui a signé un partenariat avec Gaussin en 2019 afin de promouvoir les déplacements en véhicules électriques. Les Lyonnais, eux, avaient rallié la capitale pour y affronter Paris en avion. Deux exemples qui montrent le décalage entre les discours et les actes. Greenwashing quand tu nous tiens… 

Cette question de l’impact écologique des transports aériens interroge également sur l’organisation de l’Euro 2021. Est-il vraiment pertinent de réaliser un Championnat d’Europe dans douze pays différents ? De Bilbao à Saint-Pétersbourg, en passant par Dublin, l’UEFA n’a pas franchement opté pour l’éco-responsabilité. Il aurait été sans doute plus sage de limiter l’organisation à une zone plus restreinte. D’ici un an, nul doute que le bilan carbone de la compétition fera encore couler beaucoup d’encre.  

12 pays, 12 villes : du beau jeu et des milliers de litres de kerosene. (Source : RTL)

Si les modes de transport restent un débat délicat et auquel il est difficile d’apporter une solution immédiate, d’autres leviers peuvent être activés à court terme. Les pelouses sont également sujettes à controverse notamment à propos de l’arrosage intensif et de l’utilisation de désherbants et de pesticides. Alors que certains militants appellent à une multiplication des terrains synthétiques afin de protéger les sols, la réalité est plus nuancée. D’après une étude menée par l’Université de Yale, les billes de caoutchouc contiennent 96 substances chimiques différentes, dont 40 % nocives pour le système respiratoire et oculaire, et 20 % cancérogènes probables. Le magazine So Foot a lui aussi mené son enquête et avance qu’une pelouse synthétique dégagerait 680 tonnes d’équivalent CO2, une empreinte écologique imposante liée à la quantité de matière et de déchets produits lors de sa fabrication et de son remplacement (le terrain synthétique a une durée de vie d’environ 10 ans). Au total, 3 800 tonnes de déchets seront produites contre uniquement 500 pour le terrain naturel. 

Toutefois, des solutions alternatives se dégagent aujourd’hui comme à La Ciotat. La commune a été la première de France à se doter d’un terrain synthétique composé de noyaux d’oliviers locaux. Une initiative qui apporte un bon compromis entre protection des sols et protection des joueurs, tout en garantissant des sensations similaires à un terrain naturel. Et si l’avenir du foot se trouvait dans les Bouches-du-Rhône ?

Coupe du Monde: miracle footballistique & catastrophe écologique

Des stades magnifiques qui risquent de sonner creux après la Coupe du Monde. La folie des grandeurs.

C’est évidemment la décision qui a fait le plus jaser ces dernières années : l’attribution de la Coupe du Monde 2022 au Qatar. Le pays est en effervescence et se prépare à recevoir le gratin du football mondial en grande pompe : construction de stades magnifiques, d’hôtels de luxe et autres… La compétition promet un régal pour les yeux. Pourtant, la fibre écologique des organisateurs qataris est pour le moment difficilement perceptible.

Alors que l’édition 2022 se déroulera exceptionnellement en hiver, pour parer aux chaleurs extrêmes de l’été qatari, les organisateurs construisent actuellement des stades climatisés. Tout cela en annonçant un projet “éco-compatible” comme l’avait fait la Russie. Toutefois, le Qatar n’a pas vraiment une population sensibilisée à l’écologie (un Qatari a un impact carbone environ 9 fois supérieur à un Français), ni vraiment passionnée par le football. Si celui-ci est en plein essor dans l’émirat, difficile d’imaginer comment les stades pharaonesques actuellement en chantier seront rentabilisés après le tournoi. Le Brésil l’avait déjà payé cher en 2014, en laissant certains stades dont le grand Maracana à l’abandon.   

“C’est une gabegie, une horreur énergétique.”  

Thierry Salomon, ingénieur en énergies renouvelables au sujet de la Coupe du Monde au Qatar.

Gilles Paché, professeur à l’Université d’Aix-Marseille émet un certain nombre de critiques envers l’organisation qatarie. L’enseignant remet en cause l’impact écologique supposé “neutre” et rappelle que le Qatar est, d’après la Banque Mondiale, le premier émetteur de CO2. Il accorde également une dimension géopolitique à cet événement en suggérant que l’émirat l’utilise pour s’affirmer à l’échelle mondiale et particulièrement vis-à-vis de l’Arabie Saoudite au vue des tensions qui opposent les deux pays. Enfin, il détruit la théorie avancée par les organisateurs sur l’utilisation de panneaux solaires afin d’alimenter le système de climatisation.

“Des chercheurs britanniques ont réalisé une modélisation thermique pour évaluer les besoins en termes de climatisation […]. Une estimation de 1 000 km2 de panneaux solaires paraît ici réaliste pour faire face aux exigences de climatisation, ce qui représente un dixième de la surface totale du Qatar (11 437 km2). Ramené à l’échelle de France, cela signifierait recouvrir plus que la région Midi-Pyrénées de panneaux solaires ! Il est donc indubitable que des sources d’énergie rejetant du CO2 seront nécessaires pour rafraîchir les stades, à moins que le Qatar ne se tourne vers la centrale nucléaire Barakah aux Émirats arabes unis. ”

Gilles Paché à propos de l’utilisation de panneaux solaires lors de la Coupe du Monde au Qatar

Gilles Paché démontre ainsi que les promesses d’une édition neutre en carbone sont intenables et qu’un impact majeur pour l’environnement est à craindre.

La Coupe du Monde au Qatar se soldera sans aucun doute par une catastrophe écologique dont l’impact sera certainement bien supérieur à celui des dernières éditions. Les promesses écologiques ne font pas tout, même lorsque la FIFA y apporte son soutien. En 2014, le Brésil avait construit un stade fonctionnant grâce à l’énergie solaire. Un trompe-l’œil pour un bilan carbone final de 2,8 millions de tonnes. Rebelote en Russie, les organisateurs annoncent “un bilan neutre” avant l’édition et prennent des micro-mesures qui n’auront que peu d’effet (2,17 millions de tonnes émises). En comparaison, l’édition 2006 disputée en Allemagne avait un bilan carbone 8 fois inférieur à celle de 2014. Un chiffre qui s’explique par la prédominance des équipes européennes et donc des déplacements réduits.  


C’est donc une édition de la Coupe du Monde qui pourrait rentrer tristement dans l’histoire qui se profile en 2022. Malgré des efforts notables et encourageants de certains acteurs du ballon rond, la route est encore longue. Difficile d’apercevoir un vrai changement à court terme, c’est une transition qui sera longue mais qui doit débuter sans attendre. Triste vérité aujourd’hui : le foot emballe nos yeux, fais chavirer notre cœur mais détruit notre planète. L’ensemble du monde du ballon rond se doit à présent de mener des actions conjointes et cohérentes, depuis les instances mondiales jusqu’aux clubs amateurs. Le foot fédère et rassemble, c’est dans son essence. Il serait temps de mettre ce pouvoir au service de la protection de notre planète. Sauvons la pour pouvoir continuer à nous délecter du plus grand des sports pendant des dizaines d’années.

Cyprien Juilhard

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