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Foot féminin : un pas en avant, deux pas en arrière ?

Réinventer le monde d’après. C’est l’objectif de la période post Covid-19. Avec en tête d’affiche la solidarité et l’entraide, le football, plus inégalitaire que jamais, va devoir passer sur le grill. Obnubilées par l’idée de sauver leur poule aux œufs d’or masculine, les instances nationales et mondiales laissent entrevoir un futur trouble pour le foot féminin.


Surfin’ USA

Le football féminin commence, pourtant, à faire des vagues dans l’espace médiatique mondial. Les droits TV, si importants pour leurs homologues masculins, prennent de plus en plus d’ampleur. En France, les droits de la Division 1 française ont été achetés pour 1,2 million d’euros par Canal+. En Espagne, Mediapro s’est offert la Primera Division Femenina pour 3 millions d’euros au lieu de diffuser des matchs… gratuitement !
Les transferts aussi commencent à s’intensifier.

Selon la FIFA, l’année 2018 a vu s’effectuer 696 transferts internationaux. Un chiffre insignifiant comparé aux 16 533 transactions masculines, mais tout de même pertinent car ce nombre augmente chaque année, de même que le nombre de clubs impliqués dans ces transferts. Le football féminin s’internationalise et les Etats-Unis faiblissent peu à peu dans leur domination sans partage. Une situation également due aux statuts des clubs féminins en Europe, qui demeurent des entités semi-professionnelles, permettant à 97% de joueuses de changer de club sans indemnité de transferts.

En 2018 on vendait le football féminin comme ça

La situation n’est pas optimale mais le football féminin tente de refaire son retard. La Coupe du monde 2019 en France a relativement montré les efforts effectués pour tenter de remettre la discipline à un niveau plus acceptable. Un tournoi référence en termes de nombre de téléspectateurs, de supporters et de médiatisation, mais encore loin de leurs homologues masculins. Surfer sur cette vague post Coupe du Monde paraissait alors indispensable pour espérer améliorer les situations nationales.

Il est primordial que le football féminin ne perde pas sa place, qu’il continue sa progression

Ada Hegerberg (OL – Ballon d’or 2018)

Mais à la rentrée, l’impulsion donnée par le sacre américain n’aura pas été suffisante pour enclencher la machine. Encore hésitants, les championnats nationaux n’ont pas pris le pas. Certains n’ont rien changé, d’autres ont augmenté leur médiatisation mais les retombées n’ont pas été à la hauteur des espérances, d’autres ont professionnalisé leur division mais l’écart avec le foot masculin est encore bien trop grand.
La crise du Covid-19 pourrait donc permettre aux instances de revoir l’organisation et l’articulation entre ces deux phases du football mondial. Appuyer sur la solidarité et l’esprit d’équipe entre femmes et hommes.

L’effet Yo-yo

Elles n’avaient jamais été aussi proches (tout est relatif) du football masculin et pourtant, elles risquent de faire marche arrière. Sauve-qui-peut de l’intérêt commun dans cette crise. Chacun gère ses affaires dans son coin et, ne nous mentons pas, c’est le football masculin qui a pris les devants de la scène. Les sommes d’argent en jeu ont pris le pas sur l’équité et la solidarité. Tout de suite, on s’est penché sur le maintien des championnats masculins, sur la rupture de contrat avec Canal+ et BeIn, sur la baisse des salaires des joueurs… Même Jean-Michel Aulas, “avant-gardiste” selon lui-même en matière de football féminin, n’a parlé que de la reprise de la Ligue 1. L’Euro masculin a également pris la place de l’Euro féminin dans le calendrier en 2021 – la compétition est reportée à 2022. Mais où sont passées les féminines dans cette cacophonie ?

C’est parti dans tous les sens. Les pertes d’argent colossales et les risques de faillite ont pris le pas sur la condition des femmes, déjà relégué au second plan, même après le Mondial français de 2019. Pourtant, la crise aura des répercussions très importantes…

Au niveau économique, les budgets alloués aux clubs féminins par les structures masculines dont ils dépendent, déjà très bas, risquent de s’écrouler. L’Olympique de Marseille, déjà en difficulté, devra réduire ses dépenses et en première ligne, la section féminine risque d’en faire les frais, sans raison, juste parce qu’elles rapportent moins d’argent. La saison prochaine s’annonce donc encore plus compliquée. Pourtant, à Lyon, les joueuses sont les mieux payées d’Europe et ont accepté la baisse de salaire négociée avec les dirigeants alors que certains hommes sont encore réfractaires à l’idée. Solidarité, vous aviez dit…

“On peut craindre qu’avec la crise, les coupes budgétaires se fassent dans ce qui paraît le moins essentiel, c’est-à-dire le football féminin”

Laurence Prudhomme-Poncet

Professeure d’éducation physique et sportive


Oubliées dans les prises de décisions, les filles en ont pris un coup au niveau médiatique des filles. Déjà effacées en comparaison aux équipes masculines, personne n’a parlé de leur situation. Aulas, encore lui, aura attendu le 27 mai, un mois après l’arrêt de la Division 1 et le quatorzième sacre d’affilé de l’Olympique Lyonnais, pour militer pour la reprise du championnat. Sûrement par souci de cohérence avec lui-même et pour s’éviter des critiques. L’Angleterre est le parfait symbole de cette situation. Alors que la Premier League reprendra courant juin, le championnat féminin a lui été arrêté.

Ce que l’on observe dans le football n’a rien de simples cas isolés. Si le football n’est pas un miroir parfait de la société, il est un microcosme social qui peut s’apparenter au monde de l’entreprise, où les conséquences de la pandémie n’ont pas touché tout le monde de la même manière. Les inégalités transparaissent dans le monde du sport et les femmes, comme les athlètes handisport ou de couleurs, ne sont pas traitées également face à une situation catastrophique. Le monde d’après prendra en compte ces inégalités seulement si les dirigeants, les instances, les médias mettent de côté les grosses sommes d’argent pour recentrer le sport sur l’humain, les sportif·ve·s sans qui rien n’est possible.

“N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question”

Simone de Beauvoir

Alors, pourquoi ne pas faire naître de cette catastrophe économique un football plus juste, plus équitable et plus solidaire ? Un football bâti autour des valeurs qu’il veut, et doit, véhiculer. Un football qui unit, inclut, rassemble et ouvre le champ des possibles. Pour ça, instances, dirigeants et joueurs eux-mêmes doivent changer. Le football féminin ne peut plus être perçu comme “gadget”, mais comme partie complète du “Beautiful Game”. Et si la LFP, dirigée par Nathalie Boy de la Tour, intégrait la Division 1 et la Division 2 féminines ? Ei l’UNFP, le syndicat des joueurs professionnels, proposait une organisation paritaire ? Et si les dirigeants de clubs se démenaient pour la beauté du foot plutôt que pour ses retombées économiques ?

Beaucoup de choses sont à bâtir, et le chemin pris actuellement ne se dirige pas vers ces nouveautés qui rendraient le football féminin plus fort – quitte à affaiblir le pouvoir économique du pan masculin. Il faudra aussi lutter culturellement pour l’ancrage de ce sport dans la société, le faire sortir de son “folklore” exclusif aux chants racistes, homophobes qui n’incluent jamais les minorités, dont les femmes. Le football doit suivre les mouvements de société qui l’entoure pour ne pas en faire un bastion de l’Ancien Monde. Tout reste à faire, tout reste à penser, mais le football doit changer de voie.

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