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FK Dnipro : épopée magique, destin tragique

Finaliste de l’édition 2015 de l’Europa League des suites d’un parcours pour le moins inattendu, voilà un an que le club ukrainien n’est plus. La saison 2018-2019 sonna comme la fin d’un rêve pour une région partagée entre espérances et désespoir. D’une épopée européenne ayant su fédérer un pays tout entier plongé dans une guerre civile, aux malversations de son président scellant le sort de l’équipe, récit d’un club pas tout à fait comme les autres : le FK Dnipro. 


Le “onze” ayant disputé la finale de l’Europa League face au FC Séville en 2015

27 mai 2015. Le stade national de Varsovie accueille, pour la première fois en Pologne, une finale européenne. Celle-ci oppose le tenant du titre, le FC Séville, au modeste FK Dnipro, club de la région de Dnipropetrovsk dans le Centre-Est de l’Ukraine. La finale de la 44ème édition de l’Europa League est serrée, les deux équipes luttent. L’une va chercher une deuxième couronne consécutive, l’autre va chercher la gloire, le respect, la reconnaissance éternelle. Celle de tout un peuple, meurtri par une guerre qui sévit dans le pays depuis 2013. Égalité à la mi-temps, il est toujours temps d’y croire, il est toujours permis de rêver. Fin du temps réglementaire, l’armée ukrainienne est vaincue. Ses valeureux soldats ont bravement et fièrement combattus. Comment décrier un club qui, parti de rien, s’est hissé sur le toit de l’Europe ? L’épopée européenne des Ukrainiens force admiration et respect. Elle force nos clubs français, si peu considérants envers cette compétition, à imaginer l’impossible, à défier l’irréalisable. 


7 juin 2018. Le FK Dnipro est officiellement relégué par la FIFA dans le championnat régional amateur de Dnipropetrovsk. Avec une moyenne d’âge de 17,9 ans, les jeunes joueurs ukrainiens s’étaient pourtant attirés les mérites de maintenir sportivement le club en troisième division ukrainienne. Cette année, le club ne participe pas au championnat. 2018-2019 a alors sonné comme la dernière saison de l’histoire du club. Une équipe qui a tant séduit, qui a tant amassé derrière elle des foules amoureuses du football populaire, le vrai.
Comment, en l’espace de trois ans, le FK Dnipro a-t-il pu sombrer dans les fins fonds du football ukrainien ? Qu’est-t-il arrivé à ce club pour qu’il passe de la lumière à l’obscurité, du paradis à l’enfer, de la vie à la mort ?

La longue navigation jusqu’aux rivages de la reconnaissance européenne

« Le FK Dnipro, il est perçu comme un club historique. Dnipro a toujours été vu comme comme la troisième force du plateau (derrière le Dynamo et le Shakhtar, ndlr). »* Lorsque Rémy Garrel, spécialiste du football ukrainien, parle du FK Dnipro, il n’évoque pas un club sans histoire. Le club de la région de Dnipropetrovsk a été créé en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, sous le nom de BRIT. En 1961, après plusieurs changements de noms, le club prend officiellement l’appellation de Dnipro, du nom du fleuve Dniepr traversant la région de Dnipropetrovsk. Acteur régulier de la première division soviétique, le club remporte notamment le championnat à deux reprises en 1983 et en 1988. Il gagne aussi la coupe d’Union Soviétique en 1989. Après l’indépendance de l’Ukraine au début des années 1990, le Dnipro s’impose comme un habitué des premières places. Il atteint la finale de la Coupe d’Ukraine à trois reprises en 1995, 1997 et 2004. Sur le plan européen, les Guerriers de la Lumière, comme sont appelés les joueurs du Dnipro dans leur pays, ont déjà une petite histoire : quart de finale de la Coupe des clubs champions en 1985 puis en 1990. Mais également pour les plus nostalgiques des épopées européennes françaises, une élimination face aux finalistes marseillais de Didier Drogba en seizième de finale de la Coupe de l’UEFA en 2003-2004.

Le FK Dnipro, un club qui galère

Des parcours européens pas toujours heureux

En 2012-2013, les Dniepriens font leur retour sur la scène européenne. Une phase de poule sans précédent. Ni Naples, ni le PSV Eindhoven, ni le club suédois de Solna n’y peuvent, le FK Dnipro ressort premier du groupe, avec au compteur une seule défaite au San Paolo, et cinq victoires. En seizième, la déception est grande, les Ukrainiens sont éliminés face aux Suisses de Bâle. En 2013-2014, bis repetita : qualification en poule puis échec en seizième. Cette fois, la déception laisse place à l’amertume. Sur un coup franc en faveur des Spurs de Tottenham, Jan Vertonghen vient heurter l’attaquant Roman Zozulya. Soudain, le Belge s’effondre. L’arbitre français Antony Gauthier met la main à la poche, carton rouge pour… Zozulya. Incompréhension. Alors que les Ukrainiens luttent et sont qualifiés à ce moment là du match, la marche est trop haute, l’injustice est trop grande, l’élimination est dure à avaler. Le FK Dnipro avance, encaisse les coups, et acquiert de l’expérience en commençant à comprendre cette coupe. Au cours de cette même année, le club égale son meilleur classement dans l’histoire du championnat ukrainien. Deuxième derrière le Shakthar Donetsk, mais surtout six points devant le Dynamo Kiev. Qualifiés pour le tour préliminaire de la Ligue des Champions, les Guerriers de la Lumière sont éliminés de la compétition européenne reine et reversés en Ligue Europa. Avec dans ses rangs Nikola Kalinic, qui fera plus tard les beaux jours de la Fiorentina, ou encore Yevhen Konoplyanka, le FK Dnipro entame la saison 2014-2015 avec sérénité et expérience. Une saison qui deviendra la plus grande période de son histoire. 

Une qualification dans un contexte de guerre

Une finale européenne n’est pas donnée à tout le monde. Qui plus est pour ces clubs venus de l’Est. Si la Ligue Europa leur est certainement reconnaissante, ils sont peu nombreux à avoir réussi à repousser les assauts des clubs d’Europe occidentale repêchés de la “coupe aux grandes oreilles”. Tout l’Est parait, chaque année, occupé par les Occidentaux… Tout ? Non! Une ville peuplée d’irréductibles Ukrainiens a résisté à l’envahisseur en cette année 2015. 

Le pays est plongé dans une crise depuis le 21 novembre 2013, à la suite de la décision du gouvernement ukrainien de ne pas signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne. Derrière cette révolution sans précédent, le football, encore une fois lui, est facteur de cohésion sociale, de réunification populaire entre les pro-russes et les révolutionnaires de l’Euromaïdan, nom donné aux manifestations pro-européennes. Le 28 août 2014, Barack Obama annonce que « les États-Unis n’auront pas recours à la force pour résoudre le problème ukrainien » suite à l’appel désespéré de Kiev aux autorités occidentales. Le soir même, l’Ukraine gagne une bataille, sans l’aide de personne. Le FK Dnipro se qualifie pour les phases de groupe de la Ligue Europa au dépend du Hadjuk Split, deuxième club croate derrière le Dynamo Zagreb. Le lendemain de cette victoire, Saint-Etienne, l’Inter Milan et le FK Qarabag sont tirés au sort dans le groupe F pour accompagner les Ukrainiens. En raison de la crise qui sévit dans le pays et des tensions qui règnent dans l’Est, les bleus et blancs voient ses rencontres européennes délocalisées au stade olympique de Kiev et ne joueront pas dans leurs bases.

Juande Ramos, le coach espagnol qui a ramené le Dnipro au premier plan

Un parcours héroïque

La campagne démarre mal pour les hommes de Myron Markevitch. Le coach ukrainien du Dnipro a remplacé cette saison l’homme qui a ramené le club dans les hauts du classement du championnat, Juande Ramos. Un seul petit point récolté sur la pelouse des Stéphanois lors de la phase aller. La méthode Markevitch a du mal à prendre, mais la victoire à Bakou (1-2) lors de la quatrième journée redonne de l’espoir. Alors que toutes les équipes peuvent encore se qualifier lors de la sixième et dernière journée, la victoire 1-0 des bleus et blancs face aux Verts, jumelée au match nul entre Qarabag et l’Inter, propulse les Ukrainiens en seizième de finale. L’histoire est en marche. Il faut cette fois passer le cap des seizièmes de finale. Ce sera face à l’Olympiakos. Victoire 2-0 à l’aller, match nul 2-2 au retour. En huitième, l’adversaire est plus coriace, l’Ajax Amsterdam fait face aux Guerriers de la Lumière. Repêchés de la Ligue des Champions, les Ajacides ne parviennent pas à faire chuter le FK Dnipro. Les prolongations auront décidées de la destinée des Ukrainiens. En quart de finale, les Belges du Club Brugge n’y peuvent rien. 1-0 après le 0-0 du match aller, c’est le passage dans le dernier carré.
C’est en demi finale que l’Europe fera réellement connaissance avec l’hydre ukrainien, avec comme têtes principales les Konoplyanka ou autres Kalinic. Les héros d’une nation affrontent le favori de la compétition, Naples. David contre Goliath. Mais en ce 14 mai 2015, la pierre est non pas venue de la fronde de David, mais de la tête de Yevhen Seleznyov. Déjà buteur à l’aller, l’attaquant Ukrainien envoie son club en finale de Ligue Europa. « L’ambiance, j’en ai des souvenirs exceptionnels, à la fin les supporters ont envahi le terrain, c’était fabuleux. »* Mourad Aerts, journaliste ayant vécu en Ukraine et présent ce jour là à Kiev, se remémore aux bons souvenirs du plus grand match de l’histoire du Dnipro.

Yehven Konopkyanka, grand artisan de l’épopée européenne du FK Dnipro

La suite, elle est connue. Valeureux combattants, fiers soldats, braves lutteurs, les joueurs, soutenus par un peuple entier, coulent sous les armes du FC Séville. Après tant de batailles remportées, la défaite à Varsovie est la première d’une guerre qui va durer trois ans au sein du club. Un conflit interne qu’ils perdront à cause des décisions de leurs supérieurs. Ceux-là, qui avaient pourtant tout vu avant les autres : « Le Dnipro a pris le contre-pied du Shakhtar qui aligne les joueurs brésiliens et mise sur des entraineurs étrangers, à l’inverse du Dnipro qui compte sur des Ukrainiens, des joueurs jusqu’au coach »* souligne Rémy Garrel, spécialiste du football ukrainien. Pourtant, les Dniepriens avaient amassé un peuple entier derrière eux. Qu’ils soient de Kiev ou de Donetsk, tous ont cru en leur compatriotes. Tous n’ont fait qu’un. C’était l’Ukraine, toute entière, contre le reste du monde. « Ce parcours, il est vu comme une fierté par le peuple ukrainien, dans un contexte de guerre, ajoute Rémy Garrel, c’était l’occasion de montrer la qualité du football ukrainien. »* Mais voilà, il a fallu que les dirigeants détruisent leur club. Quand le pouvoir l’emporte sur le football, les joueurs ou le staff, tous sont impuissants.

FK Dnipro : club historique coulé par les dollars d’un oligarque

« La plupart des joueurs connaissait le fonctionnement du club et de son président. Quand on signe dans un club qui est géré par un oligarque à la réputation sulfureuse, on peut s’attendre à tout »* Rémy Garrel est assez clair sur le sujet. « Puis de toute façon, les joueurs prennent leur chèque et se fichent de savoir d’où vient l’argent. C’est justement quand cet argent ne vient plus que cela pose problème »* ajoute Romain Molina, journaliste indépendant. Ce président, c’est Igor Kolomoisky. L’homme aux trois nationalités. Dans son livre La Mano Negra (Hugo Document, 2018), Romain Molina raconte cette anecdote sur Kolomoisky, qui en dit long sur le sulfureux personnage : « Lorsque la chaîne de télévision Channel One interrogeait l’oligarque sur ses passeports ukrainien, israélien et chypriote, il rétorquait : « la constitution interdit la double nationalité, mais pas la triple ».


Igor Kolomoisky est né en 1963 à Dnipropetrovsk, de parents ingénieurs. Diplômé de National Metallurgical Academy of Ukraine en 1985, il se détache très vite de la carrière d’ingénieur. En 1991, la chute de l’URSS et la période de la privatisation, l’ukrano-isrealo-chypriote fait fortune grâce à sa société PrivatGroup, une multinationale hybride. La société s’offre 40% des parts d’UkrNafta, principale compagnie du pays dans la distribution de gaz et de pétrole. PrivatGroup finit par s’accaparer les industries métallurgiques, pétrolières, chimiques, agroalimentaires, les compagnies de distribution d’électricité, ainsi que les sociétés immobilières. Igor Kolomoisky fait partie de cette classe d’oligarques s’étant enrichis après la période des privatisations. Sa fortune est estimée, au milieu des années 2000, à près de trois milliards de dollars. Cela fait alors de lui le troisième homme le plus riche du pays, derrière le président du Shakhtar Donetsk, Rinat Akhmetov et les frères Surkis, Igor et Grigory. Le premier est président du Dynamo Kiev, et le second est membre du comité exécutif de l’UEFA, après avoir été président de la Fédération ukrainienne de football de 2000 à 2012.

Igor Kolomoisky sortant de l’Hôtel du Viaur à Ségur.

Sport et pouvoir, deux ambitions incompatibles

En tout bon oligarque qui se respecte, Rybolovlev et Abramovitch ne démentiront pas, Kolomoisky s’offre dans les années 2000 trois clubs de sport après avoir raté de peu le rachat du Maccabi Tel Aviv. Par l’intermédiaire de son groupe Privat, Kolomoisky achète notamment le FK Dnipro Dnipropetrovsk. Il devient aussi le mécène du Kryvbas Kryvyi Rih, club évoluant en D2 ukrainienne. En mars 2013, quelques années après après les rachats, ce même club avait battu le FK Dnipro sur sa pelouse. À la fin de la saison, le Kryvbas est forcé de se déclarer en cessation de paiement malgré une belle 7ème place au classement. Kolomoisky avait déprécié cette victoire et avait donc décidé de cesser les financements. La saison 2012/2013 s’annonçait donc comme la dernière pour le club de Kryvyi Rih, devant se résoudre à la faillite.


Résidant à Genève, où il dispose d’un forfait fiscal depuis octobre 2010, Kolomoisky, c’est aussi une influence politique. Le malfrat ukrainien voit sa carrière politique débuter à la fin des années 2000. Il est alors proche du pouvoir en place, et notamment du Président Viktor Iouchtchenko, dont il aurait financé la campagne. Le 2 mars 2014, Igor Kolomoisky est nommé gouverneur de la région de Dnipropetrovsk. Pourtant, il avouait dans les colonnes de La Tribune de Genève : « Je ne voulais pas être gouverneur. Si vous m’aviez dit à Noël que je serais gouverneur de l’Oblast de Dniepropetrovsk trois mois plus tard, je ne vous aurais jamais cru ». Kolomoisky, à l’inverse de la région Est de l’Ukraine, est un ferme opposant à la politique extérieure de la Russie. L’invasion de la Crimée ainsi que la popularité dont bénéficie le Kremlin dans l’Est de l’Ukraine le hantent. Igor Kolomoisky aurait dès lors décidé de financer des bataillons de volontaires, dont le Dnipro-1, aussi appelé le bataillon de Kolomoisky. Si lui nie tout financements aux micros de la RTS en mars 2015 : « Je n’ai personnellement financé aucun bataillon », il avoue être un actionnaire majoritaire d’un « fond spécial de charité ». Celui-ci aurait selon lui servi à acheter « des munitions, des casques, des gilets par-balles. Tout sauf des armes ».

Un gang criminel opère dans les régions de Donetsk et Dnipropetrovsk.

Valentyn Nalyvaichenko, responsable des services secrets ukrainiens

La réalité en est tout autre. Kolomoisky aurait personnellement pris la décision de rémunérer à hauteur de 1500 dollars toute personne qui rapporterait des AK-47, 10 000 dollars à qui capturerait un « petit homme vert » pro-russe. Mais aussi et surtout, un million de dollar à celui qui assassinera Oleg Tsarev, ancien député pro-russe et nouveau président du Parlement ukrainien.

Oblast de Dnipropetrovsk, dont Kolomoisky fut le gouverneur de mars 2014 à mars 2015.

Ces financements que l’oligarque réfute, Mourad Aerts les confirme et les explique d’un point de vu different : « dans l’Oblast de Dnipropetrovsk, les habitants ont dit que c’était grâce à lui et ses financements de bataillons privés qu’il n’y avait pas de séparatistes pro-russes. Il était vu comme un bienfaiteur à cette époque par les habitants de l’Oblast »*. Ses pratiques sont donc connus de tous, et même du Kremlin, qui voit évidemment d’un mauvais oeil ces actions illégales. Il est même accusé par la Russie d’avoir fait abattre l’avion de la Malaysia Airlines ayant coûté la vie aux 298 civils à bord.


Début 2015, en plus des pressions des Russes qui l’accusent de tous les maux, les autorités ukrainiennes accablent aussi Kolomoisky. Il est ciblé indirectement par les services secrets ukrainiens : « Un gang criminel opère dans les régions de Donetsk et Dnipropetrovsk ». « Ces gangsters utilisent leurs armes contre des représentants de la loi, et ces gangsters ont kidnappé des gens. Ils sont une seule organisation criminelle qui reçoit parfois de l’aide, et nous avons des raisons de suspecter que les élus de la région de Dnipropetrovsk les financent » avait ajouté le responsable des services secrets ukrainiens. Kolomoisky est également accusé de trafic d’influence. Il aurait envoyé des hommes armés au siège de l’entreprise publique Ukrtransnafta, alors que l’un de ses proches venait d’être démis de ses fonctions de président du conseil d’administration de la société. Kolomoisky est dos au mur. Il est démasqué, ses actions illégales et ses tours de forces l’ont pris au piège. Le 24 mars 2015, cinq jours après la qualification héroïque de ses joueurs face à l’Ajax Amsterdam, l’oligarque ukrainien démissionne de son poste de gouverneur, sous la pression du président Poroshenko, celui qui se présentera comme l’ennemi juré et le rival numéro un du président du Dnipro. 

L’empire Kolomoisky vacille

L’oligarque a eu une approche très différente de ses camarades dans la gestion de son image. Abramovitch ou Berezovsky, par exemple, ne donnaient aucunes interviews et restaient à l’écart des médias. Kolomoisky, lui, à travers son poste de gouverneur et du parcours héroïque de son club en C3, se rendait devant la presse occidentale pour se montrer sous son meilleur jour. Mais voilà, la recherche de reconnaissance, de popularité, l’avidité d’une image positive a eu raison de son personnage. « Il a un profil différent des autres oligarques. Il a essayé de se donner une bonne image auprès de la presse mais ça l’a affaibli »* explique Romain Molina. Ce dernier juge même dans son livre une « récupération politico-médiatique à des fins personnelles » pour qualifier ses apparitions devant la presse, à un moment où la guerre fait rage dans le pays.

Les mois suivants, son empire s’effondre. La guerre, à l’Est du pays, continue. Et Kolomoisky lui aussi, continue. Il continue de payer, de financer ces bataillons. Ses comptes maigrissent. L’été 2015 sonne comme le début de la chute du FK Dnipro. Konoplyanka, Kalinic, Kankava, Egidio, tous désertent. Le premier cité, talentueux ailier gauche, acteur majeur de l’épopée européenne, s’en va libre au FC Séville à la fin de son contrat. Kolomoisky, qui voulait faire de lui la figure footballistique de la réussite ukrainienne n’a su ni vendre sa pépite au bon moment, alors que les offres coulaient, ni renégocier une prolongation de contrat. Un terrible échec pour le club. Le buteur croate Kalinic lui, file à la Fiorentina, cette fois-ci en échange d’un chèque de cinq millions d’euros. Factures impayées, salaires non-versés, c’en est trop pour le coach ukrainien Markevitch qui décide à son tour de quitter le navire. Point culminant d’une gestion hasardeuse de la part de l’oligarque : ce dernier refuse la démission et demande à Markevitch de racheter son contrat s’il veut s’en aller. Les périodes de transferts se suivent et se ressemblent. En trois étés et deux hivers, ce sont 46 joueurs qui vont déserter pour des sommes nulles ou symboliques. Dont 16 joueurs pour le seul été 2016. Parmi ces 16 joueurs, qui ne rapportent d’ailleurs le moindre kopeck au club, 12 étaient de l’épopée européenne. Le héros de la demi-finale face à Naples, Seleznyov, s’en va même chez les ennemis russes, et rallie le Kuban Krasnodar.

Yehven Seleznyov, héros de la demi-finale face à Naples

Les résultats restent inespérés. Les Dniepriens, malgré l’ingérence du club, arrivent encore à s’accrocher derrière le Dynamo et le Shakhtar. Mais les facteurs extra-sportifs sont trop importants pour assurer une compétitivité à la hauteur des enjeux. Quelques mois avant la fin de la saison, le comité de contrôle des finances de l’UEFA impose l’exclusion du club de toutes les compétitions européennes pour les trois prochaines années. La troisième place est donc anecdotique. A l’automne 2016, c’est le point de non-retour, l’empire Kolomoisky vacille. Sa filiale PrivatBank, la plus importante de son business, est nationalisée. La chute de la valeur de la monnaie ukrainienne plombe l’économie du pays et menace les millions de clients de la banque privée. Avec 5 milliards de déficit, l’État rembourse la dette et s’octroie la direction de PrivatBank. Au même moment, la justice anglaise déclare un gel de ses biens.

La noyade évidente

Toujours à l’automne 2016, la FIFA décide de s’emparer de l’affaire Juande Ramos. L’ancien coach du FK Dnipro n’a pas été payé dans les derniers mois de son contrat. Voilà un an que Kolomoisky est averti et doit payer l’espagnol. C’en est trop pour les dirigeants de la FIFA, après l’interdiction de recrutement, c’est une pénalité de six points qui s’abat sur le Dnipro pour le début de l’exercice 2016-2017. En février 2017, la FIFA revient à la charge. Salaires impayés : de nouveau un retrait de six points. Cette fois-ci la descente est inévitable. Au revoir Varsovie et sa finale d’Europa League, bonjour la D2. La D3 même. Puisque la FIFA, toujours, décide de rétrograder le club d’une division. Le maintien en troisième division lors de cette saison 2017-2018 est assuré par les jeunes joueurs du club. Mais pour qui ? Pourquoi ? Les dettes sont encore là et ne cessent de s’accumuler. Le 7 juin 2018, la FIFA, encore et toujours, sanctionne le club et l’envoie en division régionale. Dans cette déferlante, le club est dissous à la fin de la saison 2018-2019 et ne prendra pas part à l’exercice 2019-2020. Le FK Dnipro décide de s’allier avec le SK Dnipro-1, club créé en 2017 par l’ancien idole de la Dnipro Arena : Roman Zozulya. À ce moment là, le FK Dnipro n’est plus.


Pour le plus grand malheur du football ukrainien, Igor Kolomoisky n’a jamais su allier avidité de pouvoir et direction de club. L’homme aux trois nationalités a vu les choses différemment de ses acolytes malfrats qui ont réussi dans le foot, ce sport étant souvent même un accélérateur de réussite en politique. D’autres se sont limités à l’aspect sportif en délaissant leurs convictions politiques ou leurs idéaux. Le football et le pouvoir ne font pas bon ménage. Kolomoisky n’a pas su faire le choix. Le FK Dnipro en a fait les frais, ce club qui avait pourtant réuni un pays plongé dans la guerre. Ce club qui était à 90 minutes de renverser l’ordre établi. Qui peut prédire ce qu’il se serait passé si le Dnipro avait gagné ? Dotation assez importante pour assurer la pérennité du club ? Reconnaissance suffisante pour forcer les Occidentaux à s’intéresser de plus près au conflit ? Découverte du « vrai » Kolomoisky, et un criminel de plus derrière les barreaux ? Personne ne peut prédire. Mais aujourd’hui, le club est bel et bien mort.

Kolomoisky toujours influent en Ukraine

Au moment de cette finale, le président ukrainien, Porochenko, s’était affiché comme un adversaire assumé de Kolomoisky et de son influence dans la région de Dnipropetrovsk. La nationalisation de la PrivatBank ainsi que la demande de démission de l’oligarque de son poste de gouverneur de l’Oblast de Dnipro en sont les principaux exemples. Après cet événement de 2016, le sulfureux homme d’affaire s’est alors exilé jusqu’en 2019. Voyageant entre ses résidences de Suisse et d’Israël, il n’a pas mis les pieds en Ukraine pendant trois ans alors que son club croulait sous les dettes. Mais il a toutefois gardé son aura intacte dans le pays d’Andriy Chevtchenko.

En 2019, lors de l’élection présidentielle, Porochenko fait face à Volodymyr Zelensky, un ancien humoriste et présentateur de la chaine télé 1+1, deuxième chaîne du pays. Ce même canal qui est d’ailleurs propriété d’un certain…. Igor Kolomoisky. Les détracteurs de Zelensky s’en sont alors donné à coeur joie, en qualifiant l’actuel président de l’Ukraine comme « la marionnette de Kolomoisky ».

Cette histoire va encore plus loin puisqu’il y a même aujourd’hui une loi anti-Kolomoisky qui est discutée au parlement ukrainien, et qui a été demandée par le FMI.

Mourad Aerts, à propos de PrivatBank

À cela s’ajoutent des révélations, fin janvier 2019, sur des affaires détenues par l’ancien acteur et humoriste en Russie. Des sociétés de production gérées via des compagnies offshore basées à Chypre, pays dont Kolomoisky dispose la nationalité. Cette année a aussi été marquée par le retour du malfrat ukrainien dans son pays natal. Il l’avait bien annoncé : « Après la présidentielle, je reviendrai en Ukraine ». Il sentait que Zelensky avait le vent en poupe pour ces élections. À son retour, sa vision des choses avait changé. Comme le révèle le New York Times le 13 novembre 2019 : « Un milliardaire ukrainien a combattu la Russie. Maintenant, il est prêt à l’accepter ». Car oui, Kolomoisky a fait volte face et a décidé de discuter et de négocier avec les représentants du Kremlin. Ceux-là même dont il avait mis la tête à prix quelques années auparavant.


L’oligarque est aussi revenu pour récupérer la direction de PrivatBank, la cour de Kiev ayant jugé illégale la procédure de nationalisation du groupe bancaire. Profitant de Zelensky au pouvoir, il pensait la démarche assurée. Mais c’était sans compter sur les instances internationales qui régulent le marché bancaire comme le Fond Monétaire International, menant ouvertement et publiquement une guerre contre l’oligarque. Le FMI a fait pression sur le gouvernement ukrainien pour que celui-ci ne cède pas la gestion de PrivatBank au malfrat dnieprien. « Cette histoire va encore plus loin puisqu’il y a même aujourd’hui une loi anti-Kolomoisky qui est discutée au parlement ukrainien, et qui a été demandée par le FMI »* clarifie Mourad Aerts. « Cette loi, elle a été reportée par une dizaine de milliers d’amendements, tous demandés par un groupe appelé « le groupe Kolomoisky » présent à l’assemblée. Kolomoisky a toujours été bien présent en Ukraine, toujours à la manoeuvre de la politique du pays »* enchérie Mourad Aerts. L’oligarque est donc de retour au pays. Un pays toujours en guerre contre lui même, contre la Russie, et désormais contre l’oligarchie, celle menée en Ukraine par Igor Kolomoisky.

par Nathan Themines

*propos de Mourad Aerts, Romain Molina et Rémy Garrel recueillis par Nathan Themines pour Caviar Magazine.

L’image des dernières années du FK Dnipro et son naufrage est représentée par Pauline Girard.

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