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Démocratie corinthiane : le “joga bonito” face à la dictature

Démocratie corinthiane. Deux mots pour une expérience profondément romantique. Deux mots qui résonnent encore aujourd’hui comme un chant d’espoir dans le cœur de nombreux fans de football à la recherche d’un changement social et politique. Caviar Magazine revient pour vous sur cette aventure unique. Le contexte ? Un Brésil bouillonnant de luttes sociales, face à une dictature militaire en fin de règne. Les ingrédients ? Un jeune sociologue de 35 ans, un footballeur-médecin devenu légende, des banderoles politiques, un peu de fêtes, beaucoup de démocratie et un jeu flamboyant, pour une aventure aussi marquante qu’éphémère.


Une dictature sur le déclin, une contestation grandissante

En 1964 s’ouvre une page sombre de l’histoire du Brésil. À la fin du printemps, le maréchal Castelo Branco renverse le président João Goulart. Dans l’Amérique latine de la Guerre Froide, l’opération est classique : un gouvernement de gauche est remplacé par une dictature militaire, avec l’aide toute bienveillante de la CIA. Pour les Brésiliens, c’est la fin de la Deuxième République, et le début de 21 longues années de dictature. Au départ, la croissance économique accompagne la mise en place d’une répression d’État. De nombreux opposants sont exécutés ou torturés. Le propre de la dictature ? Le contrôle de la société. Évidemment, au Brésil, le football ne passe pas entre les mailles du filet. La junte manipule les compétitions et utilise le sport-roi comme gigantesque outil de propagande. En 1970, un Brésil de légende remporte la Coupe du monde, et le régime ne manque pas l’occasion de porter aux nues Jairzinho, Rivelino, Gerson et autres Pelé.

Le XI de la Seleção, en 1981. Socrates (en bas, troisième en partant de la droite), en est le capitaine

Mais, dès les années 1970, le modèle économique prôné par la junte militaire semble dépassé. L’inflation et la dette explosent, dans un pays où « les riches sont plus riches et les pauvres plus nombreux ». Et avec les troubles grandit la contestation sociale. La classe moyenne, jusque-là soutien du régime, bouillonne. Ernesto Geisel, au pouvoir de 1974 à 1979, sent la dictature faiblir. Il réagit en mettant en place une politique d’ « abertura », soit une ouverture politique très progressive. Son successeur, le général Figueiredo, accentue la démocratisation du régime tout en maintenant la répression. Les Brésiliens le perçoivent, ce début des années 1980 sent la fin de règne. Loin de calmer la gronde populaire, l’ « abertura » voit les luttes sociales s’accélérer. Le 10 février 1980, des intellectuels, opposants à la dictature, se réunissent à São Paulo et fondent le Parti des Travailleurs (PT). Parmi eux, Luiz Ignacio Lula da Silva, futur président du pays.

Dans le monde du football, la contestation émerge, et très vite souffle un vent de fraîcheur démocratique sur le championnat brésilien, apporté par un club mythique de São Paulo, au maillot noir et blanc : le Corinthians.

Le Corinthians, un club historique, parmi les plus populaires du pays

Sous la dictature, le Sport Club Corinthians Paulista est marqué par l’autoritarisme. Comme le dira la légende Socrates, « quatre-vingt-dix pour cent des joueurs ont une condition de vie inhumaine » à la fin des années 1970. Le club fondé en 1910 est l’un des plus populaires du pays. Et dans la fourmilière qu’est São Paulo, il est considéré comme celui du peuple, face aux deux rivaux que sont Palmeiras et le São Paulo FC.

Auto-gestion et mises au vert

En 1981, le poste de président du Corinthians est occupé par Vicente Matheus, entrepreneur bien vu du pouvoir. Problème d’envergure pour Matheus : l’équipe joue mal. O Timão (surnom du club) réalise l’une des pires saisons de son histoire. Le club termine 26e du championnat brésilien et 8e du championnat paulista. Et chacun sait que, dans le football, le changement naît souvent d’une crise sportive. Face à la grogne des supporters, Matheus et son vice-président Waldemar Pires inversent leurs postes. Rien de nouveau sous le soleil de São Paulo… jusqu’à ce que Pires pousse à la démission Matheus. Entre alors en scène un homme clé de l’expérience démocratique corinthiane : Adilson Monteiro Alves.

« Je m’y connais en biscuits et en sociologie, mais pas en football. Alors dites-moi ce qui ne va pas »

En novembre, le jeune sociologue de 35 ans est nommé par Pires au poste de directeur sportif. Monteiro Alves est un opposant à la dictature, qu’il a combattue jusqu’à se retrouver en prison. Ses connaissances footballistique très limitées ne freinent pas le changement, bien au contraire. Selon la légende, Monteiro Alves se rend auprès des joueurs et déclare : « je m’y connais en biscuits et en sociologie, mais pas en football. Alors dites-moi ce qui ne va pas ». Le nouveau directeur sportif affiche sa volonté : donner la parole aux salariés du club – parmi lesquels, bien évidemment, les joueurs. La balle est lancée, à eux de l’attraper.

Et ces derniers n’y manquent pas. « Nous voulions dépasser notre condition de simple joueur-travailleur pour participer pleinement à la planification et à la stratégie d’ensemble du club. Cela nous a amené à revoir les rapports joueurs-dirigeants », dira Socrates. Lui, ainsi que Wladimir et Casagrande vont porter le projet, qui convainc la majorité de leurs coéquipiers.

Adilson Monteiro Alves et Waldemar Pires joignent les actes à la parole et mettent en place un système d’autogestion démocratique selon une règle simple : « une personne du club égale une voix ». Chaque décision concernant le club est soumise au vote. Tous les salariés du Corinthians disposent d’une voix, du plus humble jardinier aux stars de l’équipe première. Le processus est simple, si simple qu’il engendre une véritable révolution : la démocratie corinthiane est lancée.

Socrates (2è en partant de la gauche) et Adilson Monteiro Alves (à droite) prennent le café avec Lula (debout)

La vie du club s’en retrouve changée. Les recettes de billetterie sont réparties de manière plus équitable, tout comme celles du sponsoring. Les jours de voyage sont fixés à l’avance. Les joueurs choisissent les nouvelles recrues et nomment même l’entraîneur ! Un changement en particulier résonne comme un symbole : la fin du concentração. Avant chaque match, les joueurs étaient obligés de suivre une mise au vert : tous devaient se réunir à l’hôtel, la veille, sans possibilité de sortir. Une manière pour les dirigeants d’imposer leur autorité aux footballeurs, qui trouvaient cela « infantilisant », comme l’expliquera Socrates. À partir de 1982, ces derniers décident l’arrêt du concentração : un symbole de démocratie… et une façon pour les joueurs de concilier fêtes, alcool et futebol. Ces derniers sont conquis, Casagrande en tête : « à cette époque, ce projet était ce dont j’avais toujours rêvé. Être joueur de football, mais vivre ma vie […] Je me suis senti citoyen ».

La renommée de la démocratie corinthiane dépasse rapidement les frontières de l’État de São Paulo. A l’étranger commence à se former une image idéalisée du Corinthians, « l’équipe qui serait gouvernée par ses joueurs ». S’il est faux d’affirmer cela – les autres employés du club ayant eux aussi voix au chapitre – le projet est tout de même porté par des joueurs fantastiques, et charismatiques. Parmi eux, il en est un dont le statut dépasse le football.

Socrates, la légende

Dans le football, il y a les joueurs, héros des supporters, dont certains donneraient leur vie sur le terrain. Parmi eux, certains font se soulever les foules, d’un elastico ou d’un tacle glissé parfaitement maîtrisé sur une herbe fraîchement coupée, certains font couler les larmes des enfants, d’un coup-franc victorieux à la 90è, certains font crier leurs fans à gorge déployée dans une enceinte pleine à craquer : eux, ce sont les grands joueurs. Et puis, il y a ceux qui habitent les cimes du football, ceux qui, d’une Coupe du monde gagnée à 17 ans, d’une main portée à la fierté anglaise, d’un maillot crânement montré à la foule adverse, ont trouvé leur place parmi les légendes. Socrates est de ceux-là.

Le longiligne Socrates sous le maillot de la Seleção

L’aura du chevelu dépasse largement le cadre du sport. Élevé par un père passionné de politique et de philosophie – d’où le prénom de l’intéressé – il devient très vite sensible aux luttes sociales. Le Socrates adolescent est un personnage à part, jeune génie du football mais bientôt diplômé de médecine. Après des performances remarquées au sein du Botafogo São Paulo, il rejoint le « club du peuple », le Corinthians, en 1978. Au départ, son style de « faux-lent » provoque des réticences de la part de certains fans. Mais Socrates finit par imposer son mètre 92 d’élégance pure. Une vision du jeu rare, une technique léchée, une frappe puissante et un geste iconique – la talonnade – font de lui l’icône du club mais aussi celle du Brésil, avec Zico. Les deux hommes sont les piliers de la Seleção 1982, une des plus belles équipes de l’histoire. Socrates en est le capitaine. Entrainés par Tele Santana, les Brésiliens magnifiques tomberont face au réalisme italien, d’un triplé de Paolo Rossi.

Mais l’éclat du « Docteur » dépasse le rectangle vert. S’il est injuste pour Wladimir ou Casagrande de lui attribuer tout le mérite de la démocratie corinthiane, c’est tout de même lui qui est en la tête d’affiche. Sa personnalité larger-than-life contribue à ce que l’expérience paulista dépasse les frontières de la ville et du Brésil. Il porte le projet sur la scène sociale et politique nationale. Avec ses coéquipiers, il parvient à combiner football professionnel et style de vie « à la brésilienne ». Car la démocratie corinthiane, c’est aussi la fête, les barbecues d’après-match, les concerts de rock (en 1982, Wladimir, Casagrande et Socrates montent sur scène lors d’un concert de la star paulista Rita Lee, et lui offrent un maillot du Corinthians). Socrates avait ses passions, vite devenues faiblesses. La cigarette. L’alcool, qui le perdra.

Rock e Futebol - Rita Lee, Casão, Sócrates e Wladimir ~ O Curioso ...
Socrates, Wladimir et Casagrande, au concert de la chanteuse Rita Lee

Mais sur le terrain, ce cocktail brésilien marche à merveille. En 1982, le Corinthians remporte le championnat paulista. Socrates brille et Walter Casagrande termine meilleur buteur, à seulement 19 ans. Eduardo Galeano, écrivain uruguayen, célèbre le sentiment ambiant : « tant que dura la démocratie, le Corinthians, gouverné par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus éclatant de tout le pays, il attira les plus grandes foules dans les stades et remporta deux fois de suite le championnat ».

Parallèlement, la médiatisation de « l’expérience corinthiane » est sans précédent. Malgré les critiques de la part de la presse du régime, le projet se fait connaître dans le monde entier. En septembre 1982, les joueurs entrent sur le terrain avec le mot « Democracia » sur le dos du maillot, accompagné de taches rouges représentant le sang des opposants politiques à la junte militaire. Lors de la finale du championnat pauliste, c’est cette fois l’inscription « Dia 15 Vote » (“Le 15, votez !“) qui marque les esprits et encourage les supporters à se rendre aux urnes pour les élections du 15 novembre 1982.

“Dia 15 Vote” : les joueurs du Corinthians encouragent les électeurs à se rendre aux urnes, le 15 novembre 1982

Pour les coéquipiers de Wladimir, chaque match est un combat politique face à une dictature en plein déclin. Le 14 décembre 1983 marque l’apogée de cette aventure inédite, symbole d’une lutte plus grande que le football. A l’heure de la finale aller du championnat face au grand rival, le SPFC, les joueurs du Timão rentrent sur le terrain avec une banderole devenue mythique : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». La suite appartient à la légende : les Blancs et Noirs remportent le match, 1-0. Vous devinerez aisément le buteur. Au retour, le match nul obtenu dans le stade du SPFC leur assure le titre de champion.

L’année suivante, le Brésil est en plein bouillonnement social et politique. Le mouvement Diretas Já!, qui réclame des élections présidentielles au suffrage universel direct est soutenu dans tout le pays, particulièrement à Sao Paulo. Le Parti des Travailleurs organise des rassemblements gigantesques dans la ville. Le 16 avril 1984, Socrates monte sur l’estrade, devant pas moins d’un million de paulistas. A l’époque, le joueur est ardemment courtisé par la Fiorentina. Mais « le Docteur » veut faire passer ses convictions politiques avant l’aspect sportif (et financier, le contrat florentin étant particulièrement alléchant). Il se déclare prêt à rester au Brésil, si et seulement si le Parlement vote le changement de suffrage pour les présidentielles. Mais son souhait n’est pas exaucé. Frustré, il quitte São Paulo pour l’Italie.

Le 16 avril 1984, les joueurs des Corinthians défilent à la tête d’1,5 million de personnes, à São Paulo

Du côté du Corinthians, l’expérience démocratique s’essouffle. Le duo Adilson Monteiro Alves – Waldemar Pires perd les élections pour la présidence du club, et la défaite face à Santos, en finale du campeonato paulista 1984, fait mal. Au stade Paulo Machado de Carvalho, c’est la fin de « l’expérience corinthiane ». Mais à Brasilia, le 15 janvier 1985, Tancredo Neves devient président : c’est le retour de la démocratie au pays du football. Le projet porté par le Corinthians, lui, perdure dans les esprits comme le mouvement qui a fait tomber la dictature.

Une aventure unique, à jamais dans la postérité

Quel fut l’impact réel de la démocratie corinthiane sur le renouveau politique au Brésil ? Difficile à dire. Une chose est sûre : l’expérience menée par Adilson Monteiro Alves, Waldemar Pires, leurs joueurs et leurs employés, a grandement participé au changement démocratique. Casagrande emploie la métaphore footballistique pour décrire l’instant : les opposants à la dictature ont construit l’action, et les joueurs du Corinthians ont tiré le penalty. Mais la vision selon laquelle le projet du Timão aurait fait tomber la dictature est largement mythifiée et idéalisée. La junte militaire était en fin de règne, et les membres du PT et du mouvement Diretas Já! eurent un impact important. Cependant, la contribution des joueurs au maillot noir et blanc fut réelle : ils apportèrent une médiatisation sans précédent aux velléités démocratiques des Brésiliens, et le fait qu’un tel projet ait été porté au sein même d’un des plus grands clubs du pays reste unique dans l’histoire.

Et quelle ne fut pas la postérité de la démocratie corinthiane ! Déjà, elle marqua ses principaux acteurs, les joueurs, à vie. « C’est probablement le moment le plus parfait de toute mon existence », disait Socrates. « Et je suis à peu près sûr que c’est le cas pour 95% de mes coéquipiers de l’époque ».

Plus largement, ce projet est souvent rappelé, au-delà même du cercle des fans de foot, comme une aventure unique et inspirante pour le futur. Ce fut une expérience qui laissa la place, le temps de quelques années, à un football libre et flamboyant, dans un club géré par tous ses salariés.

Aujourd’hui, au Brésil et dans le monde, il est crucial de se rappeler les Casagrande, les Wladimir, les Socrates, les Monteiro Alves. A l’heure où de nombreux joueurs brésiliens ont apporté leur soutien à Jair Bolsonaro – un nostalgique de la dictature militaire, faut-il le rappeler ? – le souvenir de la démocratie corinthiane résonne comme une parenthèse enchantée, sur laquelle s’appuyer pour construire un avenir meilleur. Elle représente un espoir pour ceux qui voudraient apporter des limites humaines et sociales au foot-business. Avec elle, le football est plus qu’un sport, mais bien un moyen unique de rassembler, autour de luttes qui dépassent les affinités supportéristes et qui impliquent tout un pays. Le point final est pour le chercheur David Ranc, spécialiste du sujet : la démocratie corinthiane a « transformé l’opium du peuple en gradins de conscience ».

Léon Geoni

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