Un supporter brandit le drapeau canadien au stade
Au Canada, le football n’est pas roi, mais représente pourtant un pilier important de la vie du pays (crédits : Soccer Canada)
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Football canadien : profession intégration

Au pays des grands froids, des ours polaires, du sirop d’érable et des sports de glace, le football canadien fait presque figure d’OVNI à la marge dans la culture populaire et les esprits. Il cohabite avec les autres disciplines signatures du pays dans le calme et la neutralité. Mais en dépassant le spectre du sport, il est difficile de ne pas observer son rôle et son importance dans la société canadienne. Le football canadien est un formidable catalyseur pour l’accueil et l’intégration des populations issues de l’immigration, très présentes dans le pays. Une conception particulière, fondamentalement enracinée, et qui permet de mieux comprendre la réalité du football dans le Grand Nord.


Début juin, le Bayern Munich remportait son trentième titre de champion d’Allemagne. Le plus particulier, peut-être, après trois mois d’interruption en raison de la crise sanitaire mondiale. Des circonstances spéciales qui ne retirent en rien la force et le talent démontrés par l’effectif bavarois tout au long de la saison. Un sacre célébré à Munich, dans toute l’Europe, et jusqu’au Canada, où les fans de soccer ont suivi avec attention la saison de l’enfant du pays, Alphonso Davies. Les 6 200 kilomètres qui séparent la Bavière d’Ottawa n’effacent pas la joie et la fierté. Grâce au jeune défenseur, le Canada est de retour sur la carte internationale du football. Et avec cela, la lumière sur son incroyable capacité d’intégration. 

Bien plus qu’un sport

Le football n’est pas le sport roi au Canada, loin de là. Dans le « Great White North », on vibre d’abord sur les patinoires, pour le baseball et le cousin américain, ses packs et ses touchdowns. Là-bas, le ballon rond est même appelé soccer. Le Canada ne pèse pas grand-chose dans la valse internationale du football. Peu d’histoire, peu de talents, peu de coups d’éclat. La Canadian Premier League, le premier championnat professionnel du pays, n’a qu’une petite saison d’existence, disputée par sept clubs, avant que le second exercice ne soit stoppé de plein fouet par la pandémie. Au quotidien, l’élite du football canadien brille quelques centaines de kilomètres au sud, au sein de la Major League Soccer américaine. Les noms des Whitecaps, de l’Impact ou du Toronto FC sont connus des initiés, mais cela va rarement plus loin. Au Canada comme dans le reste du continent nord-américain, le ballon rond n’est pas le jeu par excellence. Sport de niche, ce n’est pas celui vers lequel les enfants se tournent en premier lieu pour pratiquer une activité physique, se dépenser ou apprendre l’esprit d’équipe. 

« Le football s’est mué en pilier central de cette fragile harmonie »

Pourtant, il ne faut pas réduire la place du football au Canada à ces considérations. Il n’y est pas très répandu, oui. Il n’en est pas moins important. Essentiel, presque. Ce n’est pas le sport le plus populaire du pays, mais c’est aussi plus que du sport. Le football canadien a en effet pris une position unique dans la société du pays : celle d’un puissant vecteur d’intégration, en particulier au sein des populations issues de l’immigration. « Un sport c’est un sport et un amateur c’est un amateur, peu importe le lieu de naissance. Le sport est un terrain connu et sûr pour faire des connaissances. C’est ainsi qu’on bâtit des contacts, une communauté et, au final, notre pays », écrivait en 2018 Gilian Smith, la directrice générale de l’Institut pour la citoyenneté canadienne. Cette année-là, un rapport de l’organisation sur le sujet révélait que 69% des arrivants qui ont pratiqué un sport dans les trois premières années assurent que cela joué un rôle important dans leur intégration. Et le football s’est mué en pilier central de cette fragile harmonie.

Pépinière de nouveaux citoyens

Le ballon rond représente un important repère pour les populations immigrées qui arrivent au Canada. Pratiqué sur les cinq continents, il est souvent populaire dans le pays d’origine et emmené dans les bagages des déplacés, qui recherchent à leur arrivée un peu de réconfort et de normalité dans les passes, les tacles et les tirs. Avant de chercher à s’intéresser à tout ce qui peut être typiquement canadien ou nord-américain, ils tiennent à préserver et partager ce petit bout de leur identité. Le cas d’Alphonso Davies en est une excellente illustration. Né dans un camp de réfugiés au Ghana de parents libériens, fuyant le pays et sa deuxième guerre civile, il a cinq ans lorsque sa famille parvient à quitter la misère et part s’installer dans le Grand nord blanc. Le petit « Phonsie » s’adapte alors grâce au langage qu’il parle le mieux : celui de ses pieds, et de la balle. Il joue au sein de plusieurs petits clubs d’Edmonton, où la famille Davies pose ses valises, avant de rejoindre en 2016 le centre de formation des Vancouver Whitecaps. Le conte de fée peut démarrer : promotion en équipe première et débuts sur les pelouses de MLS, où il approche des records de précocité, convocation en sélection, départ pour l’Allemagne et découverte de la Bundesliga à partir de la saison 2019-2020, qu’il finira élu « rookie » de l’année. « Je sais très bien ce qui peut se passer lorsque l’on donne aux réfugiés l’opportunité de poursuivre leurs rêves », écrivait-il en légende d’un post Instagram retraçant son histoire personnelle et sportive, si inextricablement liées, à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés. Un rappel poignant de tout ce que lui a apporté le football et un témoignage frappant de sa valeur civique au Canada.

« Le soccer a profité de l’augmentation de l’immigration au Canada »

Institut pour la citoyenneté canadienne

Ce rôle donné au football canadien a en outre profondément révolutionné la place du sport dans le pays. Civiquement, socialement, le Canada ne s’envisage pas sans son soccer. L’enjeu va plus loin que la gloire, ou simplement la présence, sur la scène internationale. C’est une question de modèle de société dans laquelle le ballon rond est essentiel, et mécaniquement, il va bénéficier de cette aura. Son implantation locale est de plus en plus poussée : de nombreux petits clubs sont nés ces dernières années dans le pays, pour participer à la mise en œuvre de cette idéal d’intégration et d’adoption. Tout cela est permis grâce à cette nouvelle attention qui lui est portée, et qui induit de nouvelles politiques publiques de gestions, de nouveaux financements. L’immigration canadienne participe à faire vivre le football, tandis que ce dernier aide les populations concernées à trouver une attache, un repère, dans un pays où un cinquième de la population est né à l’étranger. 

Et ce n’est pas Atiba Hutchinson qui dira le contraire. S’il ne rentre pas dans cette dernière catégorie, le milieu de terrain de Besiktas reste néanmoins un enfant du multi-culturalisme et de l’immigration. Ses parents sont originaires de Trinidad et Tobago et partent à Brampton, où le petit Atiba naît et grandit. Au tournant des années 2000, alors qu’il est adolescent, le Canada met le doigt et des mots sur le potentiel du football comme vecteur d’intégration, et joint la politique au sportif. C’est une première vague de démocratisation du football citoyen, au milieu de laquelle Atiba Hutchinson progresse de club en club, des Brampton Braves au Toronto Lynx en passant par les York Region Shooters, avant, finalement, le grand saut au-dessus de l’Atlantique et le début de sa carrière européenne qui le mènera à Eindhoven, aux Pays-Bas, et jusqu’en Turquie, où il enchante encore aujourd’hui le Besiktas. 

Fort ancrage local, faible rayonnement international

Mais pour tout ce qu’apporte ce football intégrateur à la société canadienne, il n’est pas encore suffisant pour faire franchir un cap à sa sélection. Sur le plan purement sportif, à l’échelle internationale, le grand Canada est un tout petit nain. Un titre olympique vieux comme le monde (1904), deux Gold Cup (1985, 2000) et un championnat nord-américain des nations (1990) composent son minuscule palmarès. Il n’a goûté qu’à une seule reprise à la saveur d’une Coupe du monde, au Mexique en 1986, où il ne passe pas le premier tour. Hutchinson depuis plusieurs années et Davies désormais sont bien seuls à briller sous le maillot des Canucks. Et la grande valeur citoyenne accordée au soccer, aussi belle soit-elle, a sa part d’explication dans cette tendance. 

En effet, au cours des années, de nombreux jeunes canadiens issus de l’immigrations ont bénéficié de cet ancrage territorial pour faire leurs premiers pas sur les terrains, progresser, être repérés et lancer leurs carrières. Mais ils décident ensuite de défendre les couleurs de leur pays de naissance, d’origine, ou de leurs parents. Parmi ces « déserteurs », comme les surnomment les fans canadiens, on retrouve notamment le gardien de l’AC Milan Asmir Begovic, qui joue depuis 2009 pour la Bosnie après avoir été appelé à deux reprises en sélection nationale canadienne, ou Owen Hargreaves, formé à Calgary, sa ville de naissance, et élu joueur anglais de l’année en 2006. Le Canada offre beaucoup, mais reçoit peu en retour, en somme. A six ans d’un mondial co-organisé avec le Mexique et les Etats-Unis, si les Rouges veulent tenir leur rang, il est peut-être temps que les choses changent. 

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