L'humeur de la rédac'

Faut-il être féministe pour aimer le foot féminin ?

Le 13 janvier dernier, les U16 de Grêmio infligeaient un 6-0 à la sélection féminine du Brésil dans le cadre d’un match de préparation aux JO de Tokyo. Il n’en aura pas fallu plus pour que les pires détracteurs du football féminin saisissent l’occasion et s’abattent comme des vautours. Retour sur une polémique qui revient comme un serpent de mer à chaque compétition féminine.


La nouvelle pâture des charognards

Un set à zéro, pouvait-on lire après la défaite auriverde face aux U16 de Grêmio sur les différentes pages d’actualités foot des réseaux sociaux. Des pages tenues par des adolescents dans une ambiance qui rappelle le “Forum 18-25 de JeuxVideo.com“, cette fois-ci décidées de jeter en pâture le sport féminin, et avec lui toutes les femmes. “On connaît la chanson” puisque chaque compétition, et même chaque rencontre, est sujet à moqueries, voire pire.

Imaginez alors quand une équipe perd largement face à des adversaires masculins plus jeunes. L’occasion n’est que trop belle pour livrer l’assiette aux charognards sur un plateau. Les précédents offerts par les Etats-Unis face aux U15 de Dallas, ou bien l’OL face aux jeunes du club rhodanien, sont là pour nous le rappeler. D’autant qu’il s’agissait là de sélections ou clubs représentant ce qui se fait de mieux.

Pour parachever le tout, de façon quasi systématique est invoquée comme argument d’autorité une vidéo, désormais célèbre, d’Alain Soral, condamné pour antisémitisme, négationnisme, apologie de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité et poursuivi pour homophobie. On l’y voit avachi au fond de son canapé, se gausser et multiplier les remarques sexistes.

Et que dire du récent épisode Jamie Vardy, qui a vu ces mêmes supports mettre en scène, à ses dépens, l’attaquant de Leicester dans une vindicte homophobe. Le 6 décembre dernier, l’Anglais inscrivait le but victorieux face à Sheffield United et s’en allait célébrer en taclant le poteau de corner. Un poteau de corner qui arborait le drapeau LGBT… Aussitôt, lesdites plateformes en profitaient pour lui prêter des intentions erronées et créer la réaction et le clic. Comme “un air de famille“.

L’image de la discorde : Jamie Vardy, en feu, marque le but de la victoire face à Sheffield et tacle le poteau de corner. Une image suffisante pour lui prêter des intentions erronées.

Non seulement, il s’agissait de célébrer un but décisif face au club de la ville où il est né, mais en plus Vardy supporte les rivaux de Sheffield United, à savoir Sheffield Wednesday. De quoi comprendre la libération que fut pour lui ce but. Mieux, Vardy relevait le drapeau et le signait à la fin du match d’un “Foxes Pride” , le nom du groupe LGBT supportant Leicester, suivi d’un “Keep up the good work” ne laissant pas de place aux doutes. Le week-end suivant, face à Brigthon, les Foxes, Vardy compris, endossaient même un t-shirt blanc avec le logo du club drapé du drapeau arc-en-ciel.

Difficile d’opposer pourtant qu’il s’agit là d’un procédé “putaclic” , marginal et propre à des adolescents, puisque l’ensemble des médias s’y mettent. Quoique à créditer d’un excellent article déconstruisant ce phénomène, So Foot y est par exemple allé de sa brève relatant la défaite brésilienne. Nul ne peut ignorer le clic et les réactions potentielles suscitées. De nombreuses rédactions ont emboîté le pas alors qu’entre nous, le résultat d’un tel match amical, qui n’avait rien d’un match vu l’écart abyssal, n’était en aucun cas une information qui changeait la face du monde. L’intérêt était ailleurs.

Faut-il alors arrêter de parler de foot féminin, alors même qu’il en fait la demande légitime, pour se développer ? Même si l’heure est à râler, c’est là un paradoxe dans lequel on ne tombera pas. Non, la question qui se pose, c’est pourquoi ne parler de foot féminin que quand ce genre de configurations qui permettent de le tourner en ridicule se présentent ? Pourquoi cette information-là sort-elle à ce moment là ?

Si le foot féminin ne plaît pas, ce que l’on peut amplement entendre vu son niveau, pourquoi donc s’efforcer à regarder les matchs et tout commenter sans cesse ? Il est à croire que les détracteurs du foot féminin en sont en fait les principaux aficionados.

Un formidable cheval de Troie pour la misogynie

Soyons clairs tout de suite : à l’évidence, comparaison n’est pas raison et le foot féminin est encore à des années-lumière du foot masculin pour diverses raisons dont les moyens et son développement récent, entre autres justifications. Et qu’on se le dise, le foot féminin n’est pas toujours passionnant. Quand on se souvient à quel point le niveau de la L1 laisse par exemple à désirer, on se demande ce qui nous a valu une telle comparaison. 

Pour cette raison, mettons de côté qu’il s’agissait de l’équipe remplaçante du Brésil, qui plus est dans un amical à thème, puisque le sélectionneur avait donné des consignes de travail. Hiago, joueur de Grêmio, déclarait avec plus de maturité que n’importe quel intervenant à l’issue de la rencontre : “Ce match servait également à montrer que le football est pour tout le monde, qu’il n’a pas de sexe, qu’il n’a pas de couleur” . Si prendre le foot féminin comme le bon prétexte d’étaler sa science phallocrate exaspère, pour ne pas dire plus, il faut dire que son traitement et certains de ses prétendus défenseurs ont de quoi provoquer la mauvaise foi.

Marta Viera da Silva, ici à l’image, capitaine et détentrice du record de buts en sélection brésilienne (108). Absente de la pelouse lors de la défaite face aux U16 de Grêmio, elle a, en revanche, pu apporter toute son expérience aux jeunes de Grêmio, ébahis face à la légende.

Certains partisans – le terme a de quoi interroger – du foot féminin ont sombré dans l’attribution genrée de traits biologiques et émotionnels aux femmes. Et ce même lorsque l’intention était bonne. Le foot féminin serait plus élégant, plus doux, plus subtil, plus fin. “Avec des gestes si délicats (…) on peut comprendre que certains rêveraient d’être à la place de la balle, mais l’essentiel est ailleurs pour faire comme les garçons : du tricot sur la pelouse”, racontait avec une voix suave mais surtout graveleuse Michel Izard dans le JT de Jean-Pierre Pernault, lors de la Coupe du monde 2019.

L’écriture positive du foot féminin, par des éditorialistes qui jouent faussement la posture, n’est guère mieux . L’idée selon laquelle “le foot féminin serait génial et ce qui se fait de mieux” , et ce en toutes circonstances, a vécu. Sa dimension marketing aussi. Et pourtant, ces faux alliés persistent et signent, en donnant du grain à moudre à la frange misogyne qui, déjà, n’avait pas besoin de ça pour exister.

Féminisme et foot féminin : un lien de causalité de retour au goût du jour ?

Conspuées partout où elles jouaient, parfois attaquées par le public, critiquées par la presse nationale, moquées avec sarcasme par leurs homologues masculins, les joueuses ont dû arracher le droit de pouvoir pratiquer leur passion. Dans la décennie 1890, en effet, alors que le football anglais prend son envol, être une femme et jouer au foot fait sourire dans le meilleur des cas.

Alors il a fallu ruser, être patient, mais surtout militer puisque nombre de femmes footballeuses étaient des militantes féministes dans l’âme. Des activistes parmi lesquelles les suffragettes Emeline Pankhurst, Mrs Graham et l’inévitable duo Annie Kenney-Grace Roe. Pourtant, malgré l’ancrage historique indéniable des luttes féministes dans le sport, être féministe n’implique pas d’aimer le foot féminin, ni l’inverse. D’ailleurs, la majorité des femmes passionnées de football se passionnent essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, pour le football masculin.

Mais si la critique du foot féminin devient, de plus en plus, un cheval de Troie pour la misogynie, il est à croire que sa défense pourrait devenir une lutte féministe afin d’apporter la contradiction au complexe viriliste. Pas besoin d’être féministe donc pour aimer le football féminin, ni de se passionner pour lui, mais en revanche, hors de question d’applaudir quand il devient le prétexte à autre chose.


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