Jukebox

Destins croisés sur la Planète Mars

Invité sur la chanson A mi-chemin, troisième titre du dernier album d’Hocus Pocus, Akhenaton nous présente son introspection sur le dédoublement de personnalité qu’accompagne parfois un nom de scène ou un pseudonyme. L’emblème du groupe IAM livre alors une vision plus intime de sa personnalité, bien loin de son sens de la formule et de la volubilité dont il fait parfois preuve à la télévision. Le morceau se termine par une liste d’artiste dédoublés eux aussi. Une liste à laquelle on aurait pu imaginer greffer le nom de Zinedine Zidane. Une célébrité, tiraillée entre le joueur qu’il a été et le coach qu’il est rapidement devenu. À mi-chemin donc, entre son statut de père, de frère, de fils, d’ami, mais aussi de star, de modèle ou encore d’icône. Une multitude de rôles que l’on imagine bien difficile à faire cohabiter chez celui qui, à l’inverse de son alter-ego le temps de l’article, a longtemps été réputé très calme, timide voir introverti et qui n’est que peu avide de médias. Pourtant, les éléments pour les associer ne manquent pas. 


« La vie me l’a dit : « Chill, elle est collante ! » / Surtout quand on pousse mal entre amour et morts violentes / Entre le père et le fils que je suis / Faire face aux tempêtes que j’essuie / En restant digne, accepter ses contrastes et ses rêves / Qu’à la faveur de la nuit, dans les étoiles on trace »

Très nombreux sont ceux qui connaissent aujourd’hui AKH et Zizou. Bien moins sont ceux qui côtoient Philippe et Yazid au quotidien. Le premier est un pionnier. Pionnier d’abord du hip-hop en France, ce mouvement artistique dont la popularité se mesure chaque jour. Pionnier surtout du rap, mode d’expression, pilier de cette culture hip-hop, style musical désormais universel à travers le monde. Le second serait plutôt une sorte de prodige, un génie, ce genre d’individu dont les superlatifs manquent pour qualifier le talent et qui marque les esprits de chaque personne qui l’aurait croisé un jour sur son chemin. Bien que virtuose, notre second protagoniste n’est pas un musicien. C’est au ballon rond et à ses adeptes qu’il a décidé de consacrer sa vie.

Cependant, c’est un point commun autre que le talent qui unit ces deux personnalités. Zinedine Zidane et Akhenaton sont, l’un comme l’autre, des icônes de la cité phocéenne et de ses habitants, à qui ils ont fait vivre certaines de leurs plus belles années. Deux hommes au destin hors du commun, ambassadeur de Marseille du milieu des années 80 au début des années 2000. Ils ont rendu fier, fait rêver et inspirés foule de jeunes gens (mais pas que) du Vieux-Port aux Champs Elysée en passant par Belsunce, la Castellane ou encore Felix Pyat. Comme un symbole, en 2005, le premier donna sa voix au générique du dessin animé « Foot 2 Rue », dont l’histoire du personnage principal ressemblait étrangement au destin du second.

Aujourd’hui, alors que le double Z vit un retour compliqué à la Casa Blanca, le pharaon du rap français poursuit, lui, ses projets musicaux, loin cependant de la ferveur qui entoura son crew lors de la sortie de ‘’L’école du micro d’argent’’. Néanmoins, tous deux semblent rester immortels dans le cœur de leurs fans et du grand public qui semble vouer une admiration et un respect sans failles à ces deux géants. Plus encore, ces deux hommes aux parcours très proches semblent être les porte-étendards d’une certaine partie de Marseille et plus largement de la France. L’occasion pour nous, de revenir sur ce qui a fait de Philippe Fragione et de Zinedine Yazid Zidane les deux icônes qu’ils sont aujourd’hui, à la découverte La Face B de ces deux personnages.

Self Made Men – IAM (ft. Psy 4 De La Rime) – ‘’Yasuke’’ – 2019

Le destin croisé de ces deux minots a commencé bien loin de la lumière, des pelouses, des festivals, des stades et des zéniths. Tous deux alors adolescents, âgés d’à peine trois ans d’écart, Philippe côtoie par l’intermédiaire de connaissances communes ceux qu’il nomme le « clan Zidane ». Les trois grands frères, Nordine, Jamel, Farid (agent de sécurité au centre commercial Centre Bourse qui laisse alors Philippe et ses collègues breaker dans les galeries marchandes), mais surtout le jeune cadet, Zinedine, que tout le monde surnomme par son deuxième prénom, Yazid. C’est d’ailleurs par ce biais-là que Philippe assistera aux débuts footballistiques de celui dont la notoriété se borne aux terrains de foot improvisés au cœur de la Castellane.

Près de trente ans après cette rencontre au cœur d’un terreau marseillais visiblement fertile, une constante semble caractériser les parcours de nos deux protagonistes. Comme l’interprète IAM dans son récent titre Self Made Men, on assiste dans les parcours de ces deux hommes, à une sorte de quête effrénée vers la réussite et la légende malgré des obstacles nombreux et parfois de taille. Ce featuring avec le groupe Psy 4 De La Rime (qui est aussi un symbole de cette quête réussie vers la gloire) nous dépeint un état d’esprit, une sorte de méthode estampillée « made in Marseille », moteur de tous ces succès.

«J’ai pas attendu que tu crois en moi, pour croire en moi / Apparemment ça parlait mal, là ça parle moins / T’as pas la moindre idée de tout ce qu’on paré man / À part les miens, personne n’était paré à nous voir paradé avec notre part du gâteau / Rien n’est gratos, tout se paye doublement quand tu viens de ces quartiers ou la misère veille »

Chez Philippe comme chez Yazid, pour accéder au plus haut niveau de leur discipline, pas de voie royale non, mais seulement un chemin à se construire. Pour le premier, c’est un groupe de reggae marseillais qui va lui mettre le pied à l’étrier. Le Massilia Sound System, précurseur du reggae en France, va permettre au jeune rappeur qui débute sous le nom de Chill d’avoir accès à ses premières scènes. À La Maison Hantée notamment, à quelques pas de la Castellane des Zidane. Par la suite, au fil des rencontres et des expériences, c’est un noyau qui va se former autour de Chill, Joe et Eric qui va être à l’origine d’IAM en 1986 et se composer ainsi respectivement d’Akhenaton, de Shurik’N et de Kheops. C’est ce noyau qui va se solidifier, se compléter et s’aguerrir via des radios locales, des petites salles régionales et d’innombrables galères. C’est toujours autour de ce noyau qu’IAM va sortir en 1991 son premier album, ‘’Mad Mars’’. Deux ans plus tard, ce sera au tour de ‘’Ombre Est Lumière’’ de paraître. Un double album prolifique (trente neufs titres !) au sein duquel les auditeurs découvrent le premier tube du groupe marseillais : Je danse le Mia. La machine est lancée !

« Shoot avant le buzzer, tire la langue avant la victoire / Man, self-made depuis le départ / Étoilé depuis l’époque, oui de Bernard / C’est Marseille enfoiré, sa production de talents / On sort tout droit de l’École de la Plume En Diamant »

Pour le jeune Yazid, point de groupe de reggae pour le parrainer, mais plutôt un ancien footballeur, Jean Varraud qui le prend sous son aile dès le début de son adolescence. Ensemble, ils parcourent la région d’Aix et de Marseille, de stages en stages, de détections en détections. Mais le jeune Yazid peine alors à imposer son jeu même si les observateurs relèvent chez lui un talent indéniable. Pour faire éclore ce don en lui qui rechigne à s’exprimer, c’est dans la région cannoise que Yazid va poser ses valises, du côté de La Bocca, au centre de formation de l’AS Cannes. Un mode de vie exemplaire, voué au football, dans la famille qui l’accueille à Pégomas comme à l’entraînement. C’est ce qui le conduit à intégrer l’effectif professionnel à seize ans sous la houlette de Jean Fernandez. Le 20 mai 1989, Zinedine Zidane foule donc pour la première fois la pelouse d’un match professionnel face au FC Nantes de Marcel Desailly et de Didier Deschamps. Là encore, malgré une précocité qui détonne, Zinedine est encore loin de la Ligue des Champions et du top niveau mondial. Ce n’est alors qu’une question de temps. C’est ce même état d’esprit qui le conduira par la suite à grimper les échelons un à un, chez les Girondins, à la Juventus, puis au sein du Real et de sa bande de « galactiques » pour devenir la légende qu’il est aujourd’hui.

Entrer dans la légende – Akhenaton (ft. Sako) – ‘’Sol Invictus’’ -2001

« Guider sa vie sous le phare de la victoire / Être gravé dans le marbre de l’histoire / Avoir une flamme à sa mémoire / Comme ce soldat inconnu / Marquer les esprits de mythiques exploits / En bref, entrer dans la légende » 

C’est par ces mots que débute le titre Entrer dans la légende, extrait du troisième album solo, paru en 2001, de celui qui est devenu Akhenaton. Les mots du rappeur à succès confirmé à la suite du carton de ‘’L’école du micro d’argent’’, synonyme de l’apogée du groupe IAM, sont aussi ceux qui pourraient qualifier les parcours de nos deux intéressés. Devenus des stars dans cette deuxième moitié des 90’s en dépit des obstacles évoqués ci-dessus, l’un comme l’autre, sont encore aujourd’hui les symboles respectés et honorés d’une génération. Et certainement bien plus encore !

Pour Akhenaton, c’est avec son crew de toujours, IAM qu’il va s’imposer comme une figure incontournable du rap en France. Le groupe peut aujourd’hui se targuer de dix albums « studio » et de deux albums « live », dont ‘’Ombre Est Lumière’’ avec Je danse le Mia,écoulé à plus de 500 000 exemplaires (un score incroyable pour l’époque). Puis ‘’L’école du micro d’argent’’, véritable recueil de tubes, certifié disque d’or en 2 jours à peine et doublement primé aux Victoires de la Musique. À cela on peut ajouter les cinq albums solos d’Akhenaton. Aujourd’hui, même si les derniers albums d’IAM connaissent des succès plus confidentiels, la figure de proue du crew reste une figure écoutée et respectée du rap français.

« Entrer dans la légende / Marquer les esprits de mon son, de mon sceau, de mon sang »

En ce qui concerne l’emblématique numéro 5 puis entraîneur du Real de Madrid, son palmarès éloquent suffit à témoigner de l’importance du personnage dans le milieu du football. On y retrouve notamment, deux finales de Ligue des Champions et une victoire (2002), ainsi qu’un Euro (2000), une finale de Coupe du Monde (2006) et bien sûr un titre de Champion du Monde en 1998. Autant de performances dont Zidane (devenu « Zizou » auprès du grand public) a, à chaque fois été un artisan clé, en club comme en sélection, par une technique hors pair et des actions d’anthologies. On peut se souvenir alors, de façon non-exhaustive, de son but face à Leverkusen en 2002, ou encore de son festival face au Brésil de Ronaldinho en 2006. Toutefois, ce palmarès ne saurait être complet sans prendre en compte ses succès en tant que coach (trois ligues des champions en trois ans, rien que ça !) qui lui permettent aujourd’hui de s’asseoir à la table des très rares monuments ayant brillé sur la pelouse comme sur le banc à l’instar de Johan Cruyff ou de Franz Beckenbauer. Le tout parachevé d’un Ballon d’Or en 1998.

« Avoir existé entre mythe et réalité / Avoir son image pour premier exemple / Fossilisé pour l’éternité / Les principes, des axiomes instaurés / Pour des générations entières / C’est pour l’humanité, enfin / C’est c’que j’aimerais / Entrer dans la légende »

Nés sous la même étoile – IAM – L’école du micro d’argent – 1997

Finalement, se remémorer l’ascension de Philippe et Yazid, c’est s’écarter un temps du fatalisme du célèbre titre d’IAM, Nés sous la même étoile. C’est conter la quête bien trop rare de deux garçons que la vie aura permis de s’affranchir des déterminismes lourds qui pesaient sur eux pour accéder au statut d’exemple. C’est aussi et surtout voir deux minots de la cité Phocéenne, de parents et grands-parents immigrés, venus d’Italie et d’Algérie et issus de quartiers très défavorisés, briser une à une les digues dressées face à eux. Deux garçons aux tempéraments différents, si ce n’est opposés, parvenir au statut de modèle. Modèle auprès des jeunes d’aujourd’hui vivant des situations similaires, mais pas seulement. Modèle de cette réussite forgée dans l’honnêteté, loin de ce qu’IAM décrit dans Petit Frère. Modèle moral que les polémiques crasses en tous genres ne sauront entacher. Modèle enfin, très (trop) rare, que se défaire des liens qui nous déterminent est loin d’être monnaie courante et qu’AKH et Zizou ne sont peut-être, finalement, que deux exceptions à cette logique implacable. 


« La vie est belle le destin s’en écarte / Personne ne joue avec les mêmes cartes / Le berceau lève le voile, multiples sont les routes qu’il dévoile / Tant pis on n’est pas nés sous la même étoile »

Texte : Julien Monveneur

Illustration : Juliette Fribourg

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